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mercredi 29 août 2012

La Méditerranée, priorité du Président Hollande ?

A La chronique de Bernard Guetta sur France Inter était consacrée hier aux « trois priorités diplomatiques de François Hollande ». Le Chef de l’État présidait, en effet, en début de semaine, sa première Conférence des ambassadeurs ; l’occasion de préciser les orientations que sa nouvelle administration souhaitait donner à la politique étrangère.

Guetta conclue son papier par ces lignes :

« Et puis enfin, moins précis mais visionnaire, il y eut ce long développement sur la Méditerranée et, derrière elle, l’Afrique noire, sur ce continent en pleine croissance qui comptera, a-t-il souligné, 700 millions de francophones en 2050 et avec lequel tout porte la France à développer des partenariats à tous les échelons et dans tous les domaines. C’est l’évidence mais il n’était pas superflu de le rappeler. »

La Méditerranée ferait donc partie des priorités du mandat de Hollande, comme elle le fut lors du quinquennat de Nicolas Sarkozy avec les résultats que l’on sait.

Lorsqu’on regarde de plus près l’intervention du Président de la République, on trouve ce passage consacré à la Méditerranée :

> « D'abord, la France porte depuis longtemps une ambition pour la Méditerranée, pour qu'elle soit un espace de coopération et non pas de tension. Les échanges économiques qui doivent se multiplier doivent être enrichis par les échanges humains. Les préoccupations de sécurité doivent toujours aller de pair avec une exigence de dignité. Les idées aussi doivent circuler, c'est nécessaire dans le contexte où les pays arabes de la Méditerranée s'ouvrent et s'engagent dans un changement politique. Je veux que nous prenions en compte ces réalités, il y a des retards qui coûtent. Mais la France ne manquera jamais de rappeler que le respect de l'opposition, la liberté de la presse, les droits des minorités, la capacité pour chacun de participer à la vie publique, quelles que soient ses opinions politiques ou religieuses, sont pour la France autant de principes essentiels. 
Ma priorité, c'est de développer ce que j'appelle une ‘Méditerranée de projets’, c'est à cette fin que j'ai demandé au gouvernement de nommer un délégué interministériel à la Méditerranée. Je veux que les compétences du secrétariat de l'Union pour la Méditerranée soient mieux utilisées, avec l'engagement de l'Union européenne et particulièrement de la Commission, nous devons le faire avec l'Europe. Le partenariat de Deauville, qui est une bonne initiative, peut nous permettre d'accompagner au mieux le développement des pays en transition politique.J'accorde enfin une attention toute particulière à la coopération avec les pays du Maghreb, y compris dans ce qu'on appelle le Groupe 5+5 et qui devra permettre de relancer le dialogue. 

Il y a, entre les deux rives de la Méditerranée, de nombreuses complémentarités. De cette manière pragmatique, nous pouvons ainsi envisager une maîtrise efficace de l'immigration, améliorer les échanges professionnels et universitaires, aider l'administration publique de ces pays à se moderniser et puis aussi encourager les échanges entre les milieux d'affaires. »

De « long développement », ll n’y a donc guère qu’une vingtaine de lignes sur 11 pages de discours. Observons d’abord sur le fond que ces lignes auraient pu tout aussi bien être écrites par Henri Guaino et prononcées par Sarkozy.

« L’ambition » française pour la Méditerranée s’inscrit, comme le souligne François Hollande, dans un très long terme. Empreinte de l’héritage colonial, l’impulsion française a toujours été déterminante dans le cadrage européen des politiques de coopération en Méditerranée. Dès son origine au début des années 1980, ce furent des hauts fonctionnaires français qui les ont animées : Edgar Pisani est chargé du Développement au sein de la Commission Thorn entre 1981 et 1985, tandis que Claude Cheysson devient Commissaire européen avec le portefeuille de la politique méditerranéenne et des relations Nord-Sud, au sein de la Commission Delors. Depuis lors, la France, certes avec le soutien de l’Espagne, n’a cessé de réclamer la mise en œuvre de dispositifs et de moyens spécifiques dédiés à cet espace. C’est à ces deux pays que l’on doit en novembre 1995, le Processus de Barcelone (préparé par la Présidence française de l’UE au cours du premier semestre 1995), dernier étape avant l’initiative française de l’Union pour la Méditerranée en 2008.

Pour autant, depuis l’échec rapide des Conférences de Barcelone à la fin des années 1990, que n’a pas su endiguer l’UpM, les rapports de force inter-gouvernementaux sont défavorables à la Méditerranée comme priorité stratégique pour le continent. Il est banal de rappeler le basculement du centre de gravité à l’Est avec l’élargissement du milieu des années 2000 et qui s’est traduit par le remplacement des programmes MEDA par un Instrument unique de Voisinage et de Partenariat. Ce dispositif relègue la coopération en Méditerranée au rang de volet parmi d’autres, doté d’une ligne budgétaire réduite. Il faut rappeler cependant l’opposition continue de la France sur ce point et la volonté réaffirmée de conférer à la rive Sud une attention politique et financière spécifique.

Certes, derrière le vernis du discours sur les droits de l’Homme, la circulation des hommes et les échanges culturels - tartes à la crème des prises de position sur la Méditerranée -, cette attention était surtout portée par la régulation/réduction des flux migratoires en direction de l’Europe, par une lutte incertaine contre le terrorisme et par un renforcement des régimes autoritaires de la zone (pour qui ces deux points étaient cruciaux pour le maintien de leur pouvoir).

Et si le contexte, depuis lors, a radicalement changé, la position française, dans son volontarisme autant que dans ses imprécisions, demeurent étonnamment stable. D’une part, la Commission européenne reste attachée a une politique étrangère « équilibrée » entre ses frontières méridionales et orientales tandis que les perspectives d’adhésion et les priorités diplomatiques allemandes alimentent le basculement à l’Est des crédits et des dispositifs de coopération. D’autre part, la crise de l’euro qui touche en priorité les États-membres du Sud de l’Union entraîne une baisse de leur capital diplomatique, c’est-à-dire de leur faculté à exprimer des préférences politiques. Or, ce Club-Med, au premier rang duquel l’Espagne, mais aussi le Portugal, l’Italie et la Grèce, regroupait des alliés de poids pour la France. Composant le « Dialogue 5 + 5 » avec les pays du Maghreb, ces pays agissaient comme une commission permanente du Processus de Barcelone. La France est donc au moins aussi isolé que lors de la formulation de l’initiative UpM.

Revenons enfin sur un point évoqué par François Hollande dans son discours. « Ma priorité, c’est de développer ce que j’appelle ‘une Méditerranée de projet’». Une nouvelle fois, Guaino-Sarkozy apprécieront, eux qui n’ont eu de cesse de définir l’initiative UpM comme un « projet de projets ». Ces fameux « projets concrets » faisaient même l’objet d’une liste : dépollution de la Méditerranée, autoroutes de la mer, protection civile, plan solaire, Université méditerranéenne, développement des PME. Cette démarche était alors justifiée par la volonté de dépasser le blocage diplomatique créé par les tensions sécuritaires et le conflit israélo-palestinien. En d’autres termes, l’idée était de séparer le cadre politique de la production de projets.

Or, l’un des enseignements des premières années qui ont suivi le lancement de l’UpM fut précisément que cette séparation était en pratique impossible à établir. Des réunions techniques sur des problématiques soit-disant « concrètes » (comme si, au passage, le dialogue politique relevait d’une abstraction et d’un pur symbole) ont été régulièrement repoussé et le contact rompu entre les partenaires en raison des tensions politiques. Reposant sur une vision dichotomique des sphères bureaucratiques et politiques, cette démarche n’a pas résorbé la crise de confiance qui ne touchait pas seulement les rencontres inter-gouvernementales, mais contaminait les potentiels investisseurs, frileux de financer des projets dans des contextes d’incertitude.

Les incertitudes n’ont bien sûr pas été levées par les révolutions arabes, ni la confiance mécaniquement restaurée. Toutefois, on peut regretter à l’heure d’un tournant encore fragile qui s’opère en Méditerranée, on ne prenne pas la mesure qu’un dialogue politique sur des fondements renouvelés pourrait accroître les chances de réussite d'initiatives réduites à une méthode « pragmatique ».

Enfin, la dernière phrase de ce développement méditerranéen du discours reprend sans surprise les antiennes libérales et sécuritaires (maîtrise de l’immigration, appui à la «modernisation» des institutions au Sud, aide à l’intégration de leurs économies dans les marchés mondiaux) d’une coopération qui a décidément du mal à se renouveler.

lundi 20 février 2012

« J’aurais pu vous parler de la Méditerranée....

A

... mais je voudrais vous dire mes chers amis, vous dire simplement que la France a besoin de vous. »

Certes, lors de son deuxième meeting de campagne, le Président-candidat aurait pu nous parler de la Méditerranée et pas seulement de l’urgent besoin de la « France » de le ré-élire.

La Méditerranée était la priorité diplomatique de son mandat ; Marseille le socle symbolique et technique d’une relance d’envergure de la politique étrangère française, et partant, européenne, en Méditerranée près de quinze après la Déclaration de Barcelone rapidement embourbée par des négociations sécuritaires qui devaient aboutir à un « partenariat sans partenaires » selon la formule de Thierry Fabre.

Puisque le Président n’en a pas eu le temps, retour sur « l’échec d’une ambition » pour reprendre le titre d’un ouvrage de Jean-François Moisseron qui portait, déjà, sur le partenariat euro-méditerranéen, version processus de Barcelone.

Durant la campagne présidentielle de 2007, le candidat Sarkozy avait exposé dans un discours tenu à Toulon les fondements de son projet d’ Union méditerranéenne. Les objectifs stratégiques et politiques de cette initiative furent multiples :

Pour l’Union européenne :

  • relancer le processus de Barcelone jugé à bout de souffle ;
  • résoudre par la négative la question de l’adhésion de la Turquie à l’UE ;
  • mettre fin au conflit israélo-palestinien.

Pour la diplomatie française,

  • reprendre pied dans le monde arabe ;
  • mettre en œuvre la politique d’immigration dite choisie.

Pour aboutir, cette initiative devait recueillir l’assentiment des partenaires européens et celui des pays tiers. Sur ces deux points, elle s’est heurtée au scepticisme, comme prélude aux difficultés à venir.

Les négociations qui conduisent au Sommet de l’Élysée des 13 et 14 juillet 2008 reformulent profondément le périmètre et le contenu du projet, affermissant sa « plasticité ».

Lors du discours de Tanger en octobre 2007, le Président Sarkozy précise le contenu des champs d’action de l’Union Méditerranéenne telle qu’il l’imagine. Aux quatre thématiques présentes dans le discours de Toulon (immigration, écologie, co-développement, sécurité) s’ajoutent désormais la culture, l’éducation, la santé et le capital humain. La question turque et la refonte institutionnelle du partenariat euro-méditerranéen restent les invariants de l’initiative qui se veut une « union de projets ». Demeurent le flou sur le statut de l’approche de l’Union envers le conflit israélo-palestinien et l’illusion d’un contournement de ce dossier qui serait favorisé par l’approche opérationnelle et technique de la coopération.

Le cahier des charges du projet repose à ce stade sur trois objectifs principaux pensés par les promoteurs français comme des « innovations » par rapport au Processus de Barcelone.

  • refonder un système de gouvernance afin d’instaurer une dimension paritaire entre le Nord et le Sud. L’idée est de mettre en place une stricte égalité entre représentants des deux rives au sein de la Présidence et du Secrétariat du nouvel ensemble institutionnel.
  • créer de nouveaux types de financements afin de réaffirmer la spécificité de la zone dans le contexte de la mise en place des instruments de voisinage qui considèrent indifféremment les partenariats aux frontières orientales et méridionales de l’Union.
  • dépasser le blocage diplomatique créé par les tensions sécuritaires et le conflit israélo-palestinien par une dynamique de « projets concrets », en d’autres termes, séparer le cadre politique de la production de projets.

L’un des exemples les plus souvent brandis de ces projets concernent l’enjeu écologique qui se décline sur deux dimensions : le plan solaire et la dépollution du bassin maritime. Vieilles antiennes de la coopération méditerranéenne, ils avaient été abandonnées par la Commission européenne en raison de leur coût. Le projet envisage leur concrétisation en associant des financements publics et privés - à l’heure actuelle toujours introuvable - il est vrai, c’est la « crise ». L’insertion des acteurs locaux, nationaux et internationaux, publics et privés dans les projets était néanmoins supposée être favorisée par cette géométrie variable. Comme le résumait Henri Guaino : « tout le monde peut participer à un projet, personne ne peut empêcher quiconque de le faire ». Avec le recul ( et une dose de mauvaise langue), cette formule s’est surtout traduite par « personne ne participe à rien, car personne ne peut forcer quiconque à faire quelque chose qu’il ne veut pas »

Au-delà des « innovations », il était apparu essentiel pour les promoteurs français de ne pas présenter le projet comme le fossoyeur du Processus de Barcelone, afin de recueillir l'assentiment et le soutien de l'Espagne et de la Commission européenne. Ainsi, l’initiative fut définie comme une « relève » du processus de Barcelone, un dispositif nourrissant une dynamique qui s’épuise naturellement. Cet exercice linguistique vise à ménager ceux qui, à la Commission et dans certaines chancelleries, expriment les premières craintes relatives à l’abandon de l’acquis du Processus de Barcelone. L’idée est supposée reprendre l’intégralité des procédures techniques et politiques du partenariat auquel elle viendrait apporter une dimension trans-sectorielle fournie par les « projets concrets ».

Le Sommet de Paris de juillet 2008 s’inscrit dans le cadre de la « relève » politique puisqu’il réunissait au plus haut niveau les représentants des deux rives contrastant avec l’échec de 2005. Toutefois, au début de l’année 2008, le projet est perçu par les capitales européennes et arabes comme une manœuvre française destinée à rassurer l’opinion nationale sur le barrage de l’adhésion turque et la mise en place d’une politique migratoire plus ferme.

Dans les premiers mois qui suivent les déclarations du Président français, l’Allemagne et la Commission européenne expriment leur inquiétude vis-à-vis d’une initiative qui les marginalise et qui est interprétée comme une volonté de rééquilibrer le centre de gravité stratégique de l’UE vers le Sud au dépens des efforts pour ancrer les pays de l’Est, fraîchement membres, dans le marché commun. Le rapport de force s’instaure avec la Commission européenne.

L’objectif est de manifester la rupture avec les logiques éprouvées lors du Processus de Barcelone et qui auraient montré leurs limites et leur inefficacité. Il a fallu attendre mars 2008, pour qu’un compromis entre les parties, française, allemandes et bruxelloises, ne valident l’initiative tout en la reformulant. Le compromis de Hanovre endossé par la Commission le 20 mai, rebaptise le projet « Processus de Barcelone : Union pour la Méditerranée » (UpM). Alors que l’Union méditerranéenne n’était supposée inclure que les pays riverains de la zone, la nouvelle mouture élargit son périmètre aux vingt-sept pays de l’Union et à douze partenaires méditerranéens, c’est-à-dire, les dix pays tiers méditerranéens du Processus de Barcelone auxquels s’ajoutent l’Albanie et la Mauritanie. L’objectif allemand est atteint. Accusée de remettre en cause la nature de la construction européenne, l’UpM ne déboucherait pas sur une coopération renforcée, tandis que du côté français, on se félicite de la poursuite d’un projet qui n’est pas mort-né, même si on regrette le format initial.

« Sur l’Union pour la Méditerranée », explique alors le Président français, « il y a eu beaucoup de scepticisme de la part de certains partenaires européens (…) J’ai voulu changer de stratégie, car jusqu’à maintenant on avait commencé par la gouvernance. Je souhaite que l’on rapproche les rives Nord et Sud sur des projets ».

A

Le 13 juillet 2008, alors que la France exerce depuis le 1er juillet la Présidence de l’UE, quarante-trois Chefs d’État et de gouvernement, le Président de la Commission européenne et le Secrétaire général de la Ligue arabe se réunissent à Paris, à l’Hôtel Marigny, pour lancer l’UpM. La Déclaration commune du Sommet de Paris pour la Méditerranée comprend trente-trois articles qui développent « six projets régionaux concrets » : dépollution de la Méditerranée, autoroutes de la mer, protection civile, plan solaire, Université méditerranéenne, développement des PME.

Les participants se mettent d’accord sur l’organisation d’un Sommet tous les deux ans et sur le principe d’une Présidence conjointe Nord-Sud, exercée par la France et l’Égypte. Un Secrétariat général - qui sera logé à Barcelone au grand dam des édiles marseillais - devrait être chargé de lever les fonds et de sélectionner les projets financés. La Déclaration commune du Sommet ne dissipe pas le brouillard relatif au montage institutionnel du projet. Aucun accord n’est trouvé sur le fonctionnement, la composition et le rôle du Secrétariat, ni sur les modalités de financement des projets évoqués. Enfin, sur le plan juridique l’UpM pâtit d’une imprécision manifeste. Présentée par les signataires comme une « organisation internationale inter-gouvernementale à vocation régionale », elle se distingue de l’institution internationale par le fait qu’elle repose sur une déclaration, et non un traité. À ce titre, elle est dénuée d’instruments juridiques contraignants et par conséquent de la capacité juridique lui permettant de prendre des décisions.

Comme nous l'écrivions ici en juin 2009, des événements ralentissent la dynamique impulsée à Paris. La crise géorgienne qui éclate au début du mois d’août 2008 mobilise les énergies du Conseil. En septembre, la crise financière fait passer au second plan les projets de financement du développement. En novembre, l’élection de Barack Obama à la Présidence des États-Unis active des réflexes d’attentisme peu propices à la mise en œuvre d’initiatives. La Présidence euro-sceptique tchèque qui succède à la France à partir du premier semestre 2009 complique la gouvernance arrêtée à Marseille lors du Conseil des Ministres de novembre 2008. Le 27 décembre 2008, l’armée israélienne déclenche une offensive sur Gaza gelant toute perspective de dialogue politique. Cet événement dévoile l’ambiguïté de l’UpM : l’affirmation de la mise en œuvre de projet concrets prétendant outre-passer le blocage israélo-palestinien.

Les annulation successives du deuxième Sommet de l’UpM en mai, puis en novembre 2010 ont cristallisé l’échec de la relance du cycle de négociation. Les présidences ultérieures du Conseil n’inscrivent plus la Méditerranée au rang de ses priorités, dont l’agenda est désormais déterminé par les négociations climatiques de Copenhague et la question de la sortie de la crise économique.

Inutile enfin de revenir sur les révolutions arabes qui, à partir de janvier 2011, ont porté un coup fatal à l’UpM en chassant successivement les chefs d’État tunisien et égyptien sur lesquels comptait tant la dynamique promue par Nicolas Sarkozy. Nous avons ici même rappelé que la Tunisie était invariablement considérée comme le bon élève économique parmi les partenaires si bien que le Président français en avait fait son choix pour accueillir le Secrétariat technique, au grand dam des édiles marseillais (bis), tandis que l’Égypte exerçait la Présidence du « groupe » (sic) arabe.

Résumons : une initiative diplomatique audacieuse mais isolée qui rencontre dès le départ la contestation de l’Allemagne, de l’Espagne et de la Commission européenne ; des fondements institutionnels et juridiques incertains ; l’absence, dès avant la crise, de perspectives de financement des « projets concrets » sur lesquels reposaient la dynamique ; l’incapacité d’organiser une rencontre inter-gouvernementale à haut-niveau laissant les haut-fonctionnaires discuter sans mandat précis ; et la disparition brutale des piliers arabes du partenariat.

Le Président-candidat aurait pourtant tellement aimé nous parler de la Méditerranée.

Photo :

discours de Nicolas Sarkozy à Marseille, 19 février 2012 (AFP) défilé du 14-juillet 2008 en présence des Chefs d'État et de gouvernements des pays membres de l'UpM (AFP)

jeudi 10 mars 2011

Quel avenir pour la coopération euro-méditerranéenne ?

a Au Sud de la Méditerranée, rien n’est encore joué. Le colonel Kadhafi multiplie les attaques contre son peuple et doit désormais faire face à un Conseil national de la transition qui en appelle à la reconnaissance de la communauté internationale.

En Égypte, l’enthousiasme de la chute du Rais a rapidement laissé la place à l’incertitude sur les ambitions des généraux qui occupent le pouvoir. Dans la nuit du 8 au 9 mars, des affrontements inter-communautaires auraient fait une dizaine de morts et une centaine de blessés dans le quartier copte du Caire, rouvrant la plaie de l’attentat du nouvel-an contre une église chrétienne et soulevant la question de l’attitude de l’armée.

En Tunisie, on s’efforce de faire disparaître les vestiges du pouvoir ancien : le RCD, institution centrale de domination et de contrôle, de surveillance et de punition, est dissous, tandis que les successions de gouvernements de transition accordent de moins en moins de maroquins aux personnalités impliquées dans l’ancien régime.

Au Maroc, enfin, le roi annonce une réforme constitutionnelle qu’il qualifie de « globale » et qui dessinerait les contours d’une monarchie constitutionnelle, c’est-à-dire instaurant un mécanisme de responsabilité effective du gouvernement devant le Parlement.

Partout ailleurs, de l’Algérie au Bahreïn, les secousses et les répliques démocratiques font vaciller les régimes arabes dans un contexte marqué par les incertitudes qui entourent la santé du roi Abdallah d’Arabie Saoudite.

Face à cette nouvelle donne, l’Union européenne tente de réagir en reprenant la main sur un processus de coopération qui lui a échappé depuis le lancement de l’Union pour la Méditerranée (UpM) proposée par le Président Sarkozy en 2008.

Les échecs institutionnels de l’UpM

L’UpM suscite en effet de nombreuses et virulentes critiques qui n’ont pas attendu le printemps arabe pour se faire entendre, mais qui trouvent, là, une caisse de résonance particulièrement efficace. Succédant au Processus de Barcelone, l’UpM a pu être interprétée par les fonctionnaires de la Commission européenne comme une dépossession du partenariat euro-méditerranéen.

Les promoteurs français du projet estimaient de leur côté vouloir répondre à une situation dans laquelle les instruments financiers communautaires destinés à la coopération avec les rives Sud et Est de la Méditerranée étaient fondus dans le dispositif de la Politique de Voisinage. Cette dernière aurait déséquilibré la Politique extérieure de l’Union au profit des pays de l’Est et n’aurait pas permis de répondre aux spécificité des contextes méditerranéens. Certains diplomates français assument ainsi avoir pensé l’UpM « contre la technostructure européenne » et « la technostructure bruxelloise sentait qu’elle se faisait déposséder de son pouvoir, ce qui a été fait d’ailleurs ».

Avant de voir quelle est l’actuelle réponse de la « technostructure bruxelloise », tentons de comprendre les obstacles institutionnels - il y en a eu tellement d’autres - rencontrés par le projet.

En s’appuyant sur Égypte, qui s’est vu confier la co-Présidence de la nouvelle structure, et sur la Tunisie, pressentie par l’Élysée pour accueillir le siège du Secrétariat général, le Président Sarkozy est accusé d’avoir effectué de mauvais choix.

En présumant pouvoir se passer de l’Allemagne, en marginalisant la Commission et en présentant le projet comme une alternative à l’adhésion de la Turquie à l’Union européenne (UE), il a lourdement hypothéqué les chances d’instaurer une dynamique politique et institutionnelle positive.
Enfin, en subordonnant le dialogue politique à l’octroi de financements destinés à des « projets concrets », il a sous-estimé l’obstacle des négociations au sein d’un « bloc » arabe dont la labellisation unitaire fut très faiblement auto-réalisatrice.

L’appel du Quai d’Orsay à une « ''refondation de l’UpM'' » apparaît dès lors comme un vœux pieux alors que la diplomatie française subit un profond malaise et que le Secrétariat général de l’UpM a déposé sa démission, reconnaissant son incapacité à remplir les missions qui lui avaient été assignées - organisation du Sommet, financement et labellisation des projets.

La reprise en main par la Commission européenne

À Bruxelles, en revanche, la reprise en main est déjà en cours et s’est déployée en deux temps.

Dans un premier temps, la Commission a débloqué 30 millions d’euros pour répondre aux besoins humanitaires liés aux déplacements de populations et 17 millions d’euros dédiés à la transition tunisienne.

De son côté, le 28 février, le Parlement a reçu le Secrétaire général du nouveau Service européen pour l’action extérieure, ainsi que le représentant de la Présidence hongroise pour évoquer la situation en Méditerranée. Enfin, les euro-députés ont accordé un surplus d’1 milliard d’euros à la Facilité euroméditerranéen d’investissement et de partenariat (FEMIP).

Ce bras financier méditerranéen de la Banque européenne d’investissement (BEI) dispose désormais de 6 milliards d’euros pour accompagner les projets qu'il a soutenu à hauteur de 2,6 milliards d’euros en 2010 (+60% par rapport à 2009). Or, on s’aperçoit que les trois partenaires les plus importants de la FEMIP sont l’Égypte (3,5 millions d’euros), la Tunisie (2,9 millions) et le Maroc (2,6 millions).

Le soft power de l’UE via le financement de projets structurants (comme les 500 millions d’euros attribués à MedGaz, un gazoduc creusé entre Beni Saif en Algérie et Almeria en Espagne ; le port de TangerMed au Maroc, pour 200 millions d’euros...) ou de PME s'avérerait-il plus efficace que les conférences inter-gouvernementales à 43 pays ?

Dans un second temps, la Commission européenne a annoncé cette semaine, le lancement « un partenariat ambitieux pour la démocratie et une prospérité partagée avec le sud de la Méditerranée ». Dans cette communication présentée conjointement avec la haute représentante de l’Union pour les affaires étrangères et la politique de sécurité, le Président de la Commission s’est déclaré « déterminé à faire un saut qualitatif dans les relations » euro-méditterranéennes.
Catherine Ashton, la Haute représentante, a semblé s’adresser à l’Hôtel Marigny et au Palais de Pedralbes lorsqu’elle a affirmé que l’UE « possède l'expérience et les instruments » pour mener des actions dont les grandes lignes devront être adoptées par le Sommet prévu à la fin de la semaine. Comme il est l’usage trois corbeilles ont été défini :

  • un soutien à « mutation démocratique » et l’accent sur « les droits de l’Homme »;
  • un partenariat avec la « société civile » ; et
  • une aide à la stimulation de la croissance économique.

Ces corbeilles semblent en rupture avec la coopération euro-méditerranéenne du Processus de Barcelone qui portait sur la lutte anti-terroriste et anti-migration et laissait à la coopération économique la portion congrue et à la coopération culturelle le(s) reste(s).

« Dans ce cadre », nous dit la Commission, elle « réorientera les programmes d'aide substantiels, qui représentent actuellement 4 milliards d’euros de subventions en faveur de nos voisins du Sud pour la période 2011-2013.» À titre de comparaison, la BEI a estimé dans une étude récente que le Plan solaire méditerranéen, l’une des priorités de la Déclaration de Paris, s’élevait à 20 milliards d’euros. Sur ces 4 milliards, m’est revenu à la mémoire ces propos d’un fonctionnaire européen tenus il y a quelques mois :

« L’ensemble des investissements des pays du Sud dont elles ont besoin pour rencontrer la cloche démographique, c’est-à-dire entre 30 et 70 00 emplois à créer d’ici 2030 ; l’urbanisation, c’est-à-dire 100 millions d’euros de plus d’ici 2030 ; le problème énergétique et les problèmes de transport : c’est 300 milliards d’euros d’investissement à faire en 20 ans, pour tous les pays de la zone, hors-Turquie. 300 milliards d’euros. L’aide publique au développement européenne, c’est quoi ? C’est 4 milliards d’euros. Vous y ajoutez 2 milliards d’aide bilatérale, ça fait 6 milliards. Vous divisez 300 milliards par 6 milliards, ça vous fait combien d’année ? Vous n’y êtes pas. »

Certes, on n’y est pas encore, mais dans l’économie générale du partenariat euro-méditerranéen, la reprise en main bruxelloise du dossier devrait sonner le glas de l’initiative Sarkozy de l’UpM, tandis que la coopération pourrait bénéficier de la transition démocratique pour porter enfin ses fruits. La revanche de la technostructure bruxelloise sur le lyrisme de Guaino ou le retour du soft power.

lundi 7 février 2011

Les révolutions arabes et la coopération euro-méditerranéenne

A Difficile de poser un regard autre qu’interrogatif sur la situation dans le monde arabe tant l’inconnue demeure la seule certitude. D’un côté, les régimes autoritaires semblent se craqueler les uns après les autres - Tunisie et Égypte, donc mais aussi Jordanie, Algérie, Maroc, Syrie. De l’autre, les recompositions qui succèdent aux fragmentations ne préjugent pas de progrès supposés démocratiques.

Ce lundi, l’assemblé tunisienne a voté une loi permettant au Président tunisien de gouverner par décrets-lois : verrouillage et confiscation du pouvoir ou mesure visant « à écarter des dangers » - qui demeurent donc - pour la préservation des acquis du mouvement né le 17 décembre ? En Égypte, les Frères musulmans sont invités à la table de négociation. Un accord est trouvé pour réformer les institutions, mais même les experts les plus avisés sont bien en peine de fournir des éléments de prédiction.

Là ne sera donc pas le propos de ce billet. Contentons-nous de quelques remarques sur les effets attendus de cette nouvelle donne pour la coopération euro-méditerranéenne.

crises de gouvernance à l'UpM

En ce qui concerne l’Union pour la Méditerranée (UpM), la mise hors-jeu du Président Hosni Moubarak est une catastrophe de plus pour le projet de Nicolas Sarkozy. Certes, celui-ci n’a pas attendu les manifestations de la place Tahrir pour agoniser. Les événements du Caire s’ajoutent à la longue liste des « difficultés politiques » qui ont bloqué le dialogue diplomatique pourtant supposé être contourné par la mise en œuvre de « projets concrets ».

Sur ce plan, la démission du Secrétaire technique de l’UpM, dans l’indifférence générale, a porté un nouveau coup à la dynamique projet. Ahmad Massa'deh explique son geste par l’absence de visibilité diplomatique qui a empêché par deux fois la tenue du Sommet. On pourrait ajouter la vacuité des solutions financières disponibles qui a mis au chômage technique le Secrétariat dont les deux fonctions résidaient justement dans l’organisation du Sommet et dans la sélection et la labellisation de projets financés par les bailleurs publics et privés. Ce double échec témoigne de l’erreur congénitale de l’UpM qui prétendait passer outre les blocages politiques par une dynamique de projets financés par les partenariats publics-privés.

Nicolas Sarkozy avait choisi Égypte de Moubarak pour partager avec lui la co-Présidence de l’UpM. Ce choix avait témoigné d'une autre méconnaissance des réalités méditerranéennes. Le montage institutionnel de l’UpM apparaît, ainsi, moins de trois ans après comme une triple erreur :

  • en excluant les États-membres de l’UE non-méditerranéens du projet, il ignore le cadre politico-juridique de l’Union européenne (UE), braquant les Allemands qui interprètent la première mouture comme une « menace sur le projet européen » ;
  • en substituant l’adhésion de la Turquie dans l’UE par une participation d’Ankara à l’UpM, il fragilise l’équilibre du processus du dialogue euro-méditerranéen en l’enfermant dans une logique euro-arabe anxiogène ;
  • en choisissant Moubarrak comme co-Président, il empêche les pays de la rive Sud de désigner eux-mêmes un supposé représentant et il construit artificiellement un « bloc sud-méditerranéen » imputant une cohésion entre les pays des zones maghrébine et machrékine - sans évoquer la question de la représentation israélienne.

Selon un haut-fonctionnaire européen rencontré en décembre dernier :

« Nommer Moubarak co-Président, c’est une erreur constitutionnelle majeure puisque l’Union pour la Méditerranée était censée être paritaire avec une co-Présidence etc. Donc, la co-Présidence devait être le fruit d’un consensus. Et pourtant en décembre 2007, à la suite d’un voyage à Hurghada puis Charm el-Cheikh, il dit « et bien, ce sera Moubarak ». Mettez-vous à la place du Roi du Maroc qui doit s’incliner devant Moubarak, surtout quand c’est Sarkozy qui le dit. Ce choix est aussi une erreur tactique parce que Moubarak est un dictateur vieillissant d’un pays qui est en perte de vitesse depuis 10 ans et dont le seul avantage est qu’il a signé un Traité de paix avec Israël, mais qui entretient une politique extrêmement ambiguë avec Israël. Et puis, il n’y a pas d’homogénéité dans la zone. Le Roi du Maroc est commandeur des croyants, Moubarak se dit laïc, pour ne citer que ça »

Les investisseurs et le risque

Les mouvements qui secouent le monde arabe pourront également être interprétés comme une catastrophe pour l’UpM dans la mesure où ils renforcent la perceptions du risque que représente la zone pour les éventuels investisseurs. Tout se passe comme si l’émancipation démocratique freinerait les possibilités de croissance économique, révélant ainsi l’impensé des enjeux des libertés et des droits. Échaudés par la crise argentine il y a une décennie qui avait vu Suez Environnement, par exemple, perdre plus de 700 milliards de dollars du fait de la désolvabilité qui avait frappé ses investissements et de son expoliation du marché, les investisseurs considèrent la rive Sud de la Méditerranée comme une zone de sous-traitance. Les investissements directs étrangers qui ont survécu à la crise de l’automne 2008 demeurent cantonnés à des secteurs à faible valeur ajouté : nul transfert de technologie lorsque Hewlett Packard fait emballer des cartons de cartouche d’encre en Égypte, guère plus lorsque Renault fait assembler ses pièces à Tanger, préférant la Roumanie et la Turquie pour les usines de fabrication. La raison ? L’absence de certitude sur le cadre réglementaire, juridique, fiscal et technique dans lequel ces entreprises vont opérer - par ailleurs renforcée par les dégradations des notes souveraines. Selon l’adage, si une entreprise est prête à prendre certains risques technologiques et économiques, elle est moins encline à en prendre sur le plan politique.

En Méditerranée, les espoirs démocratiques semblent rimer avec la fermeture des marchés. Le plus désespérant, c’est qu’au regard de l’évolution de la coopération euro-méditerranéenne et des choix politiques effectués depuis la fin des années 1990, cette articulation n’apparaît même pas comme paradoxale.

dimanche 21 novembre 2010

(Le Sommet de) l'Union pour la Méditerranée n'aura pas lieu – part 2

A Le 22 mai dernier, nous consacrions un billet au report du sommet de l'Union pour la Méditerranée (UpM) prévu le 7 juin à Barcelone. En cause, à l'époque, l'enlisement des pourparlers indirects entre Israéliens et Palestiniens et l'annulation de plusieurs conférences ministérielles et techniques en particulier sur les questions de l'eau et de développement urbain. La crise ouverte quelques jours après l'annonce officielle du report par l'assaut israélien sur une flottille composé de militants pro-pamlestiniens et destinée à briser le blocus de la bande de Gaza a assombri encore les perspectives. Enfin, au début du mois d'octobre, la reprise des constructions israéliennes en Cisjordanie après la fin du moratoire sur le gel des colonies a exclu toute possibilité de réunir autour de la table du dialogue euro-méditerranéen les délégations israéliennes et arabes.

Même cause, même effets

Quelques jours après l'annonce du premier report, j'ai rencontré un membre de la Cellule de l'Elysée chargé du dossier qui exprimait sa confiance dans l'organisation du Sommet lors de la troisième semaine de novembre :

" Il n’y a jamais rien de sûr et certain. Vous connaissez le processus de Barcelone et l’UpM. À partir du moment, où on partage la responsabilité… Avant, les gens étaient invités autour de la table. C’était Bruxelles qui invitait les gens à s’asseoir autour de la table. Ils étaient invités, ils venaient. Maintenant, les gens sont co-propriétaires du processus. C’est leur maison. Donc, les gens utilisent le processus. Et quand il y a une question politique, ils utilisent aussi le processus comme caisse de résonnance."

En d'autres termes, le renforcement institutionnel consacré par la transformation du Processus de Barcelone en Union pour la Méditerranée, s'il a pu accroître la légitimité de l'initiative stratégique, a consolidé les difficultés. C'est cette aporie qu'expriment les difficultés d'articulation entre la logique projets de l'UpM et les contingences diplomatiques. C'est elle qui traduit ce que Mireille Duteil appelle le "handicap n°1 de l'UpM" :

"Croire que le partenariat économique pourrait faire oublier aux pays arabes - ou du moins les aiderait à faire passer au second plan - le conflit israélo-palestinien."

L'extinction des projecteurs médiatiques

Le second report – cette fois sine die – du Sommet a rencontré un faible écho dans la presse française. Les commentateurs s'accordent à y voir un échec personnel de Nicolas Sarkozy qui n'a pas su mettre en œuvre l'une de ses promesses de campagne. L'UpM est rangée dans la galerie des renoncements du Président de la République. Un rapide détour par les moteurs de recherche web des principaux sites d'information généralistes montre la relative indifférence médiatiques dans laquelle est tombé le projet. Le Monde se contente ainsi de relayer l'article de l'AFP, Le Figaro la dépêche de l'AFP, sur le site de Libération, idem.

Si ce rapide recensement peut paraître accessoire, il tend à montrer une autre facette de l'échec de l'initiative de Sarkozy. Sous la plume d'Henri Guaino, ce projet présentait en effet le mérite de "braquer les projecteurs médiatiques" sur une région qui n'avait plus les faveurs de l'agenda et des financements communautaires depuis l'impasse dans laquelle était plongé le Processus de Barcelone et le basculement du centre de gravité de l'UE à l'Est. La Politique de Voisinage, à ce titre, présentait le risque d'un déclassement de la coopération euro-méditerranéenne.

Même les adversaires politiques du Président Sarkozy ou les plus septiques à l'égard du discours de Toulon (février 2007) qui posait les bases du projet de l'UpM, se félicitaient de la relance du partenariat euro-méditerranéen, comme le suggère ce témoignage d'un conseiller régional (PS) PACA proche du Président Vauzelle :

"Après le constat d’échec de Barcelone, toute personne qui aimait la Méditerranée ne pouvait qu’être intéressé par l’ambition politique portée par Nicolas Sarkozy qu’il avait présenté d’ailleurs à Marseille. Il a essayé de trouver les éléments de pacification et de réunification autour de la Méditerranée. Pour le Président Vauzelle, la Méditerranée et l’Afrique du Nord ne sont pas dans une logique de voisinage, mais dans une logique de centralité. Donc, ils ne sont pas à la marge, ils ont au coeur. C’est un peu ça au départ l’Union pour la Méditerranée, qui s’appelait au départ l’Union méditerranéenne donc on est vraiment sur une centralité."

Cette perception dominait les présentations médiatiques lors du Sommet inaugural de 2008. Les difficultés politiques qui se sont amoncelées à partir de la guerre de Gaza quelques mois plus tard ont éteint peu à peu l'intérêt soulevé alors. La très lente organisation institutionnelle – le Secrétariat général ne fut installé qu'en mars 2010 lorsqu'il fut chargé de préparer le Sommet qui n'a donc toujours pas eu lieu -, l'absence de concrétisation des projets et donc de financements ont fait sombré l'UpM dans un ronronnement qui rappellent le défunt Processus de Barcelone.

Et maintenant ? Les étages locaux et techniques du jeu diplomatique

Si aucune date n'est pour le moment prévu pour le Sommet, les chancelleries espagnoles, françaises et égyptiennes ont exprimé le souhait qu'il se déroule "dans les prochains mois". On peut néanmoins en douter au regard de l'agenda diplomatique chargé du Président français qui exercera la Présidence du G8 et du G20. Surtout, son organisation dépend plus que jamais de progrès de plus en plus hypothèques sur le front de la reprise des négociations – même indirectes - israélo-palestiniennes.

En dépit de l'interdépendance manifeste entre la dynamique diplomatique et la production des projets, l'UpM n'en demeure pas moins organisée et pensée comme un incubateur de projets supposés déconnectés de la situation politique. Sur ce plan, le Centre de Marseille pour l'intégration en Méditerranée a tenu au cours d'une conférence de presse célébrant son premier anniversaire à rappeler l'importance du "concret" de l'intégration euro-méditerranéenne du "pragmatisme" de sa construction, reposant sur "les retours d’expérience, la coopération et les partenariats". Avec un budget revu à la hausse et la création d'un fonds d'affectation multi-donneurs, la plateforme d'ingénierie de projets marseillaise pourrait bien réussir le pari de substituer aux blocages top-down, une dynamique bottom-up – quitte à se passer de la scène politique dans l'attente de progrès.

Autre étage du jeu diplomatique, les autorités locales et régionales. Michel Vauzelle a profité de la réunion du bureau du Forum Global des Associations de Région (FOGAR), dont il a pris la Présidence en juillet 2010, pour rappeler les objectifs de sa diplomatie décentralisée :

"Cette assemblée des régions du monde porte une très grande espérance. Soixante ans après la création des Nations Unies, Israël n'a toujours pas de frontières reconnues et la Palestine n'a toujours pas d'Etat. Si au niveau méditerranéen les régions arrivent à travailler ensemble alors que les Etats n'arrivent pas à trouver un accord, les régions peuvent jouer leur rôle."

La Semaine économique de la Méditerranée qui s'ouvre à Marseille à partir du 29 novembre et la Semaine Méditerranéenne des leaders économiques à Barcelone dès demain pourraient nous donner les premiers signes d'une reprise par le bas du dialogue euro-méditerranéen repoussant plus loin les anciennes frontières politiques incapables de nourrir Mare Nostrum d'espérances partagées.

vendredi 28 mai 2010

Le For’UM : l’UpM et Marseille à la relance

A Quelques jours après l’annonce du report du Sommet des chefs d’État et de gouvernement de l’Union pour la Méditerranée (UpM), la co-Présidence franco-égyptienne a réuni, hier, bailleurs de fonds et investisseurs privés à Marseille.

Pour la Cellule de l’Élysée et son patron, Henri Guaino, l’objectif de la manifestation était de montrer la vitalité de l’initiative sur le plan des projets concrets contrastant avec ses blocages politiques. Pour la Chambre de commerce marseillaise (CCIMP), l’opportunité était belle de souligner la centralité de la ville dans les échanges euro-méditerranéens ; une manière de matérialiser les ambitions des élites politiques et des experts selon lesquelles Marseille est sensée jouée le rôle de «plate-forme d’ingénierie financière et technique» de la zone, laissant à Barcelone, celui de vitrine institutionnelle.

Le plateau

Du beau monde s’était déplacé au Palais de la Bourse : des Ministres français et égyptien ; un Commissaire européen et un haut fonctionnaire d’EuropeAid ; le Secrétaire général de l’UpM ; des représentants de la BEI et d’autres bailleurs de fonds publics (AFD, Banque mondiale, OCDE, INGD) et privés ; des représentants du patronat des deux rives ; des experts.

Une journée organisée en deux temps : les grands discours de cadrage le matin vantant le «bilan» (sic) et les perspectives du projet et les ateliers thématiques l’après-midi portant sur les domaines «concrets» de la coopération dans la région (investissement et financement de projets, énergie, transports et développement urbain, eau et environnement, développement économique des entreprises, développement humain et social).

Les discours

Le discours des décideurs politiques et économiques convergeaient sans surprise pour souligner les potentialités d’investissements en Méditerranée et la maintien de son attractivité due à une croissance supérieure de 6 points entre les pays de l’UE (-4,3%) et ceux du Sud (+2,3%). Quid des problèmes politiques (insécurité juridique, conflits frontaliers au Maghreb, blocage au Proche-Orient, incertitudes au Levant) ? «Largement surévalué» selon le MEDEF qui rappelle les bons classements du Maroc, de la Jordanie et de l’Egypte en termes d’audit et de sécurisation des transactions.

Le Ministre français du Commerce édicte la méthode, devenue lieu commun du partenariat euro-méditerranéen post-Barcelone : «nous ne tentons pas d’approche trop politique (souligné par nous), mais essayons de traiter les questions de façon bilatérale» et loue, au passage, l’approche des collectivités locales dans le cas de la gestion du problème lié à la LFC algérienne. Plus précis et plus incisif, Henri Guaino refuse de voir l’UpM «l’otage pour résoudre les problèmes politiques. La politique a été un moyen d’impulsion, elle est également une difficulté à résoudre».

On se souvient alors de la formule de Jean-Claude Gaudin dans sa conception, certes improvisée, de la diplomatie décentralisée :

«Nous ne souhaitons en aucun cas nous substituer aux États, quoi que nous ne ferions pas plus mal» (tenue lors du 1er Forum des Autorités Locales et Régionales, Marseille, 28 mai 2008) ;

et de celle, davantage formalisée, de Michel Vauzelle :

«Je fais de la diplomatie participative quand je dis à l’Etat ‘nous ne nous occupons pas des questions sensibles, nous vous les laissons : Palestine, Israël, Algérie, Sahara… Nous nous occupons des petites choses comme l’eau, les forêts…’ Nous tissons graduellement des liens entre le monde des affaires, les universitaires, les étudiants, les jeunes, les athlètes, les techniciens» (Entretien avec Michel Vauzelle, propos recueilli par Bruno Etienne et Thierry Fabre, La Pensée de midi, 21, avril 2007, pp. 110).

 Les annonces

À entendre les annonces, il semble qu’en attendant les projets et l’ouverture du dialogue politique, les fonds ne manquent pas en Méditerranée.

Alors que la BEI, la Caisse de dépôts et de consignation lancent InfraMed pour financer les projets d’infrastructure (doté de 385 millions d’euros et devant mobiliser 1 milliard d'euros à terme, la BEI, cette fois associée à l’AFD, ont créé un Fonds d’Amorçage de Réalisation et d’Orientation (FARO) destinée à aider les entreprises à s’implanter en Méditerranée (1 million d’euros). Ces initiatives complètent un dispositif composé de la Facilité d’investissement de soutien en Méditerranée (FISEM, 250 millions d’euros), de la Facilité euro-méditerranéenne d’investissement et de partenariat (FEMIP, environ 10 milliard d’euros depuis son lancement en 2002), sans oublier les financements issus des programmes opérationnels européens inscrits dans le cadre de la Politique de Voisinage (IEVP Bassin méditerranée, 173 millions pour la période 2007-2013).

Nonobstant les différences en termes de volume, d’acteurs et d’objectifs de ces fonds, l’addition, forcément trompeuse, de ces financements s’élève à 1,650 milliards d’euros (certes essentiellement dus à la FEMIP). Par ailleurs, gageons que ces financements ne concernent que les bailleurs de fond du Nord et occultent donc les montants investis par les fonds souverains du Golfe.

Ces derniers ne sont pas pour autant oubliés par les promoteurs de l’UpM. Christine Lagarde a ainsi tenté «une approche du Qatar pour un milliard» et Henri Guaino souhaité la bienvenue à tous les financements.

On peut néanmoins supposer que le rapport sur le cofinancement en Méditerranée qui sera prochainement remis par Charles Millaud au Président de la République cherche à structurer ces logiques et à coordonner ces institutions. La proposition de l'ancien Président du directoire des Caisses d'Épargne et de l'actuel adjoint au maire de Marseille chargé des relations économiques internationales, viserait à créer un nouvel établissement au sein duquel la BEI deviendrait l'actionnaire principal et qui serait appeler à exercer les missions de la FEMIP.

Et Marseille ?

Ne se contentant pas d’être les hôtes de la réunion, le réseau informel des experts locaux internationalisés (Institut de la Méditerranée, Anima, CMIM, Euromed Management) a décidé la création - encore une - d’un «Office de coopération économique pour la Méditerranée et les pays du Golfe». Par ailleurs, toujours en marge du For’UM, la CCIM a signé un accord de coopération avec son homologue milanaise.

Le For’UM n’a donc pas été qu’un contre-feux diplomatique à l’échec de la réunion de Barcelone - même si à en croire la Cellule de l’Élysée, le report n’est pas un échec, «bien au contraire» -, il a été l’occasion pour Marseille, c’est-à-dire, les acteurs et les institutions politiques et économiques du territoire, de consolider leur légitimité à intervenir sur ses sujets et à jouer un rôle de facilitateur du dialogue. En somme, d’être cette interface opérationnelle entre les deux rives.

Pour plus d'information sur le For'UM, voir les articles disponibles sur Econostrum.

samedi 22 mai 2010

(Le Sommet de) l'Union pour la Méditerranée n'aura pas lieu

A C'était dans l'air du temps depuis un moment, c'est désormais officiel : le sommet de l'Union pour la Méditerranée (UpM) n'aura pas lieu. Du moins, pas le 7 juin et pas à Barcelone qui exerce la Présidence de l'Union européenne (UE). En langage diplomatique, le sommet n'est pas annulé, mais "reporté" à novembre. Le temps assure la Présidence égyptienne et le gouvernement espagnol - et la France qui exerce pourtant encore la co-Présidence ? - de "donner du temps aux pourparlers indirects" avant donc, si l'on comprend bien, de donner une chance au dialogue direct.

Il nous revient à l'esprit la phrase d'Henri Guaino lors du lancement de l'UpM, phrase qu'il répétait souvent l'année dernière lorsque les ennuis commençaient à s'accumuler sur son projet : "le vrai bilan de l'UpM sera dressé deux ans après son lancement". Deux ans, on y est.

Du côté du dialogue politique, les Ministérielles se sont annulées les unes après les autres, la guerre de Gaza ayant empêché tout contact entre Palestiniens et Israéliens. En ce qui concerne, la mise en œuvre de projets "concrets", les financements sont toujours attendus comme une réponse à une autre antienne d'Henri Guaino "la définition des projets d'abord, le montant des financements après".

Par ailleurs, la Commission européenne a bien d'autres préoccupations en matière de politique étrangère et méditerranéenne que d'alimenter la dynamique d'une UpM auquelle elle n'a jamais cru. Catherine Ashton est en train de mettre en place le grand service diplomatique de l'UE supposé remplacer les anciens découpages administratifs (DG Relex, AidCo, EuropAid...). Les arbitrages sur la politique méditerranéenne qui sont en train de se tenir sont probablement plus décisifs que les soubresauts de l'UpM. Au côté de ces enjeux bureaucratiques, demeure les négociations qui s'ouvrent sur le cadre budgétaire de la période 2014-2020. Assistera-t-on à un rééquilibrage de la Politique de Voisinage entre l'Est et l'Ouest ? Verra-t-on se concrétiser - ou s'initier - l'idée de macro-région aux échelles de la Méditerranée comme nous le suggérions dans un précédent billet ?

La primauté de ces enjeux sur l'avenir de l'UpM ne signifie pas qu'il faille dénier à ce projet toute résonance politique. En premier lieu, le grand mérite de l'initiative sarkozyste aura été de braquer les projecteurs sur cette région. Finalement, il s'agissait moins de relancer le Processus de Barcelone - l'UpM est, à cet égard, enlisée dans les mêmes contradictions et les mêmes impasses - que d'inscrire cette région sur l'agenda stratégique de l'UE, des bailleurs de fond et des investisseurs privés. Certes, la Banque mondiale ou les fonds souverains du Golfe n'ont pas attendu le discours de Toulon pour financer des projets, l'Europe l'a peut-être attendu davantage.

Deux ans après son lancement, de l'UpM, il reste des structures institutionnelles chargées de financer des projets mais qui se trouvent privées à la fois de financement et de projets. On peut se demander à l'infini quelles sont les raisons qui ont précipité son échec : ambition franco-française ; opposition allemande à la maquette initiale qui aurait pourtant favorisé les coopérations renforcées ; situation géo-politique pour le moins instable au Proche-Orient ; cadre juridique imprécis et articulation avec les politiques européennes incertaine...
Il n'en demeure pas moins que les échecs répétés des projets institutionnels intergouvernementaux ne parviendront pas à tuer l'idée selon laquelle la coopération en Méditerranée demeure une ardente obligation pour la paix, la sécurité et la prospérités sur les deux rives.

Lieux communs sans aucun doute. Tellement communs qu'aucune réponse n'a pu être apporté et trop peu de progrès enregistrés depuis le lancement de la première initiative européenne dans cette région, la Politique méditerranéenne globale. C'était en 1972.

jeudi 11 mars 2010

Pendant la campagne, l'UpM a trouvé un siège

A Si l’agitation politique qui règne pendant une campagne électorale est peu propice à l’avancée des projets, elle est encore moins propice à leur observation. Difficile en effet d’évoquer les politiques locales au-delà du tumulte entretenu par les petites phrases, les promesses et les postures.

Tout est-il «gelé» pendant la campagne ? Non, bien sûr : à la faveur des recompositions induites par la compétition électorale, des enseignements sont sans doute à tirer en matière de gouvernance territoriale. Je ne saurais que trop recommander le blog de Rémi Leroux qui analyse au quotidien le déroulement des affrontements en cours et à venir.

Avec l’imbrication des échelles de prise de décision de l’action publique locale, la campagne électorale n’a cependant pas enrayé le mouvement des politiques locales internationales. En d’autres termes, le temps des affrontements électoraux n’empêche pas le monde de continuer à tourner.

Au début du mois de février, nous avions évoqué la création de l’Assemblée régionale et locale euroméditerranéenne (ARLEM), sorte de Comité des régions de l’Union pour la Méditerranée (UpM).
Complétant le dispositif institutionnel, le 4 mars dernier, les chefs de la diplomatie française et espagnols, accompagnés des Ministres égyptiens et jordaniens des Affaires étrangères, Abul Gheith et Nasser Judeh, du Commissaire européen en charge de l'élargissement et de la politique européenne de voisinage, Štefan Füle, et du secrétaire général de la Ligue arabe, Amr Moussa, ont officiellement installé le Secrétariat général, sorte de Commission européenne de l’UpM.

À cette occasion, la prise de parole du nouveau Secrétaire général de l’UpM, Ahmed Massadeh était attendue. Il a tenté de donner des gages à ceux qui redoutent que l’UpM n’apporte de la confusion face aux initiatives communautaires existantes, en particulier celles prévues par la Politique de Voisinage, ainsi qu’à ceux qui doutent sur le fond de la pertinence du projet. «Nous essaierons de faire face aux divergences de façon à ce que chaque membre de l’Union devienne partie prenante à cet effort» a-t-il déclaré.

Ce voeux risque de se transformer en feuille de route pour l’institution barcelonaise tant le scepticisme semble désormais bien installé dans les chancelleries de la rive sud, en écho aux indifférences des opinions publiques, et aux railleries de certains États européens contre cette «politique sans financement» ou cette «im/posture diplomatique». Il n’y a qu’à lire l’article d’El Watan sur le sujet pour se rendre compte des difficultés qui se dresseront dans la perspective de la préparation du deuxième Sommet de l’UpM, prévu à Barcelone en juin prochain.

vendredi 5 février 2010

Naissance de l’ARLEM : la contribution des autorités locales et régionales au projet de l’Union pour la Méditerranée

A Le 21 janvier dernier, 84 élus régionaux et locaux et membres d’associations de coopération européenne appartenant aux pays membres de l’Union pour la Méditerranée (UpM) se sont réunis à Barcelone au cours d’une réunion constitutive de l’Assemblée régionale et locale euro-méditerranéenne (ARLEM). L’adoption des statuts du Secrétariat général et la répartition des compétences entre les six Secrétariats adjoints est prévue le 9 février à l’issue d’une rencontre entre ambassadeurs. Cette annonce clôturerait la première phase institutionnelle de l'UpM, un an et demi après son lancement officiel.

Installés au même endroit, le Palais de Pedralbes à Barcelone, l’ARLEM et le Secrétariat général devrait pouvoir commencer à travailler d’ici la fin de l’année. En attendant que le nouveau Secrétaire général, le Jordanien Ahmad Massa'deh, reçoive sa lettre de mission des États, il sera chargé de préparer le deuxième sommet de l’UpM prévu en juin prochain dans la capitale catalane. La France et de l’Egypte transmettront alors la co-présidence à l’Espagne - qui exerce ce semestre la Présidence tournante de l’UE - et au Maroc.

L’ARLEM ne sera pas en reste avec l’organisation du deuxième Forum des Autorités Locales et Régionales de la Méditerranée, dont la première édition avait eu lieu à Marseille en juin 2008, qui se tiendra à Barcelone (toujours) les 2 et 3 mai 2010.

L’ARLEM est appelée à jouer pour l’UpM, le rôle du Comité des Régions de l’UE - tout comme l’Assemblée parlementaire euro-méditerranéenne est la duplication du Parlement européen, et le Secrétariat général celle de la Commission. C’est d’ailleurs le Président du Comité des Régions, le Belge, Luc van den Brande, qui a été nommé président de cette nouvelle institution. Il sera assisté du Marocain Mohamed Boudra, maire de Al Hoceima, afin de respecter la stricte parité entre représentants des deux rives. Chargée de faire entendre la voix des autorités régionales et des territoires, l’ARLEM serait doté d’un rôle consultatif, comme en témoigne la commande d’un rapport sur la coopération décentralisée euro-méditerranéenne attribué au Président de la Catalogne, José Montilla.

Toutefois l’ambition affichée d’adopter une méthode territoriale, qui tranche avec l’approche suivie depuis le lancement du Processus de Barcelone pourrait renforcer la place des autorités locales dans le dispositif.

Le récit politique de l’UpM ne prétend plus agir sur les problèmes globaux (« sécurité », « démocratie », « intégration et prospérité économique », « dialogue inter-culturel », pour reprendre les corbeilles traditionnelles du Partenariat euro-méditerranéen issu du Processus de Barcelone), mais entend favoriser la mise en oeuvre de « projets concrets ».

Le thème du « projet concret » fonctionne comme un policy discourse, c’est-à-dire le produit d’une activité discursive qui est parvenue à donner un sens fédérateur à un projet politique ; une vision globale construite à partir d’un consensus entre des acteurs qui ne partagent pourtant pas les mêmes intérêts dans l’action.

Si l’observation des modes de construction de ce consensus reste à étudier, on peut néanmoins constater à l’occasion du lancement de l’ARLEM à quel point il est incorporé par les acteurs locaux : « Notre conviction est que l'Union pour la Méditerranée ne doit pas tomber dans le piège de Barcelone, en se limitant à la diplomatie classique. De ce constat nous offrons l'apport de notre engagement sur le terrain, orienté vers la réalisation de projets concrets grâce à la contribution des collectivités régionales et locales qui travaillent au jour le jour pour une amélioration de la qualité de vie de nos concitoyens. Notre objectif est de donner au dialogue euro-méditerranéen une chance ultérieure d'aboutir finalement à la réalisation des initiatives qui ont été avancées à Paris en 2008 » a résumé son Président.

Le fait de réclamer pour l’ARLEM le statut d’« organe orienté vers le terrain qui peut fonctionner indépendamment de la réalité politique internationale » montre dans quelle mesure les acteurs locaux et régionaux ont compris les bénéfices à retirer d’un projet tourné vers « le développement urbain et territorial, la décentralisation, la société de l'information et le soutien aux petites et moyennes entreprises», qui sont les quatre thèmes fixés par le programme de travail de l’ARLEM.

La distribution des caciques entre enjeux territoriaux et enjeux globaux n’est cependant ni figée, ni contradictoire. Ni figée dans la mesure où la mise en oeuvre de projets structurels, nécessitant des investissements importants, comme le Plan Solaire ou les Autoroutes de la Mer n’a jamais été abandonné par les discours politiques ou par les administrations centrales. Pas plus abandonnée que l’incantation à construire cette « zone de prospérité partagée de paix et de sécurité » qui implique pas moins que l’intégration économique au Sud et la résolution du conflit israélo-palestinien. Ni contradictoire dans le long terme, puisque ces problèmes ne sont pas séparables du climat économique général qui pèse sur la production des projets concrets.

Plus d'information sur la création de l'ARLEM sur le site d'Econostrum et d'Europa

jeudi 14 janvier 2010

Frémissements sur le front des politiques locales internationales ?

Ce début d’année est déjà riche en actualités dans le domaine des politiques locales internationales marseillaises. L’occasion de faire un point sur les récents développements et les perspectives des principaux dossiers.

Compétition politique : tous en place pour les régionales ?

A Presque... Du côté du duel attendu Mariani/Vauzelle, la campagne semble s’être accélérée - avant même d’avoir vraiment commencé... -sur le thème de la sécurité et de l’emploi. Comme nous le décrit Rémi Leroux, « la droite a attaqué bille en tête. La gauche a répliqué du tac au tac. La campagne est lancée » sur des enjeux aussi peu régionaux, que politiques - c’est-à-dire facilement convertibles en clivage droite / gauche. Au-delà de la passe d’arme Marianni / Menucci sur la vidéo-surveillance ou la teneur du Plan de relance de la Région, l’un des effets attendus de cette agitation est de « réduire (la campagne) à un affrontement UMP / PS » d’autant plus que les autres forces partisanes peinent à s’organiser.

On apprend aujourd’hui dans La Provence que Catherine Levraud a finalement été désignée pour diriger la liste Modem après le retrait de François-Xavier De Peretti. Cette désignation clôt la phase d’incertitude au sein du mouvement de François Bayrou. Enfin, pas vraiment selon M. De Peretti qui rappelle justement : « nous n'avons que la tête de liste, il reste 136 noms à trouver. Quant au programme, nous sommes la région la plus en retard. Il faut s'y mettre dans l'urgence.»

Du côté du Front de Gauche, les choses ne sont pas mieux engagées. Le ralliement de Joël Canapa, Vice-Président communiste du Conseil régional, à la liste PS dans le Var, repose la question de la stratégie du Parti communiste de faire liste commune avec le parti de Jean-Luc Mélanchon. D’autre part, le refus de la Fédération pour une alternative sociale et écologique de rejoindre le Front de Gauche compromet un peu plus ses chances d’apparaître comme une liste élargie de la gauche de la gauche.

Union pour la Méditerranée : des accords, enfin

A Le volontarisme diplomatique de ces dernières semaines semblent avoir enfin porté leurs fruits. À moins que les récents développements de l’Union pour la Méditerranée ne soient du aux effets de lassitude d’un blocage qui persiste depuis plus d’un an. Après l’annulation de la réunion d’Istanbul, certaines chancelleries désespéraient de trouver une issue à l’épineuse question de l’identité (et de la nationalité) du futur Secrétaire général de l’UpM. À Barcelone, au palais de Peladbres pourtant, tout est pourtant prêt pour l’accueillir.

Le 5 janvier, le chef de la diplomatie française s’est rendu au Caire pour exhorter ses collègues à «réveiller » le projet. Au moment de rencontrer ses homologues égyptiens, espagnols, tunisiens et jordaniens, Bernard Kouchner a reconnu « qu’il reste de petits problèmes entre certains ministres des Affaires étrangères (...). Pour des raisons politiques, nous ne sommes pas tous les jours d'accord »

Pourtant, la réunion du Caire a été l’occasion de percées inédites. Premièrement, les « financements se précisent ». Les Echos croit savoir, en effet, qu’ « au premier rang des investisseurs se trouvent la banque allemande de développement KFW, l'Agence française de développement (AFD), la Banque européenne d'investissement (BEI) et la Banque mondiale, auxquels s'ajoute le fonds InfraMed mis en oeuvre par la Caisse française des Dépôts et Consignations (CDC), la Cassa Depositi e Prestiti d'Italie, EFG Hermès (Egypte) et la Caisse de Dépôt et de Gestion du Maroc». Au final, ces investissements sont estimés entre 8 et 10 milliards d’euros. C’est l’une des premières fois qu’est exprimée une évaluation des moyens mobilisables par l’UpM.

Deuxièmement, un consensus s’est dessiné autour de la candidature de Ahmad Massa’deh Ahmad Massa’deh, ambassadeur de la Jordanie auprès de l’Union européenne et de l’OTAN, au poste de Secrétaire général. Son nom proposé par les « 5 du Caire » a été accepté par les hauts fonctionnaires de l’UpM le 12 janvier. Pour être effective, la désignation devra être entérinée par les Ministres des Affaires étrangères des pays membres. La date de la mi-février est évoquée, mais l’essentiel semble être acquis pour que le Secrétariat technique puisse commencer à travailler - c’est-dire examiner les projets à financer. Le Secrétaire général sera assisté par des adjoints palestinien, israélien, turc, ainsi que représentant la Ligue arabe.

À suivre, « Euroméditerranée ; le Port ; et 2013 »'

mercredi 30 décembre 2009

Bilan des enjeux locaux internationaux (3) : la dipliomatie décentralisée

A 2009 a semblé montrer les limites de la diplomatie décentralisée marseillaise. Le dialogue entre les autorités locales et régionales de la Méditerranée s'est en effet heurtée, d'une part, au retour des questions sécuritaires dans la région et aux blocages consécutifs à la logique projet de l'Union pour la Méditerranée. D'autre part, la "diplomatie participative" chère à Michel Vauzelle n'est pas parvenue à anticiper les effets des mesures protectionnistes en Algérie. L'activisme international des élus locaux et régionaux a pu paraître cantonné à des appels vains à la médiation ou à l'intervention de l'État. Contrairement aux prophéties, celui-ci a donc encore de beaux jours devant lui. "Le cadavre de l'État bouge encore", nous rappelle cette année de diplomatie décentralisée. Celui du protectionnisme et des égoïsmes nationaux aussi.

L'Union pour la Méditerranée : l'impasse de la logique projet

La guerre de Gaza, on l'a dit, a considérablement remis en cause les ambitions du projet français. Celles-ci reposaient sur le constat d'un double échec : ceux d'Oslo et de Barcelone. Oslo, car de processus de paix dans la région, il ne reste ni processus, ni paix, pour reprendre un adage désormais partagé sur le terrain. L'échec de Barcelone, ce fut la conjonction de la mauvaise volonté des bailleurs (États, Commission européenne) et de la logique sécuritaire des négociations reposant sur l'équation suivante : lutte contre l'immigration + lutte contre l'islamisme = stabilité des régimes autoritaires du Sud et absence d'intégration des marchés et de développement économique).

L'idée de Nicolas Sarkozy (mise en forme par Henri Guaino) était de prendre acte de ce double échec. Il s'agissait de repenser le dialogue euroméditerranéen sur une perspective de plus long terme et d'orienter les enjeux vers les considérations économiques. L'erreur originelle fut de croire, en libéral wilsonien, que le progrès économique allait automatiquement créer les conditions pour la paix et la sécurité ; que la guerre allait attendre que se concluent les business deal.

A

Cette idée a fait long feu et l'exercice est facile aujourd'hui de lui reprocher les sous-bassements théoriques. Il n'en demeure pas moins qu'elle aura permis d'attirer l'attention des bailleurs sur la région dans une perspective moins huntingtoniennne que le Grand Moyen Orient de Georges W. Bush. La perspective de la Présidence espagnole de l'Union européenne et de l'anniversaire du Processus de Barcelone, sans oublier l'ouverture prochaine (?) du siège du Secrétariat général de l'UpM au Palais Pedralbes, pourraient même ouvrir la porte à des progrès.

L'initiative française aura par ailleurs permis aux autorités locales et régionales de la rive nord de repenser leurs stratégies méditerranéennes. Le deuxième Forum des Autorités Locales et Régionales de la Méditerranée qui aura lieu à Barcelone au début du mois de mai sera l'occasion de constater les évolutions en ce domaine. À Marseille, les autorités locales se sont rapprochées des États dans leur approche de la diplomatie décentralisée et ne s'interdisent plus de sortir de la coopération d'autorités locales à autorités locales comme la loi l'autorise.

La loi de finances complémentaire algérienne : essai grandeur nature

Au cœur de l'été, la décision du gouvernement algérien de durcir les conditions d'importation des marchandises portuaires a suscité parmi les autorités locales et les entreprises marseillaises l'incompréhension, la panique, puis la frustration de ne pouvoir rien faire.

Du côté des entreprises, l'Union Maritime et Fluviale Marseille-Fos a alerté le Secrétaire d'État au Commerce extérieur, bientôt imité par les élus locaux. Un bel exemple de "jouer collectif" tant l'enjeu paraissait considérable pour l'économie locale portuaire dont 40% de l'activité était orientée vers l'Algérie. À la fin de l'automne, "les quatre cinquièmes du trafic avaient disparu", déclare un porte-parole de l'organisation patronale à l'AFP, citant notamment l'exemple de la compagnie maritime Marfret. Bernard Vidil, son Président, évoque un "recul massif" de l'activité, soulignant, "sur le port, c'est le désarroi total".

A

Après une visite éclair de Anne-Sophie Idrac à Marseille, certainement pour rappeler que l'Algérie étant un pays souverain et que ses décisions ne pouvait faire l'objet de négociation, surtout en temps de crise économique, les élus locaux ont organisé une rencontre avec les autorités algériennes. Celle-ci a finalement eu lieu au début du mois de décembre. Pour quels résultats ? "Nous avons dit à M. le Premier ministre que nous avons le plus grand respect pour la souveraineté et les choix du gouvernement algérien" a déclaré Michel Vauzelle, qui a souhaité s'exprimer au nom de la "France méditerranéenne". Jean-Noël Guérini précise "nous acceptons la LFC algérienne et les contraintes qu'elle peut imposer aux entreprises françaises notamment portuaires. Mais nous avons dit au Premier ministre que ces entreprises s'adaptent".

La délégation marseillaise entend surtout se servir de cette leçon en améliorant ses outils de veille et en renforçant la coopération institutionnelle avec son partenaire algérien qui se situe moins que jamais dans les Wilaya, mais dans les cabinets ministériels. Une Maison Marseille-Provence-Algérie devrait ainsi être construite prochainement et gérée par la Chambre de commerce de Marseille ; deux groupes de travail réunissant les acteurs des deux ports et des deux institutions consulaires devraient également voir le jour ; enfin, le premier adjoint du maire - absent, il a promis de se rendre à Alger au début de l'année 2010 - a proposé la mise en place d'un bureau de représentation économique de l'Algérie à Marseille : "Nous voulons que le gouvernement algérien et la banque centrale d'Algérie autorisent l'ouverture d'un bureau de représentation à Marseille qui pourrait être tenu par la Société générale, qui est candidate. Ces bureaux pourraient accueillir les entreprises algériennes qui travaillent en France et aider les entreprises françaises désireuses de travailler en Algérie. Cette représentation pourrait donc générer un flux financier entre les deux pays".

Propos recueillis par Econostrum et Algeria Watch

mardi 23 juin 2009

Union pour la Méditerranée, des projets et la guerre

A L'Union pour la Méditerranée (UpM) fêtera les 13 et 14 juillet le premier anniversaire du Sommet de l'Élysée qui a relancé la politique méditerranéenne de l'Union européenne (UE). Il est évidemment tôt pour dresser un bilan, ou même mesurer sa portée. Mais cette année écoulée a contribué à éclaircir les attentes portée dans ce projet politique. À en montrer les facteurs de blocage également.

Dés l'été 2008, l'UpM a du faire face à des blocages politiques et des incertitudes stratégiques. La Commission européenne et certaines chancelleries européennes (en particulier les pays d'Europe centrale et orientale soutenus par Berlin, ainsi que pour des raisons différentes l'Espagne) ont vu d'un mauvais œil la "relève" du Processus de Barcelone. Certains ont interprété le projet, avec raison semble-t-il, comme une volonté de rééquilibrer le centre de gravité stratégique de l'Union vers le sud au dépend des efforts pour ancrer les pays de l'est, fraichement membres, dans la marché commun. D'autres, une initiative purement sarkozyste visant à revendiquer un leadership sur la politique de voisinage de l'UE. Du côté des Suds, la Turquie se montrait septiques quant à l'esprit d'un projet qui semblait surtout offrir à l'opinion publique européenne une alternative à son adhésion. La Libye était le seul pays de la rive sud à ne pas être représenté à son plus haut niveau pour protester contre une logique qui viserait à "disperser les rangs" des pays arabes.

L'UpM pouvait toutefois bénéficier de la bienveillance de l'Égypte, dans la mesure où cette initiative était l'occasion pour elle de consolider son autorité sur un bloc arabe dans les négociations avec les pays européens. Surtout, l'Allemagne s'est laissée finalement convaincre. Après avoir exprimée son "inquiétude" en décembre 2007, accusant Sarkozy de vouloir provoquer des torsions dans le projet européen, Angela Merkel se rallie à l'initiative Sarkozy lors du compromis d'Hanovre en mars 2008 à une condition essentielle qui allait changer l'orientation et la dimension du projet (ainsi que son nom : on passe significativement de l'Union Méditerranéenne à l'Union pour la Méditerranée). Il fallait pour préserver la nature de la construction européenne, que l'UpM ne concerne pas seulement pas les pays méditerranéens de l'UE dans une sorte de coopération renforcée, mais qu'elle fasse participer l'ensemble des pays membres de l'Union.

Ces blocages politiques surmontés, le "réhaussement" de la représentation politique est réalisée à Paris à l'issue des cérémonies du 14 juillet. L'UpM doit faire face un mois après son lancement aux premiers nuages stratégiques. La crise géorgienne qui éclate au début du mois d'août 2008 focalise l'attention et mobilise les énergies du Conseil présidé par la France. En septembre, c'est la crise financière qui fait passer au second plan les projets de développement nord/sud. En novembre, enfin, l'élection de Barack Obama à la Présidence des États-Unis, si elle suscite de nombreux espoirs relatifs à une attitude nouvelle du Département d'État sur les questions méditerranéennes et proche-orientales, active des réflexes d'attentisme qui sont peu propices à la mise en œuvre des nouveaux dispositifs prévus par l'UpM. Enfin, la présidence tchèque qui succède à la France à partir du premier semestre 2009 complique la gouvernance arrêtée à Marseille lors du Conseil des ministres de novembre. À côté dune co-présidence franco-égyptienne, l'UpM doit également compter sur un gouvernement tchèque peu enthousiaste envers la politique méditerranéenne de l'Union.

A Surtout, le 27 décembre 2008, l'armée israélienne déclenche une offensive sur Gaza et bloque, jusqu'à ce jour, toutes nouvelles négociations dans le cadre d'une UpM qui se vantait de réunir autour d'une même table, Israéliens et Palestiniens. Dernier épisode en date, le gouvernement israélien fraîchement élu semble remettre en cause les précédents accords diplomatiques conclus par son prédécesseur.

On touche ici au cœur de l'ambiguïté congénitale de l'UpM : l'affirmation conjointe de la mise en œuvre de projets concrets (low politics) souhaitant outre-passer la négociation décisive sur le conflit israélo-palestinien (high politics). Le problème, c'est que, tout particulièrement dans cette région, le second terme de l'équation détermine le reste. Penchons nous, cependant, un instant sur le "reste" afin de tester l'hypothèse suivante : en l'absence d'un règlement du conflit israélo-palestinien, l'UpM est-elle vouée à l'échec ?

Selon Pierre Beckouche, universitaire et expert au sein de l'IPEMED, la cause du déficit d'intégration et de développement économique de la zone MENA réside dans l'absence d'un système productif autonome et performant en Méditerranée. L'UpM est en effet conçue comme un outil, non de résolution des conflits - on l'a dit - mais comme une série d'instruments économiques et financiers contribuant à la mise en contact des entreprises, des associations et des autorités locales des deux rives dans le but de réaliser des projets de développement économiques sur la rive sud. Laissons de côté un instant, sans la perdre de vue, la nature post-coloniale (au sens littérale, "dispositifs d'après") d'un projet qui repose sur des relations asymétriques poursuivant la convergence normative et économique, pour ne pas dire un alignement conditionné des économies et des sociétés du sud sur celles du nord (les systèmes politiques autoritaires sont préservés afin de garantir la stabilité de ces pays et empêcher une menace terroriste islamiste, d'une part, et l'afflux de migrants, d'autre part).

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La croissance démographique des pays de la zone Med est de 1,5%, la croissance économique de 2%, soit largement supérieur aux taux que l'on connait en Europe. Les fonds Inframed qui sont sensés subventionner les projets d'infrastructure représenteraient 200 milliards d'euros selon la Caisse des dépôts, la Banque européenne d'investissement prévoit un besoin d'apport de plus de 250 milliards d'euros pour "mettre à niveau" les économies du sud. Le Plan Bleu estime à 50 milliards d'euros le coût d'adaptation de ces pays au changement climatique. On le voit, les perspectives de développement pour les pays du sud, et de business pour les entreprises du nord sont considérables et l'UpM a eu le mérite de braquer un projecteur sur ces attentes. Et les études d'Anima montrent, années après années, le formidable potentiel d'attractivité de ces pays du sud, pour les grands projets d'équipement ou pour des initiatives plus modestes de PME. Certes l'investissement direct à l'étranger a fléchi l'année dernière pour atteindre 40 milliards d'euros, soit une baisse de 35% par rapport à l'année précédente, mais comparée aux 3 milliards au début des années 1990, on peut affirmer que la zone a acquis une crédibilité inédite auprès des bailleurs et des porteurs de projets. La recherche de la compétence est désormais un argument avancé pour investir dans la rive sud davantage que celui du coût du travail. Couplé avec la proximité des marchés, la maîtrise des langues, la rive sud semble s'être engagée dans une dynamique positive appuyée par les dispositifs d'incitation économique, de canalisation de l'épargne, de sécurisation des investissements et de coordination politique de l'UpM.

Mais l'instabilité stratégique de la région remet en cause ce bel édifice. La "relève" semble tomber sur les mêmes embûches que son prédécesseur. Pour un avenir identique ?

jeudi 30 avril 2009

La crise une chance pour l’Union pour la Méditerranée ?

A Des anciens chefs de gouvernement français, italien, espagnols et algériens, des anciens ministres libanais, turcs, marocains, grecs, un ancien vice-président de la Banque mondiale égyptien et le président de la Fondation Anna-Lindh (liste non-exhaustive) ont signé ce mercredi une tribune dans laquelle ils appellent les chefs d'États et de gouvernements à se saisir de "l'opportunité historique" offerte par l'Union pour la Méditerranée (UpM) pour enrayer la crise économique mondiale et inventer un nouveau modèle de développement.

Se saisir de l'UpM par le truchement de la crise économique est une initiative suffisamment originale pour que l'on s'y arrête quelques instants. Surtout, la tribune recèle en creux les premiers indices d'une inquiétude exprimée lors du lancement du projet en juillet dernier et pas dissipée depuis.

De manière classique dans le discours sur la Méditerranée, les signataires envisagent l'UpM comme une occasion d'appréhender les relations Nord-Sud sur un mode plus réciproque et moins inégalitaire : "tout ce qui manque à la rive nord, le dynamisme démographique, les marchés, l'énergie, on le trouve à quelques centaines de kilomètres au sud ; réciproquement tout ce qui manque au sud, notamment la technologie, l'organisation, et le cadre favorable à l'investissement et la productivité, on le trouve sur la rive nord."

Ce qui est moins classique c'est le lien qui est établi entre le contexte économique mondial et les potentialités du partenariat euroméditerranéen, moins pour résoudre les problèmes posés en terme de relance et de régulation des marchés financiers, que pour définir de nouvelles règles du jeu. La crise serait le signe d'une nécessaire triple mutation : le passage de l'économie virtuelle à l'économie réelle ; la promotion de nouveaux modes de consommation et d'activités durables ; enfin, le remplacement des logiques Nord-Sud par "des solidarités de proximité". À ce stade, il semble que l'appel aux "mutations" exprime davantage la volonté de renouer avec un fonctionnement régulier des marchés (économie réelle, développement durable, c'est-à-dire croissance maîtrisée, ancrage géographique des échanges) qu'un saut en avant vers un "nouveau modèle". L'histoire récente des relations euroméditerranéennes a semblé buté continuellement sur le problème de la redéfinition des rapports politiques et économiques entre des aires géographiques aux modèles, aux niveaux et aux potentiels de développement pour le moins différenciés. On n'a jamais cessé, d'une part, d'appeler à la construction d'un tiers-modèle qui ne soit ni le régime d'accumulation capitaliste et libéral, ni le régime planificateur et autoritaire. On n'a jamais cessé, d'autre part, de reproduire les schémas anciens, généraux mais trop flous pour enclencher une véritable dynamique de coopération, en dehors des accords conclus sur la corbeille sécurité et lutte anti-terrorisme. Les relations euroméditerranéennes se sont heurtées à l'impossible définition d'une troisième voie.

Et pourtant, la tribune signée par ces membres du comité de parrainage politique de l'Institut de prospective économique du monde méditerranéen (IPEMed) évacue justement les questions sécuritaires pour se focaliser sur les enjeux économiques : "au-delà de conflits qui, pour être très douloureux, relèvent d'un passé qu'il faudra solder, le Bassin méditerranéen redevient un des carrefours stratégiques des échanges mondiaux". La formule est intéressante car elle marque une rupture avec 15 ans de négociation. Les "conflits" (il faut lire le conflit israélo-palestinien et ses répercussions dans le monde arabe) sont balayés d'un revers de main et relégués dans le passé pour faire place aux enjeux économiques. Là, réside la principale innovation de l'UpM par rapport à sa grande sœur du Processus du Barcelone : "concentrons-nous sur les projets, laissons le règlement des conflits qui empoisonnent les initiatives de coopération à d'autres enceintes, d'autres acteurs" semblent nous dire les signataires en échos aux déclarations de Nicolas Sarkozy lors du Sommet de l'Élysée. Les signataires semblent avoir vu juste tant la dialectique entre les projets concrets versus la négociation diplomatique reste le nœud de tous les écueils. Les logiques de projets pour neutraliser les effets des conflits. Mais que faire quand les blocages politiques de haut niveau empêchent sur le terrain la mise en œuvre des chantiers prévus (dépollution, énergie, transport, technologies numériques, formation) ? C'est l'articulation impossible entre high et low politics qui a, jusqu'ici, empêché le partenariat euroméditerranéen de produire des effets d'entraînement.

Dans cette perspective, l'appel à la volonté politique pour que les gouvernements soient pleinement "acteurs" de l'UpM se doublent ainsi d'un appel aux chefs d'entreprise "pour qu'ils intègrent leurs projets de développement dans ce nouvel espace". Malgré un recul en 2008, les rapports successifs de la plateforme ANIMA relatifs à la progression des IDE semblent indiquer que les chefs d'entreprise des deux rives n'ont pas attendu les négociations internationales pour investir un espace naturel pour eux. On peut regretter toutefois que la tribune laisse de côté l'implication indispensable du reste de la société civile et des collectivités territoriales dans l'élaboration et la mise en œuvre des projets.

Il reste que la tribune est une profitable piqûre de rappel pour les promoteurs d'un partenariat renouvelé et relancé entre les deux rives. L'UpM conçue comme la relève du Processus de Barcelone semble toujours cherché la voix étroite qui lui permettrait de sortir des faces à faces stériles et bloc Nord contre bloc Sud ainsi que du point aveugle sécuritaire qui a trop longtemps constitué l'horizon des relations euroméditerranéennes.

dimanche 23 novembre 2008

Villes et Régions dans l'Union pour la Méditerranée - Rencontre CGLU

Commission méditerranée CGLUDurant la Semaine économique de la Méditerranée, j'ai pu assister à une rencontre-débat organisée par la Commission Méditerranée de Cités et Gouvernements Locaux Unis relative à la place des collectivités locales au sein de l'Union pour la Méditerranée (UpM).

Pour l'économiste Larbi Jaidi, chargé d'animer cette rencontre placée d'emblée par un élu sous le signe de "l'échange institutionnel, politique, économique, culturel au croisement du concret, de l'efficace, de l'amical et du sentimental", l'UpM est "une grande ambition mais mérite un débat avec le sud en vue d'une plus grande appropriation". Comme l'ensemble des orateurs représentants des collectivités locales des rives nord, sud et est qui vont suivre, M. Jaidi insiste sur la pertinence des acteurs territoriaux dans les enjeux de politique publique et de citoyenneté.

Le problème ne réside-t-il pas justement dans la capacité d'un projet diplomatique et bruxellois comme l'UpM à pénétrer des logiques proprement territoriales ? En d'autres termes, il semblerait qu'il existe un hiatus entre un dessein porté par des Etats et dont les règles du jeu sont définies en grande partie par la Commission - en particulier en matière de financement des projets- d'une part, et un paradigme proprement territorial avec un agenda, des intérêts, des façons de faire spécifiques aux acteurs locaux, d'autre part. C'est ce hiatus qui sera décliné tout au long de la conférence.

D'autres ambiguités traverseront évidémment cet après-midi : rapports nord-sud, hétérogénéité des situations au sud notamment en matière de décentralisation ainsi que lisibilié des instruments financiers. C'est toutefois ce rapport entre initiatives diplomatiques et appropriations territoriales qui est apparu le plus évident lors des interventions de Pierre Deusy, fonctionnaire à la Commission européenne DG Relex, et des réactions à ces interventions.

Le message de M. Deusy, représentant l'institution communautaire, se voulait être clair : L'Europe ne peut pas tout. Si les attentes sont nombreuses, les moyens sont limités par les Traités et par les Etats-membres. Au final, seulement 40 à 50 Milliards d'euros seront disponibles pour financer les projets de l'Upm qui concernent la dépollution de la Méditerranée, les autoroutes maritimes et terrestres, la protection civile pour répondre aux catastrophes naturelles, une université euro-méditerranéenne, l’énergie solaire et une initiative méditerranéenne de développement des affaires. Le message de la Commission entend mobiliser les acteurs locaux pour enclencher une dynamique d'appropriation.

Les représentants des collectivités du nord et du sud ont déploré cette absence de moyens qui ne seraient pas à la hauteur des enjeux et ont plaidé pour une inscription centrale de l'échelon local dans le projet, en particulier à travers de la future d'Assemblée Régionale et Locale Euro Méditerranéenne (ARLEM). La question de l'institutionnalisation de la représentation des autorités locales dans le dispositif institutionnel semble ainsi être une préoccupation aussi importante que celle des moyens comme en témoigne le vif échange entre Bertrand Gallet (directeur de Cités Unies France) et Pierre Deusy.

samedi 15 novembre 2008

Les bonnes nouvelles de Renaud Muselier

Renaud Muselier vient de recevoir deux bonnes nouvelles.

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Le 13 octobre on apprend que le Maire de Marseille lui a confié une "délégation spéciale de fonctions en ce qui concerne la préparation de la Ville de Marseille pour devenir Capitale européenne de la Culture".
M. Muselier sera en fait chargé de la coordination entre les élus responsables des dossiers culturels et internationaux. De même, ce titre lui assure une visibilité auprès des secteurs associatifs et économiques locaux : il serait leur interlocuteur privilégié à l'Hotel de Ville.
Certains mettent en perspective cette décision avec les nouveaux rapports de force politiques à la mairie et à la communauté urbaine. Certes.

Mais la seconde nouvelle apporte un nouvel éclairage sur cette nomination. M. Muselier, déjà vice-président de la Commission des Affaires étrangères de l'Assemblée nationale, s'est vu chargé hier d'une mission par le Président de la République : créer un conseil culturel de l'Union pour la Méditerranée (UpM). Cette instance vise à "susciter toutes initiatives publiques et privées ayant pour objet le développement de la dimension culturelle de la politique méditerranéenne de la France, notamment dans le cadre" de l'UPM, et de mobiliser toutes les forces vives de la Méditerranée au service du projet Marseille Provence 2013, capitale européenne de la culture".

Quelques remarques en bref.

- Sur la vie politique marseillaise, cette double responsabilité marque le retour de M. Muselier sur la scène politique marseillaise après son échec à MPM. Ce retour s'effectue par "le haut" (nomination par le Maire et le Président de la République) sur des dossiers inédits pour lui même s'il a été Président d'Euroméditerranée. D'ailleurs sur son blog, M. Muselier met en avant son expérience et son bilan à la tête de l'opération pour justifier de ses compétences. Le problème : gère t-on la coordination d'acteurs culturels comme le pilotage politique (et non opérationnel) d'un programme de développement économique et d'aménagement urbain ?

- Sur le fond: La création d'un conseil culturel de l'UpM est révélateur de la manière dont l'Etat envisage ce projet et celui de Marseille 2013. Tout d'abord, l'Etat entend être omniprésent dans le contenu de Marseille 2013. Par ailleurs, ce contenu sera relié à l'objectif de l'UpM. Ce qui était loin d'être évident au départ : comment concilier l'animation d'évènements culturels locaux - certes à dimension macro-régionale - avec un projet intergouvernemental à forte connotation sécuritaire ? Enfin, mais cela est moins surprenant, si l'on en croit le communiqué, Marseille 2013 reposera sur une dynamique largement porté par le secteur privé. Nous aurons peut-être l'occasion d'y revenir.