Cinq
ans après l’avoir commencée, j’ai soutenu ma thèse de doctorat en science
politique à l’Université Paris I Panthéon-Sorbonne la semaine dernière. Au
cours de ces années, j’ai utilisé ce blog pour suivre l’actualité de
l’internationalisation de Marseille, ses projets et ses conditions
politiques.
Suivant en cela, l’approche adoptée par Eric Fassin dans son dernier ouvrage
(Démocratie
Précaire), il s’agissait de saisir non les actualités définies par le
« présentisme », mais une actualité construit par une approche
sociologique, c’est-à-dire « un présent traversé par l’histoire » :
« Penser l’actualité », écrit Fassin, ce n’est pas s’enfermer dans le
présentisme, c’est se doter d’un outil critique pour appréhender l’historicité
du présent ».
C’était l’objet du blog (dont l’idée revient à un collègue de Paris I,
Olivier Mauco, qui utilisait cet
outil dans le cadre de sa thèse sur les régulations politiques des jeux vidéos
et qui m’a encouragé à faire de même).
Au cours de ces prochains jours, je consacrerai quelques billets aux
principaux résultats de ma thèse sur les quatre terrains qui ont fait l’objet
d’une enquête : diplomatie décentralisée ; coopération
décentralisée ; politiques d’attractivité ; Capitale européenne de la
culture. Je propose aujourd’hui de revenir sur les questions de recherche qui
ont guidé l’analyse et sur la manière dont j’ai construit l’objet de
l’internationalisation de Marseille.
Une étude des mises en sens de l’internationalisation des
villes
Ma thèse intitulée « Marseille en Méditerranée : récit politique
territorial et sociologie de l’action publique locale internationale »
portait sur l’articulation entre les mises en sens de l’internationalisation de
Marseille et des dispositifs d’action publique internationalisée. L’objectif de
la recherche était de parvenir à identifier, dans les points d’articulation
entre récit et action publique locale, des logiques de recomposition de la
gouvernance urbaine, qui constitue le cadre théorique de l’enquête.
Au départ de celle-ci, en 2007, je voulais poursuivre une recherche entamée
l’année précédente dans un mémoire de M2 consacrée à la coopération
décentralisée, sa professionnalisation et ses effets sur les transformations de
l’État.
Le choix de la monographie et le choix de
Marseille
J’ai choisi pour construire mon objet de circonscrire le terrain à un
territoire, Marseille, et d’élargir le questionnement à une série de
dispositifs d’internationalisation. L’idée était de proposer une monographie
alors que la plupart des études en termes de sociologie urbaine ou d’action
publique locale proposent des comparaisons. Il me semblait utile de procéder à
une «
analyse localisée du politique » en mobilisant l’outil comparatif au
sein d’un même terrain. Aussi, mon approche monographique fut accompagnée de
comparaisons entre des récits, des postures politiques, des champs d’actions
publique et des politiques publiques, des collectivités locales etc.
Des commentaires critiques de
Gilles Pinson sur la marseillologie (travaux qui partagent Marseille comme
objet et terrain de recherches), j’ai retenu que la monographie ne devrait pas
être mise au service d’une étude la singularité, mais au contraire devait, par
la restitution d’un contexte, permettre de procéder à des questionnements plus
généraux sur des logiques qui se posent dans d’autres contextes.
Le choix de Marseille correspondait à une volonté d’investir un terrain
occupé par de nombreux travaux relatifs à sa gouvernance, au district
économique et à ses imaginaires politiques fortement marqués par le fait
international dans les discours des acteurs et dans les recherches qui
s’efforcent de saisir ce qui se joue dans les mutations de la fonction
portuaire de la ville et dans la place qu’occupent les migrations dans la
régulation politique et sociale.
Contrairement, cependant, aux enquêtes qui ont été menées, en France, sur
les villes de Lyon,
de Rennes ou de Lille, les marseillologues ont peu consacré de travaux à
l’internationalisation comme objet et il y avait là, un espace à occuper pour
mettre en relation les dynamiques d’internationalisation, d’une part, et des
interrogations relatives aux logiques de production de ces politiques
publiques, c’est-à-dire pour proposer une analyse de la mise en récit et de la
gouvernance de l’internationalisation à Marseille.
Au départ de l’enquête, et tandis que je prenais connaissance de la
littérature sur l’internationalisation des villes, sur la sociologie politique
à Marseille et sur la production des politiques locales, en particulier celle
qui se revendique du chantier de la gouvernance urbaine, les premiers
entretiens visaient à dresser un premier aperçu des activités internationales
qui sont produites à l’échelle du territoire dans une période
contemporaine : coopération et diplomatie décentralisée dans le contexte
du lancement de l’Union pour la Méditerranée, politiques d’attractivité
marquées par l’arrivée de structures délocalisées d’organisations
internationales et candidature à l’accueil de la Capitale européenne de la
culture.
Très rapidement, cependant, il m’est apparu crucial d’interroger les
ressorts narratifs de ces activités tant les justifications étaient partagés
sur le mode du consensus, de la routine et de la naturalisation.
L’entrée par la « gouvernance urbaine »
Par ailleurs, la
littérature sur la gouvernance urbaine m’a semblé être une entrée à la fois
heuristique et insuffisante pour comprendre ce qui se jouait dans les mises en
sens de l’internationalisation des villes.
Heuristique car elle offrait des outils d’accès à des pratiques qui prennent
pied à la fois sur les échelles locales et transnationales, sur des régulations
publiques et privées, sur des logiques de coopération et de compétition, sur
des modes de compréhension de la sociologie politique et de l’action publique
de la régulation urbaine. Le cadre théorique de la gouvernance me permettait
ainsi de pénétrer la boîte noire du changement et des permanences de l’action
publique.
Il m’est apparu insuffisant cependant pour poser des problèmes qui se
posaient à l’objet de l’internationalisation des villes : celle de la
pluralité alors qu’elle postule l’existence d’un acteur collectif à l’échelle
du territoire (ce point fut soulevé dans d’autres études, celle d’Olivier
Borraz par exemple dans son étude de la
ville de Besançon), l’instabilité de la d’une régulation collaborative
entre marché et politique.
Surtout un point aveugle de ces études m’est apparu au sujet des registres
de justification, des mises en sens de l’internationalisation. Si les tenants
de la gouvernance urbaine, parlent de « méta-projet » pour désigner
ces visions globales qui structurent et dépassent des procédures techniques,
c’était davantage pour souligner les « consensus opératoires », autrement
dit la stabilisation d’un accord, plutôt que pour en dévoiler les logiques
politiques conflictuelles, et instables qui les produisent pourtant, mais les
invisibilisent également. D’autre part, on ne disposait pas avec cette
description des méta-projet d’une analyse des conditions, en particulier
historique et cognitives, de production de ces rationalisations. C’est donc à
cette tâche que je me suis attelé dans la suite de ma recherche.
« Marseille en Méditerranée » : Du discours au
récit
L’objet s’est donc déplacé, d’une description des dispositifs de
l’internationalisation de Marseille, à une étude des mises en sens et en scène
de cette action publique. La naturalisation de l’internationalisation de
Marseille peut-être résumée par un cadrage méditerranéenne qui occupe à la fois
le registre de justification des politiques déployées et l’espace dans lequel
elles prennent pied.
Il m’a fallu donc entreprendre une étude détaillée de l’origine de ce
discours méditerranéen porté et partagé par les experts du développement local,
les fonctionnaires des collectivités, les élus et que je retrouvais dans les
enceintes d’accompagnement à Paris dans l’administration centrale (MAE,
Ministère de l’intérieur) et à Bruxelles (Commission), dans la presse
également, nationale et internationale, suggérant par là, la circulation et la
portée performative du discours méditerranéen.
Recourir à la notion de discours méditerranéen m’est progressivement apparu
insuffisant pour saisir les logiques de rationalisation de
l’internationalisation, tant elle présupposait une intention et une cohérence
entre des énoncés.
À l’inverse celle de récit politique emprunté aux travaux, notamment, de
Claudio
Radaelli, et plus largement au tournant interprétatif de l’analyse de
l’action publique (en particulier,
Franck Fischer) m’a paru utile pour accéder aux modalités par lesquelles
les phénomènes politiques sont vécus, interprétés et justifiés - et pas
seulement construits - par les acteurs.
Davantage que comme un discours, j’ai donc appréhendé la Méditerranée comme
un récit qui constitue un champ de signification et qui contribue à structurer
le sens d’actions publiques disparates déployés. Je disposais donc avec le
récit d’un outil pour intégrer des enjeux symboliques qui me permettait de
comprendre et d’expliquer des dynamiques de requalification normative de
Marseille en Méditerranée.
Aussi, je parvenais à résoudre le problème que constituait une description
qui limitait l’étude des politiques internationales produites dans la ville à
une analyse stratégique et rationalisante des dispositifs pratiques de
l’internationalisation, qui sont présentées dans les analyses par exemple en
termes de global cities, en y intégrant les enjeux de la construction des
croyances et des imaginaires qui servent de socle, bien que malléable, à
l’élaboration de dispositifs d’action publique.
Tout se passe comme si, donc, l’internationalisation de Marseille reposait
sur une justification narrative, la Méditerranée, qui confère à l’action
publique, une unité, une cohérence. Mais il ne faudrait pas voir dans ce
chaînage entre récit et action publique, une transposition mécanique, un récit
pré-établi qui déterminerait des résultats en termes de politiques
publiques.
Les boucles de rétro-actions et de reformulations, ainsi que la plasticité
dans les appropriations du récit s’avèrent ici cruciales pour saisir ce qui se
joue dans l’articulation entre récit et action publique. En apparence, donc,
ces points d’articulation correspondent aux résultats des recherches de la
gouvernance urbaine qui constatent un recouvrement des capacités d’action au
sein des espaces locaux et leur capacité à former des acteurs collectifs. La
suite de la recherche m’a cependant conduit à fortement nuancer ces hypothèses
et à considérer des logiques de reproduction de la fragmentation au sein d’un
contexte non-coopératif.