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Tag - Sciences sociales

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vendredi 8 juin 2012

Thèse - Marseille en Méditerranée - Résultats et ouverture

A Crédits Photo : Vieux-Port by Photo-Graphy

Pour conclure cette semaine de présentation, je voudrais souligner ici les principaux résultats de ma thèse qui répondent à la problématique que j’ai présenté les jours derniers dans le blog.

Quelques résultats

Tout d’abord, la question de la ville comme « acteur collectif » a été interrogée et ce point de vue fortement nuancé. J’ai souligné, au contraire, la propension du territoire marseillais à reconduire son morcellement historique. De la même manière, en distinguant coordination et coopération je voulais souligner le faible degré d’intégration des réseaux d’action publique territorialisée.

Finalement, les « capacités d’action » acquises localement par la logique de projets et par l’expression d’intérêts auprès des enceintes nationales et européennes restent précaires et politiquement instables, dépassant rarement le stade d’une alliance ponctuelle, assez proche du modèle d’associés-rivaux. Ici, encore, la promotion des modes coopératifs n’écartent pas la permanence des conflits. S’ils ne sont pas à proprement partisans, ils mettent en jeu des luttes d’institutions territorialisées. En ce sens, l’internationalisation des villes fournit un nouvel espace, bien que non central, de la compétition politique.

Enfin, ma thèse s’insère dans une réflexion sur les transformations du gouvernement urbain, de ses modes de régulation et du rôle qu’y joue le politique. Elle s’efforce d’apporter une contribution sur deux points. Tout d’abord, sur la question du clientélisme, certains travaux ont tendance à diagnostiquer la fin des rapports clientélaires comme élément structurant de l’échange politique urbain. Mon analyse montre au contraire que l’internationalisation de Marseille réactive les dispositifs clientélaires de la régulation politique et sociale en s’appuyant sur les communautés issues de l’immigration, mais aussi sur une identité méditerranéenne malléable et manipulable.

Le dernier point concerne la mobilisation du récit politique territorial. Là où les travaux sur l’action publique urbaine ont tendance à réduire le questionnement sur les enjeux de fabrication technique, j’ai souhaité porter la focale sur ses dimensions symboliques et les narrations politiques, m’éloignant le plus possible d’une perspective déterministe qui ferait de l’action publique un sous-produit stratégique du récit.

L’enjeu de la résonance sociale

L’une des questions ouvertes posée par cette étude de l’articulation entre le récit et l’action publique est celle de la résonance sociale du récit, c’est-à-dire l’implication de groupes sociaux dans ce travail de narration et la manière dont il est socialement perçu, reçu et vécu. Sur ce point, j’ai identifié dans la thèse les acteurs institutionnels qui en sont porteurs et au service de quelles stratégies il se déploie (développement économique, attractivité du territoire, régulation clientélaire).

Mais cette promotion déléguée à des milieux professionnels empêche une mobilisation et une adhésion sociale plus vaste à l’identité méditerranéenne de Marseille qui demeure essentiellement performative et stratégique. Aussi, ces entreprises laissent de côté un ensemble d’acteurs sociaux et économiques qui font commerce avec la Méditerranée. C’est le cas des entrepreneurs « de bazar » étudiés par Michel Péraldi qui ne sont pas associés au mouvement de promotion économique de la ville tandis que la jeunesse issue de l’immigration méditerranéenne fait régulièrement l’objet de propos, sinon de mesures politiques, stigmatisants.

Cette idée souligne l’insuffisance de l’écho social du récit méditerranéen si bien que celui-ci ne s’est pas imposé comme méta-discours ou trame interprétative avec une même régularité dans tous les espaces sociaux. Bien qu’hégémonique pour la production de l’action publique, il ne bénéfice pas d’un ancrage social solide. En effet, le récit méditerranéen est loin d’être partagé par l’ensemble de la population marseillaise, comme en témoigne les scores électoraux du Front national. J’ai évoqué par ailleurs les ruptures de définition manifestes quand le maire parle de « musulmans qui déferlent sur le Vieux-Port. »

L’euphémisation qui consiste à substituer le qualificatif « Méditerranée » à « arabe » ne parvient pas à masquer les luttes politiques issues de ces conflits identitaires. Tout cela montre qu’en dépit du fait que la façade méditerranéenne fournit une présentation de soi conforme aux attentes des décideurs publics et privés internationaux, le fait migratoire loin de consolider de manière univoque la légitimité du fait international dans la ville fait l’objet de lutes qui recomposent un pouvoir local fragmenté loin de l’idée défendue par l’acteur collectif.

jeudi 7 juin 2012

Thèse - Marseille en Méditerranée - Partie III - L’internationalisation réceptive de Marseille

A Crédits Photo : Corniche Kennedy by A.G. Photographe

La troisième et dernière partie de mon texte consacrée aux dispositifs de l’internationalisation réceptive allait me permettre d’approfondir la question de l’articulation entre la mise en sens et en scène de l’internationalisation (le récit méditerranéen) et la mise en œuvre des politiques d’attractivité, d’une part, et de la candidature à l’accueil d’un événement international, la Capitale européenne de la culture (CEC), d’autre part.

Dans les deux cas, j’ai observé les conditions de formation d’une façade institutionnelle, suivant la perspective de Goffman. Recourir à cette notion me permettait de progresser dans la compréhension des processus de fabrication et des usages du récit méditerranéen. Lorsque les acteurs locaux sont engagés dans des initiatives visant à attirer des institutions internationales (comme la Banque mondiale) et à organiser des événements également de nature internationale (comme la CEC), les argumentaires déployés vantent une présentation du territoire méditerranéenne.

Alors, certes, bien sûr, ce n’est pas le déploiement du récit méditerranéen qui fait venir ces institutions ou ces récompenses, certes, également, la façade n’est pas homogène, mais elle est traversée de failles, ce que Goffman appelle des ruptures de définition et qui surgissent quand par exemple tel ou tel édile prend des positions qui ne sont pas conformes à la composition méditerranéenne du rôle d’élu marseillais.

Mais en structurant ces projets de candidature autour d’une présentation de soi unifiée, homogène et conforme aux attentes des décideurs, des investisseurs et des touristes, le récit s’avère rentable d’un point de vue stratégique. Il l’est d’autant plus qu’il est souple et sujet à la reformulation parfois sous la dictée de ces décideurs comme en témoigne le passage de la Méditerranée à l’euro-Méditerranée dans le cas de la CEC ou les revendication successives d’être la capitale institutionnelle, puis technique de la Méditerranée.

Mon étude de l’internationalisation réceptive m’a permis d’apporter des remarques conclusives sur les questions centrales de la thèse : comment s’articule le récit politique territorial à l’action publique locale internationale ? Et que révèle l’internationalisation de Marseille sur les conditions de l’échange politique territorial ?

J’y ai souligné l’enjeu que constitue pour les élites urbaines la construction de représentations du territoire propice à l’acquisition de récompenses (implantation des firmes multinationales et organisations d'événements internationaux). Ce processus est dominé par l’instabilité d’échanges soumis aux concurrences institutionnelles. Je suis ainsi resté attentif aux effets des dynamiques de politisation de l’internationalisation. J’ai ainsi mobilisé la notion de plate-forme afin de dépasser l’aporie que constitue le débat opposant les tenants d’une économie des flux et des réseaux déterritorialisée, d’une part, et ceux qui voient dans le retour des villes la reformation d’acteur collectif, d’autre part.

J’ai donc essayé de reposer la question de la coordination de l’action publique dans un espace politico-institutionnel fragmenté. L’hypothèse que j’ai défendu fut celle de l’émergence d’une coalition, c’est-à-dire d’un groupe d’acteurs qui partagent des idées, des concepts ou des catégories de vision du monde et qui dans et par l’échange proposent une interprétation de la réalité sociale. Et c’est au sein de ces coalitions que différents groupes sociaux mettent à disposition leurs ressources alors qu’ils ne partagent ni les intérêts à agir, ni les représentations qui sous-tendent la production du projet.

mercredi 6 juin 2012

Thèse - Marseille en Méditerranée - Partie II - L’internationalisation extravertie de Marseille

A Crédits Photos : Jmed - Michel Vauzelle et Rama Yade lors du Forum des autorités locales et régionales de la Méditerranée (mai 2008)


La deuxième partie de la thèse était consacrée aux dimensions extraverties de l’internationalisation de Marseille. Deux terrains ont été ici investis et comparés. Le premier est celui de la diplomatie des villes que j’ai appelé diplomatie décentralisée et qui consistait en une étude des positionnements des acteurs locaux et régionaux en direction du projet diplomatique de l’Union pour la Méditerranée. Et le second est la coopération décentralisée qui désigne l’exportation de l’expertise locale dans la mise en oeuvre de projets d’aide au développement et d’appui institutionnels destinés à des partenaires étrangers et dont la cartographie montre une nette domination de l’espace méditerranéen.

Le développement de ces dispositifs succède à une phase d’apprentissage des procédures européennes, d’une part, et d’appropriation concomitante du récit méditerranéen. Depuis le début des années 1980, les récits anciens (métropole coloniale et système industrialo-portuaire) s’essoufflent, c’est-à-dire ne parviennent plus à traduire l’orientation du district économique dans un contexte marqué par un déclin industriel, la pesanteur de stigmates (insécurité, affaires de corruption, apparition et succès du Front national), la décentralisation et l’ouverture des frontières européennes qui se traduisent par l’accroissement des compétences des autorités locales et régionales, mais également par des contraintes dans la mesure où se met en place une vaste compétition des territoires à l’échelle du continent.

Et c’est au cours de cette décennie que ré-émerge le schème narratif méditerranéen ; Emile Témime avait montré dans quelle mesure ce qu’il appelle le « rêve méditerranéen» était prégnant dans les années 30 chez une partie des intellectuels régionaux. Mais il est, cette fois, saisi par les experts du développement local dans le champ culturel (avec l’exposition l’Orient des Provençaux en 1983 qui constitue une date clé) politique (succession de Defferre en 1986 qui ouvre une fenêtre d’opportunités pour la production d’un nouveau récit) et économique (réflexions dont l’origine est nationale et devant aboutir à l’opération Euroméditerranée en 1995).

L’enquête sur la diplomatie et la coopération décentralisées et les liens qu’ils entretiennent avec la production d’un récit politique m’ont permis de dégager des traits saillants dans l’analyse de la recomposition du pouvoir local sous l’effet et à la lumière des politiques d’internationalisation.

Premièrement celle-ci met à jour des configurations d’interaction entre les acteurs locaux, nationaux et européens sur le mode de la légitimation réciproque et non d’un improbable jeu à somme nulle au sein duquel les initiatives internationales des collectivités locales s’épanouiraient sur les décombres ou le retrait de l’État. Les acteurs locaux y acquièrent une reconnaissance de leur expertise et de leur rôle dans la coopération internationale et des ressources de financement des politiques d’internationalisation. Les acteurs nationaux et européens s’appuient sur ces nouveaux acteurs pour légitimer leurs pratiques en leur donnant un ancrage territorial afin d’y accroître leur efficacité sur le terrain.

Ce qui s’apparente à une délégation de la politique étrangère de la France ou de l’UE aux collectivités locales s’inscrit en fait dans un redéploiement de ces puissances et contredit les résultats des analyses qui voient dans la «paradiplomatie» des autorités locales et régionales la mise en œuvre de stratégies dissidentes ou séparées de l’exercice de leur influence.

Sur le plan des configurations intra-territoriales, diplomatie et coopération décentralisées se déploient à partir de réseaux qui cependant ne parviennent pas à stabiliser des coopérations. Plus précisément, s’il existe des enceintes de dialogue ou d’échanges de bonnes pratiques professionnalisées de l’internationalisation à l’échelle du territoire, j’ai surtout observé la déclinaison des luttes politiques et institutionnelles, la réactivation d’une régulation clientélaire (dans la mesure où diplomatie et coopération décentralisée s’appuient sur les ressources des communautés issues des migrations) et finalement c’est l’absence de concertation qui traduit les logiques de production de l’internationalisation.

Au final, si la diplomatie et la coopération décentralisée agissent comme des contraintes à la coordination des acteurs locaux, à la mutualisation de leurs ressources, ces incitations ne sont ni durables, ni univoques. Bien au contraire, l’internationalisation des villes peut se lire comme un champ de conflits politiques pour s’attacher des clientèles électorales, pour la contestation de compétences revendiquées par les autres collectivités locales du territoire et pour la valorisation des ressources exportées.

mardi 5 juin 2012

Thèse - Marseille en Méditerranée - Partie I - L’invention du projet méditerranéen

A

crédit photo : Marseille Nuit "Chantier MuCEM" 2011 © ulrike monso

La première partie de la thèse se propose de mettre à jour les conditions d’invention du récit méditerranéen sur lequel s’articule des dispositifs d’action publique. Elle est composée de deux chapitres.

Le premier s’intéresse aux conditions sociales et comprend une analyse des producteurs du savoir expert et des espaces de diffusion du sens commun sur la place de Marseille en Méditerranée ; ainsi qu’une analyse des échelles de la démonstration et de la pratique de l’internationalisation de Marseille : territorialisaton des processus de mondialisation, européanisation des politiques locales, décentralisation de l’État et configurations politiques territoriales.

Ce chapitre avait pour fonction de montrer que la politique internationale des villes est d’abord une pratique réflexive, c’est-à-dire qu’elle est construite par des professionnels de l’internationalisation. Ces entreprises cognitives proposent une présentation du territoire marseillais articulée à une « façade » méditerranéenne, conçue comme espace privilégié d’épanouissement des fonctions urbaines.

Le second chapitre de la première partie porte sur les successives formalisations socio-historiques des récits politiques territoriaux à Marseille. Il consistait en une socio-genèse de Marseille en Méditerranée. Il a fallu établir une chronologie du récit méditerranéen en montrant à partir de quand celui-ci s’est imposé comme récit hégémonique dans la production des politiques publiques et dans quelle mesure cette imposition était le produit de luttes entre experts et au sein du personnel politique.

En identifiant des récits qui pré-existaient à celui qui vante pourtant la Méditerranée comme espace naturel et historique de l’épanouissement de son internationalisation, la thèse suggère que loin d’avoir été là de tout temps, comme le prétendent les porteurs de celui-ci, le récit méditerranéen succède à quatre autres types de récit politique territorial. Le premier décrit la fondation mythologique de Marseille (la rencontre du marin étranger et de la paysanne du terroir), le deuxième vante la ville rebelle (qui s’érige en frondeuse du pouvoir central), les plus récents, enfin, font état de la métropole coloniale (à partir du XIXe siècle) et du système industrialo-portuaire qui établit un lien d’interdépendance entre des formes de régulation économique, politique et sociale.

L’objectif de cette étude liminaire était de nier le statut intemporel et naturel de la justification méditerranéenne des politiques internationales à Marseille, c’est-à-dire d’historisicer les mises en sens de l’action publique. Cette historicisation avait pour fonction de souligner dans quelle mesure la production des récits politiques, que j’ai appelée la rationalisation rhétorique, correspondait en fait non pas simplement à la diffusion d’un sens commun en vue d’une requalification de l’image et de l’attractivité du territoire, mais un enjeu de l’exercice du pouvoir local. C’est ce que j’ai tenté de démontrer dans la suite de la thèse en analysant les dispositifs de l’internationalisation en tant qu’ils reposaient en partie sur un mode de légitimation conforme au récit.

Cette partie fut inspirée par le « tournant interprétatif » de l’action publique. L’idée qui guide ce chantier de recherche est de restituer les sens des activités politiques et d’articuler ces efforts discursifs avec une analyse des jeux d’acteurs. Ce parti pris fut au cœur de notre observation de l’internationalisation de Marseille. L’idée générale fut donc de parvenir à saisir ce qui se joue dans les explications indigènes des dispositifs d’action publique produits. Quels sont les sens sur lesquels les acteurs s’accordent pour justifier la mise en œuvre de l’internationalisation du territoire ?

La littérature sur les global cities raisonnent à partir de schèmes néo-marxistes accordant au capital le statut de facteur d’orientation des processus économiques et politiques. Celles relatives aux « réflexions stratégiques » opèrent un retour aux acteurs, mais pêchent par excès de rationalisation des comportements et surévaluent le rôle des contraintes en leur attribuant des propriétés de naturalisation des choix politiques. Quant aux études se réclamant de la gouvernance urbaine, si elles tentent de restituer les jeux localisés d’acteurs au sein de conditions multi-scalaires d’accumulation des ressources, elles portent une faible attention aux récits politiques et postulent des effets intégratifs entre les protagonistes de l’action publique qui débouchent sur la constitution d’un acteur collectif à l’échelle d’un territoire.

Précisément, l’objectif de cette thèse que nous venons d’introduire est de parvenir à faire tenir ensemble ces termes de l’action publique de manière à envisager les modes conflictuelles de sa production. L’hypothèse est que la mise en récit, les jeux d’acteurs et les contextes de production de l’action publique constituent les conditions de l’internationalisation dans la ville. La charge de l’analyse est dès lors d’identifier des nœuds d’articulation entre eux. Le récit méditerranéen correspond donc à des dimensions « non observables » de la réalité sociale. Pour autant, elles peuvent être saisies par une analyse qui se donnerait comme enjeu de comprendre les modalités par lesquelles les phénomènes politiques sont vécus, interprétés et justifiés. Plutôt qu’un espace naturel d'épanouissement de l’internationalisation de Marseille, la Méditerranée mise en récit constitue un champ de signification construit par les acteurs politiques et économiques.

Les opérations discursives débouchent sur une redéfinition du rapport au monde lorsqu’elles parviennent à acquérir une formalisation textuelle et narrative. Pour reprendre une idée développée par Yannick Rumpala, « l’appréciation d’une politique ne doit donc pas s’arrêter à des résultats, prétendument concrets, mais devrait aller jusqu’à l’intégration des enjeux symboliques ».

Transposée à notre étude de Marseille en Méditerranée, l’appréciation des politiques internationales produites dans la ville ne se limite pas à une analyse des dispositifs pratiques de l’internationalisation, mais intègre les enjeux de la construction des croyances et des imaginaires qui servent de socle à l’élaboration des dispositifs d’action publique.

En dépit des indices supposant l’existence du récit méditerranéen antérieurement à la période contemporaine, et ceci conformément à l’hypothèse de stratification historique des récits politiques, nous avons utilisé la date de la mort de Gaston Defferre comme l’an I de l’internationalisation méditerranéenne de Marseille. La campagne électorale municipale de 1989, le mandat de Robert-Paul Vigouroux, puis l’alternance politique provoquée par l’arrivée de Jean- Claude Gaudin à la tête du conseil municipal en 1995 ont entraîné une redistribution des allégeances partisanes, ainsi qu’une série de reformulations stratégiques sur le développement économique de la ville au regard de son environnement régional et international.

Ces reformulations sont directement liées aux conditions inédites de la régulation politique qui ne peut plus se résumer au clientélisme, ni au pouvoir municipal traditionnel. Dès lors, le concept de district urbain devient inopérant pour traduire la situation inédite de découplage : les ressources de la ville-centre, marquées par l’inertie, puis le déclin du système industrialo-portuaire sont mal connectées aux dynamiques économiques nouvelles déterminées par le poids croissant des périphéries, des nouvelles technologies, de la mobilité des capitaux, de la transformation des rôles de l’État, de l’européanisation des politiques locales et des termes de la compétition mondiale.

Aussi le début des années 1990 est-il propice à l’inscription de l’espace transnational méditerranéen dans l’agenda du développement économique de Marseille.

lundi 4 juin 2012

Thèse - Marseille en Méditerranée - Questions de recherche

A Cinq ans après l’avoir commencée, j’ai soutenu ma thèse de doctorat en science politique à l’Université Paris I Panthéon-Sorbonne la semaine dernière. Au cours de ces années, j’ai utilisé ce blog pour suivre l’actualité de l’internationalisation de Marseille, ses projets et ses conditions politiques.

Suivant en cela, l’approche adoptée par Eric Fassin dans son dernier ouvrage (Démocratie Précaire), il s’agissait de saisir non les actualités définies par le « présentisme », mais une actualité construit par une approche sociologique, c’est-à-dire « un présent traversé par l’histoire » : « Penser l’actualité », écrit Fassin, ce n’est pas s’enfermer dans le présentisme, c’est se doter d’un outil critique pour appréhender l’historicité du présent ».

C’était l’objet du blog (dont l’idée revient à un collègue de Paris I, Olivier Mauco, qui utilisait cet outil dans le cadre de sa thèse sur les régulations politiques des jeux vidéos et qui m’a encouragé à faire de même).

Au cours de ces prochains jours, je consacrerai quelques billets aux principaux résultats de ma thèse sur les quatre terrains qui ont fait l’objet d’une enquête : diplomatie décentralisée ; coopération décentralisée ; politiques d’attractivité ; Capitale européenne de la culture. Je propose aujourd’hui de revenir sur les questions de recherche qui ont guidé l’analyse et sur la manière dont j’ai construit l’objet de l’internationalisation de Marseille.

Une étude des mises en sens de l’internationalisation des villes

Ma thèse intitulée « Marseille en Méditerranée : récit politique territorial et sociologie de l’action publique locale internationale » portait sur l’articulation entre les mises en sens de l’internationalisation de Marseille et des dispositifs d’action publique internationalisée. L’objectif de la recherche était de parvenir à identifier, dans les points d’articulation entre récit et action publique locale, des logiques de recomposition de la gouvernance urbaine, qui constitue le cadre théorique de l’enquête.

Au départ de celle-ci, en 2007, je voulais poursuivre une recherche entamée l’année précédente dans un mémoire de M2 consacrée à la coopération décentralisée, sa professionnalisation et ses effets sur les transformations de l’État.

Le choix de la monographie et le choix de Marseille

J’ai choisi pour construire mon objet de circonscrire le terrain à un territoire, Marseille, et d’élargir le questionnement à une série de dispositifs d’internationalisation. L’idée était de proposer une monographie alors que la plupart des études en termes de sociologie urbaine ou d’action publique locale proposent des comparaisons. Il me semblait utile de procéder à une « analyse localisée du politique » en mobilisant l’outil comparatif au sein d’un même terrain. Aussi, mon approche monographique fut accompagnée de comparaisons entre des récits, des postures politiques, des champs d’actions publique et des politiques publiques, des collectivités locales etc.

Des commentaires critiques de Gilles Pinson sur la marseillologie (travaux qui partagent Marseille comme objet et terrain de recherches), j’ai retenu que la monographie ne devrait pas être mise au service d’une étude la singularité, mais au contraire devait, par la restitution d’un contexte, permettre de procéder à des questionnements plus généraux sur des logiques qui se posent dans d’autres contextes.

Le choix de Marseille correspondait à une volonté d’investir un terrain occupé par de nombreux travaux relatifs à sa gouvernance, au district économique et à ses imaginaires politiques fortement marqués par le fait international dans les discours des acteurs et dans les recherches qui s’efforcent de saisir ce qui se joue dans les mutations de la fonction portuaire de la ville et dans la place qu’occupent les migrations dans la régulation politique et sociale.

Contrairement, cependant, aux enquêtes qui ont été menées, en France, sur les villes de Lyon, de Rennes ou de Lille, les marseillologues ont peu consacré de travaux à l’internationalisation comme objet et il y avait là, un espace à occuper pour mettre en relation les dynamiques d’internationalisation, d’une part, et des interrogations relatives aux logiques de production de ces politiques publiques, c’est-à-dire pour proposer une analyse de la mise en récit et de la gouvernance de l’internationalisation à Marseille.

Au départ de l’enquête, et tandis que je prenais connaissance de la littérature sur l’internationalisation des villes, sur la sociologie politique à Marseille et sur la production des politiques locales, en particulier celle qui se revendique du chantier de la gouvernance urbaine, les premiers entretiens visaient à dresser un premier aperçu des activités internationales qui sont produites à l’échelle du territoire dans une période contemporaine : coopération et diplomatie décentralisée dans le contexte du lancement de l’Union pour la Méditerranée, politiques d’attractivité marquées par l’arrivée de structures délocalisées d’organisations internationales et candidature à l’accueil de la Capitale européenne de la culture.

Très rapidement, cependant, il m’est apparu crucial d’interroger les ressorts narratifs de ces activités tant les justifications étaient partagés sur le mode du consensus, de la routine et de la naturalisation.

L’entrée par la « gouvernance urbaine »

Par ailleurs, la littérature sur la gouvernance urbaine m’a semblé être une entrée à la fois heuristique et insuffisante pour comprendre ce qui se jouait dans les mises en sens de l’internationalisation des villes.

Heuristique car elle offrait des outils d’accès à des pratiques qui prennent pied à la fois sur les échelles locales et transnationales, sur des régulations publiques et privées, sur des logiques de coopération et de compétition, sur des modes de compréhension de la sociologie politique et de l’action publique de la régulation urbaine. Le cadre théorique de la gouvernance me permettait ainsi de pénétrer la boîte noire du changement et des permanences de l’action publique.

Il m’est apparu insuffisant cependant pour poser des problèmes qui se posaient à l’objet de l’internationalisation des villes : celle de la pluralité alors qu’elle postule l’existence d’un acteur collectif à l’échelle du territoire (ce point fut soulevé dans d’autres études, celle d’Olivier Borraz par exemple dans son étude de la ville de Besançon), l’instabilité de la d’une régulation collaborative entre marché et politique.

Surtout un point aveugle de ces études m’est apparu au sujet des registres de justification, des mises en sens de l’internationalisation. Si les tenants de la gouvernance urbaine, parlent de « méta-projet » pour désigner ces visions globales qui structurent et dépassent des procédures techniques, c’était davantage pour souligner les « consensus opératoires », autrement dit la stabilisation d’un accord, plutôt que pour en dévoiler les logiques politiques conflictuelles, et instables qui les produisent pourtant, mais les invisibilisent également. D’autre part, on ne disposait pas avec cette description des méta-projet d’une analyse des conditions, en particulier historique et cognitives, de production de ces rationalisations. C’est donc à cette tâche que je me suis attelé dans la suite de ma recherche.

« Marseille en Méditerranée » : Du discours au récit

L’objet s’est donc déplacé, d’une description des dispositifs de l’internationalisation de Marseille, à une étude des mises en sens et en scène de cette action publique. La naturalisation de l’internationalisation de Marseille peut-être résumée par un cadrage méditerranéenne qui occupe à la fois le registre de justification des politiques déployées et l’espace dans lequel elles prennent pied.

Il m’a fallu donc entreprendre une étude détaillée de l’origine de ce discours méditerranéen porté et partagé par les experts du développement local, les fonctionnaires des collectivités, les élus et que je retrouvais dans les enceintes d’accompagnement à Paris dans l’administration centrale (MAE, Ministère de l’intérieur) et à Bruxelles (Commission), dans la presse également, nationale et internationale, suggérant par là, la circulation et la portée performative du discours méditerranéen.

Recourir à la notion de discours méditerranéen m’est progressivement apparu insuffisant pour saisir les logiques de rationalisation de l’internationalisation, tant elle présupposait une intention et une cohérence entre des énoncés.

À l’inverse celle de récit politique emprunté aux travaux, notamment, de Claudio Radaelli, et plus largement au tournant interprétatif de l’analyse de l’action publique (en particulier, Franck Fischer) m’a paru utile pour accéder aux modalités par lesquelles les phénomènes politiques sont vécus, interprétés et justifiés - et pas seulement construits - par les acteurs.

Davantage que comme un discours, j’ai donc appréhendé la Méditerranée comme un récit qui constitue un champ de signification et qui contribue à structurer le sens d’actions publiques disparates déployés. Je disposais donc avec le récit d’un outil pour intégrer des enjeux symboliques qui me permettait de comprendre et d’expliquer des dynamiques de requalification normative de Marseille en Méditerranée.

Aussi, je parvenais à résoudre le problème que constituait une description qui limitait l’étude des politiques internationales produites dans la ville à une analyse stratégique et rationalisante des dispositifs pratiques de l’internationalisation, qui sont présentées dans les analyses par exemple en termes de global cities, en y intégrant les enjeux de la construction des croyances et des imaginaires qui servent de socle, bien que malléable, à l’élaboration de dispositifs d’action publique.

Tout se passe comme si, donc, l’internationalisation de Marseille reposait sur une justification narrative, la Méditerranée, qui confère à l’action publique, une unité, une cohérence. Mais il ne faudrait pas voir dans ce chaînage entre récit et action publique, une transposition mécanique, un récit pré-établi qui déterminerait des résultats en termes de politiques publiques.

Les boucles de rétro-actions et de reformulations, ainsi que la plasticité dans les appropriations du récit s’avèrent ici cruciales pour saisir ce qui se joue dans l’articulation entre récit et action publique. En apparence, donc, ces points d’articulation correspondent aux résultats des recherches de la gouvernance urbaine qui constatent un recouvrement des capacités d’action au sein des espaces locaux et leur capacité à former des acteurs collectifs. La suite de la recherche m’a cependant conduit à fortement nuancer ces hypothèses et à considérer des logiques de reproduction de la fragmentation au sein d’un contexte non-coopératif.

vendredi 25 mai 2012

Avis de soutenance de thèse

A

AVIS DE SOUTENANCE

Je suis ravi de vous informer de la soutenance de ma thèse intitulée :

" Marseille en Méditerranée : Récit politique territorial et sociologie de l’action publique locale internationale "

Date/Lieu :

Mercredi 30 mai 2012 à 14h00 Salle 2 au Centre Panthéon 12, place du Panthéon 75005 Paris

Jury:

Yves VILTARD, Directeur de recherche
Jean-Louis BRIQUET, Directeur de recherche CNRS- Université Paris 1
Yves BUCHET DE NEUILLY, MdC HDR, Université Lille II
Alain FAURE, Directeur de recherche CNRS-IEP de Grenoble
Antoine VION, MdC, LEST-Université Aix-Marseille II
Claire VISIER, MdC, CRAPE-Université de Rennes I

Résumé :

L’objet de la thèse porte l'articulation entre un récit politique et une action publique locale orientée à l'international dans le cas de Marseille. Nous nous sommes demandés comment la construction d'une rationalisation rhétorique parvenait à émerger pour structurer une série de dispositifs d'extraversion territoriale et de mise en scène de l'attractivité du territoire. L'hypothèse est qu'à partir du milieu des années 1980, le récit méditerranéen est parvenu à prendre le relais des anciens discours tenus sur la ville pour traduire l'orientation du district économique marseillais.

Aux récits sur la métropole coloniale et à ceux relatifs au système industrialo-portuaire, a succédé un discours sur la centralité que devrait occuper le territoire marseillais sur un espace transnational imaginé constitué par la Méditerranée. L'objectif de cette perspective est d'éviter le piège tendu par les acteurs lorsqu'ils sont amenés à s'exprimer sur leurs pratiques dans le domaine des relations internationales qui sont à la fois naturalisées, routinisées et réflexives. Dans la première partie, nous retraçons une généalogie de Marseille en Méditerranée en décrivant la succession des récits à partir d'une analyse de la stratification des schèmes cognitifs.

En envisageant les évolutions des contextes de la production des politiques locales (territorialisation de la mondialisation, européanisation de l'action publique locale, décentralisation et redéploiement de l'État et reconfiguration de l'échange politique territorial) et la trajectoire des grands élus du territoire, il s’agit de saisir ce qui s'est joué dans les processus de conversion méditerranéenne des politiques marseillaises.

Dans la deuxième partie, deux types de dispositifs de l'internationalisation de Marseille correspondant à la dimension extravertie sont étudiés : la diplomatie décentralisée (l'insertion des autorités locales et régionales dans la politique de coopération euro-méditerranéenne produite par l'UE) et la coopération décentralisée (projets de coopération mettant en lien des autorités locales et bénéficiant des ressources de l'expertise des opérateurs privés du développement et des financements publics de l'aide internationale). La troisième partie correspond à l'internationalisation réceptive.

Un chapitre est consacré aux politiques d'attractivité (nous y étudions trajectoire du déménagement à Marseille de l'Institut de Recherche pour le Développement et l'implantation d'une antenne de la Banque mondiale) ; et, le dernier à la candidature de Marseille-Provence pour l'obtention du label de Capitale européenne de la culture. Pour chacun des dispositifs d'internationalisation étudiés, nous nous sommes efforcés de comprendre l'articulation entre le récit méditerranéen et l'action publique construite en restant attentif aux effets de rétro-action, c'est-à-dire aux reformulations discursives issues de la production de l'action.

Finalement, cette recherche nous permet d'émettre quelques propositions relatives au renouvellement du chantier de la gouvernance urbaine en y introduisant une réflexion sur les dimensions cognitives des projets urbains ; en considérant l'internationalisation comme objet de l'analyse et non comme béquille contextuelle ; et en insistant sur la permanence des fragmentations et des conflits politiques rejetant ainsi l'hypothèse du recouvrement des capacités d'action et de régulation des acteurs urbains et en nuançant celle de l’acteur collectif.

samedi 21 mars 2009

Livre : "Gouverner la ville par projet" de Gilles Pinson

A Le thème de la gouvernance urbaine a connu un fort engouement académique depuis le milieu des années 1990, en particulier dans le sillage des travaux de Patrick Le Galès. Gilles Pinson inscrit son ouvrage sur les projets de ville dans cette perspective : la transformation et le retour au premier plan des villes européennes, entendues comme des acteurs collectifs, doivent être compris comme les produits de la "redistribution de l'autorité politique entre les niveaux territoriaux et de changement d'échelle des processus de gouvernement des sociétés européennes". L'idée de Pinson, commune aux tenants de la gouvernance urbaine, est d'articuler les échelles de gouvernement avec les formes de l'action publique. En d'autres termes, la description des modulations entre les espaces de la prise de décision permet de comprendre et d'expliquer les mutations de la décision même.

Facteurs exogènes et endogènes du "retour des villes européennes"

Ce livre envisage les transformations de l'État, l'européanisation des politiques locales et les conditions d'entrée des territoires dans les marchés mondiaux, d'une part, les nouveaux rôles politiques des élites locales, l'évolution des agendas urbains et leur impact sur la régulation sociale des espaces locaux, d'autre part, en s'appuyant sur des projets urbains dans 5 villes européennes : Manchester, Turin, Venise, Nantes et... Marseille ! Dans chacun des cas, l'auteur montre que ces deux séries de facteurs poussent les villes à se positionner sur une compétition territoriale. Ce marché des fonctions urbaines pousse les espaces urbains à développer des avantages comparatifs reposant sur un diagnostic partagé de ce que doit être la ville. À ce titre, la démarche de projet n'est pas séparable des réflexions relatives à la fabrication de l'identité des villes. Toutefois, l'analyse de l'entrée des territoires dans les flux d'échanges mondiaux s'accompagne d'une observation fine des transformations du pouvoir dans les villes. L'un des points forts de l'ouvrage est ce dialogue continu entre les explications exogènes et endogènes des démarches de projets et de la transformation de l'action publique locale.

Projets de ville et réseaux d'acteurs locaux

Les projets urbains visent moins pour l'auteur à résoudre des problèmes d'action publique (rénovation urbaine, développement économique, aménagement, construction d'équipements...) que de construire des systèmes d'acteurs capables de se mobiliser et de se coaliser de manière durable et stabilisée. Les projets ne font pas que produire une série de politique publique, ils produisent surtout des interdépendances entre des acteurs publics et privés, nationaux, régionaux et locaux. Le projet sert avant tout à mobiliser et à coordonner. L'une des conséquences de la pluralisation de l'action publique locale est le "décentrement" (une perte de centralité) des acteurs politiques et étatiques dans la définition des processus et du cadrage au profit des élites économiques et des démarches empruntées à la logique marchande. Nous serions passés (pour schématiser à grands traits) d'un modèle vertical et hiérarchique de l'action publique, piloté par l'Etat, à un modèle horizontal et pluraliste, orientée par le marché. La conclusion de l'auteur sur ce point prend à contre-pied le sens commun et une bonne partie des travaux existants. Selon Gille Pinson, cette situation plus confuse, aux acteurs et aux échelles enchâssés dans des dynamiques délibératives diffuses et extra-politiques, ne créent pas mécaniquement l'ingouvernementalité. Au contraire, la gouvernance urbaine peut produire une certaine efficacité politique et démocratique même si l'auteur ne néglige pas la portée souvent élitiste des projets urbains, dont les focales foncière et compétitive se traduisent par une marginalisation des catégories populaires.

Marseille et le contre-exemple Euroméditerranée

L'ouvrage présente 5 études de cas de projets, construits comme des "nouveaux instruments de politique ubaine". Le projet et le cas concret constituent le pivot de l'analyse à travers duquel sont expliqués les changements dans les échelles et les contenus de l'action publique locale. Au fil de la lecture, l'auteur nous propose des encadrés sur chacun des projets et confronte concrètement le cadrage analytique avec le terrain. Or, ce qui frappe dans le cas de Marseille, c'est que le projet Euroméditerranée fait figure de contre-exemple. Sur la conversion du capitalisme local au tournant post-fordiste, sur la mise sur l'agenda politique du projet, sur la réécriture de l'identité locale, sur le dialogue entre méta-projets et projets-opérationnels, sur la valorisation de l'enjeu de la constitution de la société locale en acteur collectif, sur les logiques délibératives, sur les demandes sociales exprimées... Euroméditerraée contraste avec les autres projets (Ile de Nantes, Porto-Marghera à Venise, les candidatures olympiques de Manchester, et le plan stratégique de Torino Internazionale). Cette singularité ne justifie pas une monographie des logiques marseillaises ?

samedi 6 décembre 2008

Santos, identité régionale et bien culturel transnational

h Santos Mirasierra est condamné à 3 ans et demi de prison ferme pour "atteintes à agents de l'autorité avec l'usage d'un objet dangereux" et "blessures" envers un policer qui aurait reçu un siège. Il ne s'agit pas de revenir sur l'absurdité, la sévérité de la peine mais sur la mobilisation qui nait.

Santos fait partie des leaders du groupe de supporters Commando Ultra 84' de l'Olympique de Marseille. On lui reproche la réaction à une charge de la police espagnole lors du match contre l'Athlético Madrid au stade Vicente-Calderon le 1er octobre dernier. Jugez plutôt :

Son avocat médiatique Maitre Collard évoque le 12 novembre "un racisme anti-marseillais qui fonctionne là-bas". Cette ligne de défense si elle n'est pas loin d'atteindre le point de Godwin, m'a fait penser à un article du camarade Pierre Bourdieu "l'identité et la représentation : éléments pour une réflexion critique sur l'idée de région" publié par les Actes de la Recherche en Sciences Sociales en 1980 :
"La recherche des critères "objectifs" de l'identité "régionale" ou "ethnique" ne doit pas faire oublier que, dans la pratique sociale, ces critères (par exemple, la langue, le dialecte ou l'accent) sont l'objet de représentations mentales, c'est à dire d'actes de perception et d'appréciation, de connaissance et de reconnaissance, où les agents investissent leurs intérêts et leurs présuposés, et de représentations objectales dans des choses (emblèmes, drapeaux, insignes, etc.) ou des actes, stratégiques intéressées de manipulation symbolique qui visent à déterminer la représentation (mentale) que les autres peuvent se faire de ces propriétés et de leurs porteurs"

L'identité régionale serait véhiculée entre autres par des stigmates co-construit par les membres du groupe et par les membres extérieurs. Bourdieu ne s'arrête évidement pas là et évoque la revendication des délimitations infra-étatiques des discours régionalistes "performatifs" dans la prétention à l'existence de régions objectives ou naturelles. Au final, Bourdieu met en évidence les luttes symboliques qui débouchent ou échouent sur la construction ou la revendication d'une identité régionale.

Santos a-t-il souffert de son identité régionale marseillaise, des stigmates qui la supportent, de la "mauvaise réputation" qu'elle véhicule ? Poser la question ne fait-il pas partie de traits d'identité marseillais reconnus (ou plutôt partie du folklore qui n'existe qu'en dehors de Marseille) ? : sa légère paranoïa, son sens de l'exagération, sa théorie du complot. N'empêche avec 3 ans et demi de prison, il semblerait que même les paranoïaques aient des ennemis.

Un autre élément de l'analyse pourrait être aussi l'internationalisation de la mobilisation. Le phénomène ultra est aussi transnational comme l'atteste les banderoles, chants de soutien en Europe. L'OM est aussi un objet culturel de la mondialisation comme le montre les initiatives prises ici ou là.

Pour plus d'information sur ce qui se passe et se passera autour de Santos, le site officiel de la mobilisation.

vendredi 28 novembre 2008

Hommage à Emile Temime

t-temime_emile.jpgEmile Temime est mort le 18 novembre. MM. Gaudin et Vauzelle ont salué selon la Provence, "un historien de qualité". Le communiqué de la mairie déplore la perte d'un "grand nom du patrimoine culturel et social" marseillais et rappelle qu' "en grand visionnaire, son ouvrage publié en 2002, "Un rêve méditerranéen" sur une utopie conduisant à l'unité de la Méditerranée a jeté les bases de l'Union pour la Méditerranée où la cité phocéenne a joué un rôle clé." Michel Vauzelle a quant à lui rappelé que « l’un de ses plus grands apports a été son travail de recherche sur la décolonisation et les migrations internationales. Historien de grande qualité, il était aussi un homme de conviction et de combat. Nous partagions les mêmes valeurs.»,

Sur ce blog consacré aux Histoires Marseillaises, on pourra écouter un entretien avec l'historien des "migrances" intitulé "Marseille et ses migrations" et réalisé par Xavier Thomas.

On pourra aussi consulter cet article intitulé Repenser l’espace méditerranéen et qui interroge les visions et les positions méditerranéennes dans les années 30, en particulier au sein de la revue des Cahiers du Sud. L'article se termine par un extrait de Jeunesse de la Méditerranée de Gabriel Audisio :
" Je sais et je répète que les pays de la Méditerranée ont toujours été faits pour s’agréger l’un à l’autre aussi naturellement que la vigne à l’olivier se marie. Il a fallu notre sens moderne des nationalités et sa folle exaltation contemporaine, pour rompre en apparence cet enchantement. Ne pas confondre patrie et nationalisme. Je proteste contre la mar nostre des Provençaux, contre il mare nostro des Italiens, mauvais héritage du mare nostrum des Latins. A chacun la sienne, c’est-à-dire y compris celle des autres ? Non, il n’y a qu’une Méditerranée. Et je protesterais aussi fort contre ceux qui chercheraient, de ce sentiment de race, à tirer un autre racisme. Je ne veux retenir de la race que le rassemblement fraternel et non l’opposition. (…) Il y a déjà plus que des liens de chair et de sang entre ceux de mon peuple (...) Imagine-t-on qu’une folie meurtrière les puisse jeter les uns contre les autres ? On en frémit (...), et déjà l’on voit la terre des nécropoles plus vite soulevée par la protestation des morts que par les fratricides engins des vivants insensés. Non. Il n’y a qu’une Méditerranée, maternelle à tous les siens. Et rien ne m’empêchera d’avoir toujours les yeux du coeur fixés sur le phare le plus émouvant que mes frères aient allumé : le monument que les Génois élevèrent en leur ville al mare amico, symbole de la race bleue d’où je suis issu, la mer amie, notre amie, Notre Mère la Mer, aux pieds de qui je prononce mon credo : si la France est ma nation, si Marseille est ma cité, ma patrie, c’est la mer, la Méditerranée, de bout en bout."