Marseille internationale

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dimanche 13 juin 2010

Retour aux affaires

A La première quinzaine de juin a été l’occasion de voir ressurgir à Marseille le vocable des «affaires» et du «banditisme». Il n’est pas question de lier des affaires aussi diverses qu’un braquage, l’arrestation de présumés figures du miieu et une enquête judiciaire impliquant des proches d’élus. Toutefois, la dimension spectaculaire de ces événements et l’unité chronologique sont susceptibles de réactiver la «mauvaise réputation» de la ville dans la mesure où ils correspondent aux clichés régulièrement attachés. Cette séquence tombe mal pour les édiles et les élites économiques locale qui dépensent une énergie considérable pour changer l’image du territoire.

Lundi 31 mai, un commando de six personnes attaquent à l’arme lourde un fourgon de convoyeur de fonds contenant près de huit millions d’euros. La scène qui se déroule à proximité des bassins du radoub du port en fin de matinée est filmée par les badauds. Cent cartouches de kalachnikov sont retrouvés sur les lieux où aucun blessé n’est à déplorer. L’enquête s’oriente vers la piste du «banditisme de cité», le mode opératoire faisant davantage penser à un «braquage de bazar» plutôt qu’à des professionnels. Si cette hypothèse se confirme, la question sera de savoir comment les malfrats ont pu avoir accès aux explosifs et aux compétences pour les utiliser. Enfin, cette affaire bat en brèche la thèse du modèle d’intégration marseillais dont se se vante les élites politiques depuis les émeutes parisiennes de décembre 2005 : «La violence des cités est plus meurtrière que celle du banditisme classique, estime un ancien commandant de police de la brigade de répression du banditisme. Et le problème, c'est qu'on tend de plus en plus vers ce type de braquages. Les grandes équipes, corses notamment, sont aujourd'hui sous les verrous. La place est donc libre.»

Encore plus libre, peut-être, depuis l’arrestation des-dits «parrains marseillais» le 7 juin. Bernard Barresi, recherché depuis dix-huit, Michel et Gérard Campanella sont interpellés alors qu’ils s’apprêtaient à passer un après-midi en famille sur le yacht Atlas. Les perquisitions menées à la suite du coup de filet conduisent les enquêteurs à trouver 200 000 euros en liquide, des faux papiers, des armes, des montres de luxe, des véhicules... des indices qui pourraient permettre de prouver des irrégularités entre le train de vie et les revenus de personnes soupçonnées de rackets, d’exploitation de machines à sous et de blanchiments. L’opération ne s’est pas résumée au spectacle d’une arrestation sur des bateaux de luxe mais a impliqué au total une vingtaine interpellations, dont celle d’Alexandre Rodriguez, 25 ans, Président du directoire de la société éponyme de yacht de luxe, l’un des leaders du marché, et potentielle vitrine du croisiérisme marseillais, malgré des difficultés financières récentes qui semblaient avoir été surmontées.

Dernier épisode, Bakchich établit un lien entre un marché public de sécurité passé par le conseil général des Bouches-du-Rhône et Carole-Evelyne Serrano, la compagne de Bernard Barresi, également mise en examen après l’arrestation de ce dernier. Gérante de la boîte de sécurité Alba Sécurité, elle s’est vue attribuée le «gardiennage sureté sécrurité des sites déconcentrés du Conseil général». Si le contrat, qui a fait l’objet d’un appel d’offres, n’est pas visé par la justice, ces liens s’ajoutent à l’affaire qui secoue le Conseil général depuis plus d’un an. À ce propos, un proche d’Alexandre Guérini, Eric Pascal, dirigeant d’une entreprise de ramassage d’ordures - Quayras - a été mis en examen cette même semaine dans le cadre de l’enquête relative aux marchés publics des ordures.

On le comprend rien ne relie ces épisodes et rien n’indique que le contrat passé entre le Conseil général et «Mme Barresi» soit entaché d’irrégularité. Ils posent néanmoins le problème de la réactivation des images négatives qui collent à Marseille et sont susceptibles de pénaliser l’attractivité du territoire tant recherché.

Comme le suggère un membre d’une institution publique locale travaillant sur cet aspect :

« L’image pour l’international c’est essentiel, parce qu’il faut être attractif. Rayonner, c’est une chose, mais pour rayonner, il faut être attractif. (...). Et ça participe de la perception de Marseille. Les gens qui viennent de loin, la perception de Marseille, c’était quoi ? C’était toujours la même. Les Marseillais, à tort, en plus ont souffert de la perception French connection, Spirito, Carbone, Borsalino. Mais Marseille, ce n’est plus ça, aujourd’hui, ce n’est plus ça du tout.»

Photo : François Spirito et Paul Carbone

vendredi 16 avril 2010

"Marseille on the move" : la stratégie commerciale de la politique locale

1 Il y plus d'un an, je faisais état de réflexions au sein de la Direction du Tourisme et des Congrès de la municipalité de Marseille concernant la création d'une marque de promotion destinée à identifier et à vendre la ville à l'étranger.

Ces réflexions ont abouti cette semaine avec l'annonce de la constitution d'un jury qui attribuera le label "Marseille on the move" à tous ceux (commerçants, restaurateurs, artistes) qui contribueront, selon La Provence, "à vendre l'image de la Marseille".

Au cours de la conférence de presse de lancement, Dominique Vlasto, adjointe chargée du Tourisme et des Congrès, de la Candidature Marseille-Provence 2013 et des Relations avec les institutions européennes, en profite pour redéfinir le rôle du politique dans la fabrication du marketing urbain :

"Nous sommes des élus mais nous sommes avant tout des commerciaux, nous allons vendre un produit magnifique et aujourd'hui, pour nous identifier, pour identifier Marseille à l'étranger, nous avons le droit et le devoir de créer cette marque qui sera attribuée par un jury (...) à celles et ceux qui travaillent à l'étranger ou avec l'étranger dans le domaine du tourisme"

"Avant tout des commerciaux", cette remarque a le mérite de la franchise et nous renseigne sur les modes de mobilisation des acteurs politiques empruntés au registre des opérateurs privés et de la grammaire du marché.

Cette annonce intervient alors que les chiffres du tourisme pour l'année 2009 font état de 4 millions de visiteurs, de 650 000 croisièristes (alors qu'on dénombrait 20 000 crosièristes il y a quinze ans, le million devrait être atteint cette année) et de 350 congrès organisés.

Les réactions à cette initiative ont surtout porté sur l'usage de l'anglais ("et pourquoi pas 'aïoli forever', 'bouillabaisse friendly', 'Pastaga country' se moque t-on ici ou là). De même, on peut regretter un certain amateurisme des porteurs du projet qui ne se seraient pas rendus compte de l'existence d'une marque déposée au même nom par l'Institut pour la Ville en mouvement, tandis que les domaines internet marseilleonthemove.org, .com, et .fr n'ont été acheté par la mairie qu'après l'annonce officielle.

Ces réactions ont poussé Jean-Claude Gaudin à justifier l'opération en forme de mise au point (lui permettant de faire un détour pour protéger son leadership) :

"C'était pour faire notre propagande du tourisme à l'étranger. Ce matin je lisais dans les journaux : 'Marseille on the move quezaco?' Vous croyez que ça aurait plus de succès si j'envoyais des papiers sur le tourisme à Marseille avec quezaco à New York, à Boston ou à Baltimore ? Alons bon ! Je note l'humour de cette presse-là, mais moi je vais de l'avant et dans la modernité. Le 'talk Orange' : ça surprend quelqu'un ça ? Tout le monde trouve ça normal. Et bien, "on the move", en mouvement, on se bouge pour Marseille. On ne peut pas quand même transformer tous les mots en provençal ou ceux auxquels on est habitué aujourd'hui et aller de l'autre côté de l'Atlantique. Il faut être dans modernité. Voyez que je le suis. Étape après étape : oh la, la, je vais rester encore des années".

Sur le blog de Boris Mynandier, docteur en science de gestion et dont la thèse a porté sur le city branding, on pouvait lire en janvier 2007, déjà, que "'faire de Marseille une marque, ce serait affirmer son identité, la rendre évidente, sûrement pas s'y opposer. Marseille la frondeuse (le label,inspiré d'un article de François Ruffin dans le Monde diplomatique, qu'il propose, ndla) peut faire son bout de chemin dans l'hypermodernité sans lisser sa personnalité tout en étant une ville agréable, attractive, attachante et vivante.''"

Encore cet appel à la modernité pour traduire les stratégies de séduction des villes en direction des investisseurs étrangers. Mais de quoi, au juste, cette modernité porte-t-elle le nom ?

mercredi 13 mai 2009

La recherche d'une marque

A Certaines villes n'ont pas besoin de label pour s'imposer dans la compétition des territoires. Leurs ressources et leur capacité de commandement suffisent à faire d'elles des places dominantes, des "villes globales" : New York (on se souvient toutefois du logo "I Love NY" imaginé Milton Glaser en 1977), Londres, Paris, Tokyo. D'autres ont besoin d'organiser des campagnes pour vendre la ville en mobilisant des images, des slogans ou des personnalités capables de représenter et de véhiculer le message.

L'office du tourisme de Lyon présente sa trouvaille marketing en forme d'anagramme : "Only Lyon". "Visible, claire, facilement repérable et mémorisable, cette nouvelle signature est à la fois moderne et compréhensible à travers le monde entier" apprend on sur leur site, "elle illustre la volonté de la métropole d'affirmer sa différence, ses valeurs, son identité, sa personnalité et son exclusivité. Sa stratégie vise à faire de Lyon un fleuron économique européen, en capitalisant sur son leadership (...). Cette nouvelle signature s'adresse en premier lieu aux décideurs et prescripteurs des grandes capitales européennes. Mais elle est aussi destinée aux Lyonnais pour exprimer leur fierté et leur identité, qui sont appelés à devenir les premiers ambassadeurs de leur ville en s'emparant de cette signature." Lyon est ainsi un cas d'école : le label doit être facile et percutant, moderne (?) et projetable en dehors de la ville, s'adresser aux habitants et aux décideurs internationaux.
À Barcelone, Manu Chao est convoqué pour vanter les "raisons qui font choisir" la capitale catalane dans un clip très efficace. Bordeaux met en avant de manière moins convaincante Le Port de la lune, son estuaire classé au patrimoine mondial de l'UNESCO.

Et Marseille dans tout cela ? Existe-t-il quelque chose comme une marque Marseille, un label de promotion de la ville à l'étranger et positionnant son territoire dans la compétition mondiale ? Un infographiste a réalisé pour une association humanitaire locale une affiche "Marseille is beautiful" collectant des photos de la vile. "Fiers d'être Marseillais", le slogan des supporters de l'OM - époque Tapie - a pu s'imposer également avant d'être récupéré par une entreprise commerciale et sombrer dans un goût douteux. Dans le cadre de la candidature de Marseille au titre de Capitale européenne de la culture, l'Agence Provence Promotion, portée par le Conseil général et soutenue par la Chambre de commerce et d'industrie, a lancé en 2007 une initiative devant aboutir sur une "Charte stratégique de communication du territoire". Il s’agit de créer une situation dans laquelle toutes les campagnes de communication des entreprises du territoire se réfèrent à une charte commune.

Ce qui est remarquable dans ses tentatives c'est qu'elle repose sur des acteurs extérieurs à la ville. La direction de la communication n'a pour l'instant pas jugé utile de se lancer dans une campagne de promotion à grande échelle, tandis que l'Office du Tourisme et des Congrès ne semble pas disposer d'un budget suffisant pour être à l'origine d'un projet de cette nature. Ainsi la labellisation de la ville est externalisé et échappe aux intérêts qui pourraient être défendus par une collectivité locale au profit d'acteurs informels ou économiques. En outre, les cibles de la communication urbaine à Marseille semblent tournées vers le local. On tente de convaincre les Marseillais d'être des acteurs de leur ville (lisez : "ramassez vos papiers s'il vous plait") et d'en être fiers alors même que le mouvement général du marketing urbain est tournés vers les "décideurs nationaux et étrangers" comme le rappelle la campagne lyonnaise. La tendance de l'internationalisation des espaces urbains se manifestent par un ensemble de politiques visant à attirer capitaux, investisseurs, touristes et emplois qualifiés sur un territoire élargi. À ce titre, l'usage d'outils de communication de portée mondiale s'imposent.

Le titre de Capitale européenne de la culture 2013 - par ailleurs officiel depuis hier et la réunion du Conseil Culture de l'UE - ainsi que l'opération Euroméditerranée semble pouvoir pallier à cette carence en élargissant le territoire considéré. Il s'agirait moins de promouvoir la ville à l'étranger que d'insister sur les atouts d'un territoire. L'exportation du périmètre de Marseille-Provence s'accompagnerait de l'invention d'un nouveau territoire métropolitain dont l'identité serait "euro-méditerranéenne". Après tout, la campagne "I Love NY" n'a-t-elle pas été commandé par l'État de New York et non sa ville ? Ou comment la construction et la promotion d'un nouveau territoire conduit à la redécouverte de la centralité de la ville-mère.

mercredi 11 mars 2009

Réparations navales : les leçons d'une crise

A Cette fois, c'est fini. Hier, mardi 10 mars, le Tribunal de commerce a prononcé la liquidation judiciaire de la société Union Navale Marseille (UNM). Le Juge a refusé la solution du redressement judiciaire proposée par les syndicats qui s'appuyaient sur l'épaisseur du carnet de commande (2 millions d'euros, selon les avocats des salariés) de l'entreprise de réparation navale (140 salariés). Retour sur un conflit qui revêt à Marseille une dimension fortement symbolique et identitaire au-delà des enjeux économiques.

En janvier dernier, des revendications syndicales s'organisent pour dénoncer le recours de la société à la sous-traitance, entraînant, selon eux, des risques en termes de sécurité et de condition de travail. La problématique de la sous-traitance s'inscrit de manière plus générale dans la réforme des ports lancé en janvier 2008 par le gouvernement. Celle-ci repose sur le constat du manque de compétitivité des ports français et prévoit le transfert des activité de chargement à des entreprises privées et modifie le statut de certains personnels de manutention portuaire des Grands ports maritimes (nouveau nom des Ports autonomes). La CGT approuve l'accord-cadre en octobre 2008, soit dix mois après le lancement du processus et trois mois après le vote de la loi du 4 juillet 2008 portant réforme portuaire qui réformait la gouvernance et l'organisation des ports français dans l'optique d'une adaptation aux enjeux européens : il s'agit de se conformer aux dynamiques normatives communautaires.

En 2001, la Commission avait en effet présenté une proposition de directive concernant l’accès au marché des services portuaires, avant une deuxième version remaniée, en 2004. A la suite du rejet, à deux reprises, par le Parlement européen (en novembre 2003 et en janvier 2006) des “paquets portuaires”, la Commission décide, le 8 mars 2006, de retirer ses propositions. Dans sa communication au Conseil et au Parlement européen de juin 2006, au sujet de l’examen à mi-parcours du Livre blanc de 2001, la Commission, souligne la nécessité “d’exploiter pleinement les ouvertures de droit international” afin de favoriser l’émergence d’un marché intérieur de la navigation au sein de l’Union européenne. La création de cet “espace maritime commun” implique une réglementation et des infrastructures communes autorisant une continuité des solutions logistiques entre Etats membres, exploitant tous les modes de transport (maritime, fluvial et ferroviaire).

A ces phases communautaires et nationales a succédé une phase de négociations locales : les Grands Ports avaient jusqu'à janvier pour identifier les activités à transférer. À Marseille, et singulièrement en ce qui concerne l'UNM, cette négociation se déroule dans un climat de tension et de rapports de force. En février, l'UNM s'apprête à se séparer de sept de ses collaborateurs a qui il est reproché, le 17 janvier lors d'un mouvement de grève, d'avoir empêché plusieurs salariés d'entreprises sous-traitantes de travailler à bord de navires en réparation. La CGT dénonce de son côté un recours abusif à la sous-traitance et reproche à la direction de ne pas embaucher assez. Du côté, des fédérations d'entrepreneurs portuaires, on s'inquiète du format que prend la réforme en critiquant... l'État : "Nous avons rêvé que cela pourrait changer et que le transfert des outillages au privé permettrait d'aller vers davantage de fiabilité et de compétitivité. On sait faire. Mais le rêve s'est arrêté et nous pensons que l'État, au nom de l'intérêt national, va privilégier l'option d'une filiale dans laquelle il sera majoritaire. Et les opérateurs minoritaires" déclare à la Provence l'Union française des industries pétrolières (Ufip). La situation se crispe sur le terrain (grèves sporadiques, recours au Tribunal de Grande Instance...) et l'État ne parvient pas à jouer le rôle de médiateur - d'honest broker - dans cette affaire. Le 20 février, le TGI donne raison aux syndicalistes et demandent à l'UNM de réintégrer les salariés assignés par la direction pour "entrave à la liberté de travailler'".

La réaction du groupe espagnol Boluda ne se fait pas attendre. Le 4 mars, elle menace de mettre un terme aux activités de sa filiale marseillaise UNM, en demandant à la direction de déposer le bilan et de solliciter la liquidation judiciaire de l’entreprise. La situation se radicalise lorsque un groupe d'individus vêtus de cagoules et armés de masse investissent "Le Corse", en réparation sur le chantier, tentent de faire sauter les bouchons de nable scellés sur le métal et sans lesquels toute remise à l'eau est impossible. Surpris durant l'opération par le commandant, le commando a pris la fuite. L'affaire prend alors une tournure politique quand Roland Blum, 1er adjoint du maire de Marseille, et Dominique Vlasto, députée européenne et adjoint au Tourisme et au Congrès, interpellent le gouvernement. "Marseille, c'est la République, la réforme portuaire s'y appliquera aussi", déclare l'édile tandis que Madame Vlasto "n'accepte pas qu'une poignée de syndicalistes viennent casser l'économie d'une ville alors que comme dans la plupart des grandes métropoles, à Marseille l'économie passe par le tourisme. Ils mettent en péril une partie de l'emploi local" à la suite du blocage du terminal de croisière.

L'épilogue s'est donc joué au Tribunal de commerce qui a confirmé la liquidation judiciaire. Cette décision pose la question du maintien à Marseille des activités de réparation navale sur lesquelles s'est construit une partie de la prospérité du système industrialo-portuaire marseillais à partir du XIXème siècle. C'est l'identité économique du district qui est remis en cause par les évolutions du capitalisme mondial, la succession des étapes législatives et ses répercussions sociales. Une partie de la radicalisation du mouvement s'explique peut-être par cet enjeu culturel. La question qui se pose, en effet, est celle de l'usage de l'outil portuaire pour les métropoles engagés dans une compétition mondiale. Celui-ci doit-il continuer à jouer un rôle dans la production matérielle des richesses et donc continuer à s'articuler autour d'activités industrielles ? Ou doit-il être un instrument du marketing urbain, un dispositif essentiellement communicationnel chargé d'attirer les touristes ? Si la première option semble compromise aujourd'hui, le risque est de couper le fil qui unissait, certes de plus en plus difficilement depuis le déclin des performances du port de Marseille, les activités économiques et les ressources sociales et identitaires qui l'animaient.

Photo : Le Point © TSCHAEN/SIPA

samedi 7 mars 2009

Plus belle la vie dans la mondialisation

1 La série télévisée Plus Belle la Vie (PBLV) diffusée sur France 3 tous les soirs de la semaine réalise une audience supérieure au Journal télévisé de France 2 (selon Médiamétrie, autour de 22% de part de marché, soit presque 6 millions de téléspectateurs). La suppression de la publicité sur le service public après 20H et l'avancée de l'horaire du programme a renforcé les inquiétudes dans les rédactions des JT. On apprend par ailleurs que le New York Times a consacré un long papier au phénomène.

La série, qui met en scène la ville de Marseille comme un personnage de fiction à part entière, est tournée dans les locaux de l'ancienne manufacture de tabac fermée en 1990 et laissée en friche. En 1992, l'association Système Friche Théâtre investit les lieux pour mettre en œuvre un projet de "conquête de nouveaux territoires de création" afin de "poser autrement les enjeux de production et dégager de l’espace et du temps pour les artistes." Le site est situé au cœur de la ville-centre paupérisée et dégradée par le déclin des activités industrielles. La conjonction des projets culturels et urbanistiques débouche sur la constitution d'un avant-pont des activités artistiques inscrit dans un pôle média connecté aux échanges et aux réseaux internationaux..

En effet, le site est intégré au périmètre de l'opération Euroméditerranée. Or, la Friche se situe clairement dans l'optique des objectifs promus par le projet de développement économique et de rénovation urbaine : revitaliser économiquement et architecturalement un hyper-centre jusqu'alors peu attractif dans la course aux territoires.

À côté des actifs culturels de la ville désormais agglomérés autour de la perspective de 2013 et du label de capitale européenne de la culturelle (MUCEM, Cité régionale de la Méditerranée, Rencontre d'Avérroès, etc.), la Friche de la Belle de Mai est conçue comme la bulle média de l'opération. Selon un membre de l'Établissement public "on y construit un pôle dédié au média et en particulier aux contenus pour mobile. Et là, clairement l’offre qu’on défend n’est pas une offre d’accès à un marché mais une offre d’accès à des compétences. On essaie d’attirer des entreprises qui feraient abstraction des marchés locaux pour se focaliser sur les compétences qui gravitent autour du pôle. Et là on se raccroche, on se connecte directement sur les pôles de compétitivité et on dit « voilà aujourd’hui Marseille est un pôle de référence sur les technologies mobiles et est capable de faire converger des contenus et des technologies dans une mobilité" (entretien). L'idée est de construire un pôle high-tech sur une friche industrielle à partir d'une action publique d'animation de la filière et des compétences, d'une part, et de promotion d'un quartier dans le cadre du marketing urbain, d'autre part. On comprend dès lors dans quelle mesure la conversion des économies d'accumulation de type fordistes en économies de la connaissance se construit aussi à l'échelle des quartiers.

Dans cette perspective, il n'est pas étonnant de constater que les producteurs de la série PBLV empruntent des techniques de fabrication à Hollywood. Selon le New York Times, "to keep creativity and consistency, Mr. Tomasini (ndla, coproducteur) adopted a practice from Hollywood: a team of 20 writers who create in workshops, producing carefully arced scripts. Mr. Besson (ndla: coproducteur) said that the challenge was to produce a “soap à l’américaine” but “keep an identity of our own, speaking with an accent while communicating to all of France.”

L'impact de la série est l'illustration des effets collusifs du local dans le global. Les studios de la Friche montrent, si besoin était, dans quelle mesure relater la vie quotidienne d'un quartier fictif -mais en même temps, tellement typique qu'il en devient plus "vrai"- peut produire des effets dans d'autres échelles, à conditions d'utiliser des moyens adaptés à l'économie-monde.

NB : La photo est extraite du travail réalisé par Pauline Daniel entre aout et septembre 2005 dans le cadre d'une commande publique de la DRAC PACA et de la ville de Marseille autour des mutations urbaines engendrées par le projet "Euroméditerranée". L'artiste met en perspective les "deux visages de la Belle de Mai", l'un formé par les habitants, l'autre, par les activités culturelles et de la haute technologie qui se sont récemment greffés au lieu. Son travail est à découvrir ici.

samedi 14 février 2009

Ici, c'est l'Argentine !

A Cette semaine Marseille accueillait un match amical de football opposant la France et l'Argentine. Officiellement, c'est l'Argentine qui recevait l'équipe de France en vertu d'un accord passé entre les deux fédérations après un premier match au Stade de France en février 2007. Mais pourquoi le choix s'est-il porté sur la ville de Marseille ? Les Argentins préféraient disputer ce match en Europe pour des raisons autant sportives (de nombreuses stars de l'équipe évoluent dans les championnats européens tandis que les quatre meilleurs clubs argentins disputent en ce moment les phases de poule de la Copa Libertadores) que financières (l'exploitation commerciale des matchs des équipes nationales brésiliennes et argentines sont vendues à une société privée qui gère les droits d'image et de diffusion notamment). Plusieurs villes étaient en concurrence mais c'est Marseille qui l'a emportée devant... Barcelone (comme on se retrouve !).

Cette rencontre a été l'occasion de sortir de vieux souvenirs et en premier lieu l'épisode du transfert avorté de Diego Maradona à l'OM à l'été 1989. La venue du Pibe del Oro a par ailleurs suscité un enthousiasme surprenant au premier abord. L'arrivée à l'aéroport, l'entraînement rocambolesque à Géménos, des conférences de presse spectaculaires. La Provence nous propose un résumé vidéo de ce qu'elle appelle la "''Maradona Mania''.".

Le match s'est déroulé dans une atmosphère de fête. Les Cahiers du Football écrivent avec ironie "Merci aux spectateurs du Vélodrome pour leur spectaculaire retournement de veste (on passe d'encouragements francs à des sifflets, des "Domenech démission" et des "olé" à chaque passe des Argentins), qui prouve bien que tous les publics français sont pitoyables. Chacun à sa façon". Ils rejoignent Thierry Henry, le capitaine des Bleus, dans leur analyse :"Le public a retourné sa veste en supportant l’Argentine. Cela a été un peu difficile, mais c’est comme ça. C’était ma 109e sélection, et ce n’est pas la première fois que cela arrive. Malheureusement, je pense que ce ne sera pas la dernière fois non plus…" . En audio sur [RMC. |http://www.rmc.fr/edito/sport/70875/henry-le-velodrome-a-retourne-sa-veste/]

L'hypothèse du retournement de veste n'est pas celle défendue par le Monde pour lequel "Marseille préfère l'Argentine". Rachid Zeroual dirigeant du club de supporter des South Winners rappelle que "Maradona s'est tatoué le visage du Che sur l'épaule (ndla, Che Guevarra est le symbôle du groupe). Pour nous, le vrai classico, c'est pas OM-PSG mais Boca Juniors-River Plate, à la Bombonera de Buenos Aires (...)Le Vélodrome sera argentin à plus de 50 %, d'autant plus que leurs couleurs sont les mêmes que celles de l'OM"."

Au-delà de ces éléments, le soutien du public marseillais à l'Argentine contre la France peut-il nous dire quelque chose des rapports que la ville et ses habitants entretiennent avec l'État central et l'internationalité ? En d'autres termes, la nature rebelle et dissidente de Marseille n'est elle qu'une image de sens commun ou ne produit-elle pas des effets réels sur les attitudes sociales ? La vision des drapeaux tricolores distribués massivement dans les travées des virages du stade avaient quelque chose d'étrange : comme s'il fallait se prémunir à l'avance de réactions hostiles du public. Nous ne sommes pas dans le même registre qui prévalait lors des matchs récents à Saint Denis contre l'Algérie, la Tunisie ou le Maroc mais la paranoïa des pouvoirs publics semble être tenace.

Dernière observation, il semble que l'accueil du public fut exécrable: "manque de buvettes à Ganay, sanitaires dans un état apocalyptique, des bousculades dangereuses dans les tribunes…" autant de problèmes d'organisation qui n'existent pas lors des matchs de championnat. Hasard ou... "La Fédération a certes employé les stadiers habitués du Vélodrome mais, dans un souci d'économies, a préféré en mettre moins" a déclaré l'adjoint aux grands équipements et aux grands événements de la ville. Toute ressemblance avec d'autres secteurs de politique publique...

samedi 6 décembre 2008

Santos, identité régionale et bien culturel transnational

h Santos Mirasierra est condamné à 3 ans et demi de prison ferme pour "atteintes à agents de l'autorité avec l'usage d'un objet dangereux" et "blessures" envers un policer qui aurait reçu un siège. Il ne s'agit pas de revenir sur l'absurdité, la sévérité de la peine mais sur la mobilisation qui nait.

Santos fait partie des leaders du groupe de supporters Commando Ultra 84' de l'Olympique de Marseille. On lui reproche la réaction à une charge de la police espagnole lors du match contre l'Athlético Madrid au stade Vicente-Calderon le 1er octobre dernier. Jugez plutôt :

Son avocat médiatique Maitre Collard évoque le 12 novembre "un racisme anti-marseillais qui fonctionne là-bas". Cette ligne de défense si elle n'est pas loin d'atteindre le point de Godwin, m'a fait penser à un article du camarade Pierre Bourdieu "l'identité et la représentation : éléments pour une réflexion critique sur l'idée de région" publié par les Actes de la Recherche en Sciences Sociales en 1980 :
"La recherche des critères "objectifs" de l'identité "régionale" ou "ethnique" ne doit pas faire oublier que, dans la pratique sociale, ces critères (par exemple, la langue, le dialecte ou l'accent) sont l'objet de représentations mentales, c'est à dire d'actes de perception et d'appréciation, de connaissance et de reconnaissance, où les agents investissent leurs intérêts et leurs présuposés, et de représentations objectales dans des choses (emblèmes, drapeaux, insignes, etc.) ou des actes, stratégiques intéressées de manipulation symbolique qui visent à déterminer la représentation (mentale) que les autres peuvent se faire de ces propriétés et de leurs porteurs"

L'identité régionale serait véhiculée entre autres par des stigmates co-construit par les membres du groupe et par les membres extérieurs. Bourdieu ne s'arrête évidement pas là et évoque la revendication des délimitations infra-étatiques des discours régionalistes "performatifs" dans la prétention à l'existence de régions objectives ou naturelles. Au final, Bourdieu met en évidence les luttes symboliques qui débouchent ou échouent sur la construction ou la revendication d'une identité régionale.

Santos a-t-il souffert de son identité régionale marseillaise, des stigmates qui la supportent, de la "mauvaise réputation" qu'elle véhicule ? Poser la question ne fait-il pas partie de traits d'identité marseillais reconnus (ou plutôt partie du folklore qui n'existe qu'en dehors de Marseille) ? : sa légère paranoïa, son sens de l'exagération, sa théorie du complot. N'empêche avec 3 ans et demi de prison, il semblerait que même les paranoïaques aient des ennemis.

Un autre élément de l'analyse pourrait être aussi l'internationalisation de la mobilisation. Le phénomène ultra est aussi transnational comme l'atteste les banderoles, chants de soutien en Europe. L'OM est aussi un objet culturel de la mondialisation comme le montre les initiatives prises ici ou là.

Pour plus d'information sur ce qui se passe et se passera autour de Santos, le site officiel de la mobilisation.