Marseille internationale

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mercredi 12 janvier 2011

Marseille, canards boiteux

A L’année 2011- que je souhaite à chacune et chacun heureuse - s’ouvre dans un climat politique particulièrement trouble pour le contexte marseillais. Situé dans un intermède électoral, un an après les régionales, un an avant les présidentielles et les législatives, ce début d’année place les protagonistes dans une situation préparatoire inédite. Les municipales de 2014 s’annoncent ainsi comme une - longue - bataille autant indécise que décisive pour la ville et son territoire.

Dans le monde anglo-saxon, on a coutume d’affubler les sortants du qualificatif de Lame Ducks, « canards boiteux » pour signifier la perte de légitimité d’élus qui ne pourront remettre en jeu leur mandat. Ce déficit de légitimité ne frappe pas seulement le statut - symbolique - des futurs-ex représentants, mais également leurs décisions, si bien que la fin des mandats est le plus souvent marquée par l’absence d'initiatives politiques d’envergures. Précisément, l’expression désigne la période dans laquelle un élu est toujours en fonction, alors que son successeur, déjà connu, n'occupe pas encore le poste. Si les sortants pourraient se sentir libérés des contraintes qui pèsent sur ceux qui doivent rendre des comptes aux électeurs dont dépend la survie politique - c'est ainsi que la guerre de sécession trouve l'origine de son éclatement par cette période, le fait d’être dégagé du « siège de l’opinion » pour reprendre l’expression de Bernard Manin qui désigne l’un de ses principes du Gouvernement représentatif peut produire l’effet inverse et entraîner l’inertie, voire la paralysie du pouvoir.

En France, l’expression revêt un autre sens et désigne ceux qui sont isolés, à l’écart, honteux. Dans le monde économique, elle renvoie aux entreprises peu rentables et mal adaptées au marché.

À Marseille, deux spécificités peuvent être dégagées au regard du problème du canard boiteux. Tout d’abord, cette situation est extraordinairement longue. Malgré un affichage politique attendu selon lequel, il ne « s’interdit rien », personne n’envisage que Jean-Claude Gaudin, qui sera alors âgé de 75 ans en 2014, brigue un quatrième mandat.

À droite, donc, les ambitions - et les ambitieux - sortent du bois. Renaud Muselier et Guy Tessier devraient, en toute logique, s’affronter. Un temps envisagé à l’Élysée, l’hypothèse Henri Guaino semble désormais abandonnée. Ce n’est pas parce que Gaston Defferre était Cévénol, que les logiques claniques micro-locales s’effacent pour offrir, ne serait-ce qu’à la « plume du Président » inspirateur du projet méditerranéen de Nicolas Sarkozy, une piste d'atterrissage pour parachute ensoleillé.

À gauche, comme en 2008, Jean-Noël Guérini mènera le combat pour reconquérir la ville au nom du Parti socialiste pour la première fois depuis 1988 - cela fera tout de même 26 ans en 2014. « Mènera » ? Sans doute. A moins que ne se produisent les effets de la deuxième spécificité du contexte politique marseillais, décidément claudiquant.

Les affaires. Nul besoin ici de revenir sur le climat politique marseillais devenu irrespirable depuis l’arrestation de Monsieur Frère, Alexandre Guérini, soupçonné de divers délits - corruption, détournements de biens publics etc. - et surtout d’avoir joué un des tous premiers rôles dans le casting de la Communauté urbaine depuis l’alternance de l’exécutif en 2008. L’association « gestion des déchets », « Baresi, mafia » ont permis de nourrir un feuilleton médiatico-judiciaire dans lequel aucun ingrédient ne manque : de la figure du juge déterminé face au système politique supposé corrompu aux lettres anonymes, la saga se déploie en épisodes. Dernier en date, l’initiative d’un fonctionnaire du Conseil général qui endosse les habits de Julien Assange pour proposer de divulguer les secrets les plus enfouis d’une institution qui n’en finit plus de susciter le soupçon. Ce n’est pas sa tentative de suicide qui risque d’apaiser les esprits.

Outre les résultats judiciaires, il importera de voir les conséquences politiques d’une affaire qui est en train de devenir un scandale. En somme, l’affaire Guérini Alexandre risque-t-elle de diminuer les chances, voire de les anéantir, de Guérini Jean-Noël ? Quelle sera la réaction de la Rue de Solférino si les développements impliquent le désormais Président de la Fédération des Bouches-du-Rhône ? Le relatif affaiblissement du patron peut-il profiter à des challengers qui ont pu se trouver en désaccord avec lui par le passé - Patrick Mennucci en tête ? Enfin, et surtout, le juge Duchaîne ira-t-il jusqu’au bout, y compris au delà des clivages politiques et des temporaltés électorales, découvrant l’ampleur d’un «système » politique, c’est-à-dire d’un milieu dans lequel chacun se tient et où une découverte ici conduit à une révélation là ?

Dans l’attente de ces réponses - judiciaires et politiques - la marche boiteuse des affaires marseillaises pourrait bien faire trébucher l’action publique locale. Sur ce plan, on annonçait une année 2011 décisive avec l’annonce de la programmation de 2013 - sans cesse différée - l’inauguration des travaux sur Euroméditerranée I - sans cesse repoussée - et le lancement d’autres sur Euroméditerranée II - déjà retardé. À moins que la gouvernance territoriale ne soit à ce point déconnectée des gesticulations politiques et la délégation au marché ne soit à ce point aboutie que les béquilles de la démocratie ne servent même plus à soutenir la course de l’expert-aménageur ?

mercredi 1 avril 2009

Marseille 2013 : les premières fissures du jouer collectif

A La désignation en septembre dernier de la ville de Marseille du territoire Marseille-Provence, comme Capitale européenne de la culture a suscité l’enthousiasme mais aussi la surprise des observateurs et des acteurs de l’actualité marseillaise. « Marseille 2013, c'est la victoire d'une méthode : le jouer collectif, a déclaré M. Pfister, le président de la candidature, c'est la réussite d'un formidable élan du territoire Marseille-Provence, dont les acteurs politiques, économiques et culturels de 130 communes ont su se rassembler autour d'un même projet militant ». En conférence de presse ou sur leur blog personnel, les trois élus principaux de la région se félicitent de cette unité retrouvée. Pour M. Gaudin, « c’est l'esprit d'équipe qui a gagné. Nous avons eu l'appui de 80 collectivités qui ont toutes une richesse extraordinaire. Nous nous sommes réunis et nous avons gagné » ; M. Guérini, « ensemble, au-delà des clivages politiques, nous avons su relever un véritable défi. Ensemble, je suis certain que nous ferons gagner la culture dans les Bouches-du-Rhône et à Marseille » ; ou M. Vauzelle , « la victoire d’aujourd’hui est le résultat d’une démarche exemplaire de partenariat entre les différentes collectivités dont la Région se félicite. C’est une belle image de la politique et de notre région que nous avons offerte, en démontrant notre capacité à travailler ensemble, élus de tous bords, acteurs culturels et économiques, sur un projet majeur pour notre développement et notre rayonnement ».

Cette unité davantage qu’un consensus semble avoir été assuré par le pilotage du monde patronal local, métropolitain regroupé autour de la Chambre de commerce et de son président Jacques Pfister, par ailleurs président de l’association Marseille-Provence 2013. La dépolitisation de la conduite du projet fut un atout dans la candidature : elle a permis de désamorcer par avance les rivalités et de surmonter la fragmentation politique. Ainsi, la gouvernance de l’association assure la stricte égalité des collectivités locales et des institutions partenaires dans la prise de décision. À l’image du projet de Lille 2004, cette méthode a contribué à reconsidérer le pouvoir métropolitain autour de représentations internationalisées et managériales à rebours du folklore régional promues par certaines structures associatives culturelle locales et par certains élus.

Les «Ateliers de l’Euroméditerranée » imaginées par Jean Digne dans son projet de « Mille Talents, Milles Projets, Mille Entreprises » entendent développer dans les entreprises de Marseille, l’accueil et le travail en résidence de créateurs et d’artistes internationaux. Il est révélateur de souligner que le projet de M. Digne est issu d’une commande des « Mécènes du Sud » fondés par une dizaine de grandes entreprises dont les activités sont tournées vers l’international et qui fut le format de départ de la candidature.

On pourrait à l’envi insister sur la primauté des élites économiques métropolitaines sur les mondes politiques marseillais. Cette primauté, toutefois, ne doit pas nous conduire à conclure à la subordination des élus face aux patrons. Ces derniers se sont appuyés sur les édiles et leurs ressources pour relayer des intérêts partagés auprès des institutions européennes. L’idée est en effet d’utiliser la culture comme un levier d’attractivité et promotion de territoire. L’organisation d’évènements culturels n’est pas la finalité de l’opération. Celle-ci réside davantage dans la progression de l’agglomération marseillaise dans la hiérarchie des villes européennes. Le Club Ambition Top 20 mis en place par la Chambre de commerce organise des road shows dans les villes européennes pour promouvoir la candidature et occuper un rang supérieur dans la compétition territoriale. La trajectoire de la candidature est ainsi un objet particulièrement intéressant pour observer la pluralité des changements d’échelles qui président à la transformation des pouvoirs urbains et à l’émergence d’une gouvernance métropolitaine à Marseille.

Cette gouvernance n’est pas synonyme, nous le répétons car la notion de gouvernance est parfois sujette à des interprétations en ce sens, d’une évacuation du politique. La récente empoignade lors du Conseil municipal de la ville de Marseille en début de semaine est là pour en témoigner. La passe d’armes qui a opposé Renaud Muselier, délégué spécial de la ville pour la Capitale européenne de la culture 2013, et Jean-Nöel Guerrini, chef de file de l’opposition municipale, indique que nous sommes passés à une autre phase dans le projet. Une phase propice au reclassement des acteurs politiques.

La polémique porte sur une information faisant état de la volonté de la mairie de mettre en place un « guichet unique » qui permettrait de centraliser les demandes de participation aux projets culturels et le cas échéant, de les sélectionner. L’enjeu n’est pas mince : la mairie, qui a participé dans la phase de la candidature à hauteur de 90% du financement de l’association, entendrait décider seule de l’attribution du label et des financements inhérents.

Le groupe socialiste réagit par une lettre adressée à M. Gaudin et parue dans les quotidiens régionaux samedi dernier appelant curieusement au « rassemblement ». L’issue de la controverse n’est pas l’essentiel ici. Retenons que les élus sont de retour sur le devant de la scène 4 ans avant le lancement des festivités officielles. Cette lutte pour une potentielle récupération ne sera pas sans inquiéter les chefs d’entreprise qui avaient tout mis en ouvre pour éviter les retombées négatives de la division politique.

Une inconnue demeure, celle de l’exclusion du tissu associatif local de la définition du projet culturel. Thème sur lequel nous aurons probablement l’occasion d’y revenir.

En partenariat avec Rue89 / Marseille 89 A

Photo : http://marseilleunautreregard.wordpress.com/

mardi 23 décembre 2008

Où est l'agora marseillaise ?

athenes-agora-romaine-02.jpg Une comparaison rapide entre les dernières séances du conseil municipal de Marseille et du conseil de la communauté urbaine semblent montrer a priori l'éclatement des configurations politiques locales. Cet échange politique territorialisé de nature conflictuelle contraste avec le mot d'ordre du "jouer collectif" qui inonde les discours politiques depuis la victoire de Marseille-Provence au titre de capitale européenne de la culture en 2013. Ce paradoxe pose la question du siège du pouvoir à Marseille : qui décide ? Comment se construit la décision ? Les réponses à ces questions déterminent directement les conditions de production des stratégies et des politiques locales internationales.

Le conseil municipal est encore dominé par M. Gaudin. On se souvient des films de Michel Samson et de Jean-Louis Comolli, lorsque M. Gaudin, se présentant à la mairie en 1988, déclare : "Maire c'est le plus beau des mandats !". Le même Samson dans son Gouverner Marseille (écrit avec Michel Péraldi) montre dans quelle mesure l'Hôtel de ville est le lieu du pouvoir le plus convoité, le siège suprême de la puissance quand bien même les ressources matérielles de la municipalité sont désormais réduites au profit de la région depuis les lois de la décentralisation de 2003 et de la communauté urbaine depuis la loi Chevènement de 1999. Il semble toutefois que le pouvoir du maire n'a jamais été autant contesté et fragile qu'en cette fin d'année 2008.

"Sous la stabilité, l'effervescence" pour reprendre une formule de Samson/Peraldi. Si M. Gaudin est élu en mars dernier pour un troisième mandat (le plus beau ?), le coup est passé près. M. Guérini fut donné gagnant par les sondages jusque dans l'entre deux tours. Le "découpage" pasquaien a fait le reste. Mais le maire de la ville-mère est désormais le seul de son camp parmi le quadriumvirat qui dirige le territoire marseillais.

Jean-Noël Guérini, le patron des socialistes marseillais, comme il est coutume de le qualifier, dirige le puissant Conseil général (CG) des Bouches du Rhônes.Le budget 2009, "plan de bataille contre la crise", s'élève à 2,215 milliards d’euros (contre 1,653 milliard d'euros pour la mairie). Surtout, il investit les ressources qui lui sont offertes par sa position au CG dans son opposition au conseil municipal. Ainsi M. Guérini a-t-il présenté la semaine dernière un généreux plan de relance pour Marseille dépassant les 500 millions d'euros. Ce "cadeau" offert à M. Gaudin montre moins la générosité politique du Conseil général que la localisation de la puissance économique dans la ville.

Cette stratégie est d'autant plus efficace que M. Guérini n'est pas isolé. A la mairie, il bénéficie du travail de sape de Patrick Menucci. Je vous invite à voir cette vidéo pour s'apercevoir des difficultés auxquelles sont confrontées le maire.

Les socialistes bénéficient également de la majorité au Conseil régional sous la présidence de Michel Vauzelle. M. Vauzelle est récemment intervenu dans la crise sociale qui a perturbé la réouverture de la ligne TER Aix-Marseille pour fustiger la direction de la SNCF.

Enfin, la communauté urbaine est aussi présidée par un socialiste, Eugène Caselli, porté par des circonstances particulièrement confuse. M. Muselier s'en souvient. Mais l'annulation de l'élection de Sylvie Andrieux dans le 7ème secteur (13ème et 14ème arrondissements) risque de perturber l'édifice construit à MPM.

Au final, les analyses classiques sur le système politique marseillais qui font état de la fragmentation du pouvoir semblent particulièrement validées par la situation actuelle. Cette lecture prend le contrepied du discours sur le "jouer collectif" qui a pourtant été interprété comme la clé de la réussite de Marseille-Provence 2013. Toutefois, le multipositionnement des acteurs qui se retrouvent par le jeu du cumul des mandats dans des enceintes différenciées pour discuter de politiques publiques proches - certes avec des compétences parfois différentes - ,s'il brouille les cartes d'interprétation du pouvoir politique local, clarifie paradoxalement la nature des enjeux et du combat politique. Que M. Guérini préside la séance ou le groupe d'opposition, la lutte s'engage sur des termes équivalents. Et M. Gaudin semble de plus en plus isolé.