A Le maire de Marseille s’est exprimé ce matin dans les colonnes de La Provence sur la traduction locale du mouvement social actuel qui s’oppose à la réforme des retraites.

Interrogé sur le blocage de la raffinerie pétrolière de Fos, le grève qui touche la collecte des déchets, celle dans les cantines scolaires et évoquant le départ de la compagnie Ryanair du terminal MP2 de Marignane, le premier magistrat a livré une interprétation très marseillaise du conflit sur les retraites répondant aux registres tout aussi locaux employés par les organisations syndicales de la fédération des Bouches-du-Rhône. Tout se passe comme si le conflit social qui a lieu à Marseille était déconnecté des enjeux nationaux.

Les registres locaux du mouvement social : découplage et agglomération des revendications

Certains des éléments évoqués dans l’interview, que ce soit par le maire ou par le journaliste, sont des mobilisations qui n’ont, au moins dans leur origine, que peu à voir avec la réforme des retraites.

Ainsi en est-il du départ de Ryanair, strictement lié à une décision de justice datant du printemps dernier et condamnant la compagnie pour travail dissimulé, en vertu d’un décret pris en 2006 qui soumet au droit français les personnels navigants des compagnies étrangères installées en France.

Ainsi en est-il également des grèves affectant les activités portuaires. Comme nous le rappelions, les organisations syndicales ont appelé dès le lundi 27 septembre à la grève afin de contester les effets de la réforme portuaire de 2009. Certes, ce mouvement se greffait à des arrêts de travail quotidien de 6h sur les terminaux de marchandise qui relève directement de la protestation contre la non-prise en compte de la pénibilité des activités portuaires dans la loi portant réforme des retraites.

Un éditorialiste du Figaro s'étonnait la semaine dernière sur les ondes de France inter de la grève sur le port de Marseille. Mettant en avant un précédent accord entre le gouvernement et les organisations syndicales portuaires, il expliquait que la réforme ne concernerait ces personnels qu'en 2018. Si on peut s'étonner de ces discours qui visent à discréditer la parole de ceux qui contestent au motif qu'ils ne sont pas concernés (sur ce plan, il est vrai, les lycéens ont remplacé les dockers), ils ignorent le fait que ces grèves, au moins dans un premier temps, n'ont eu pour objet que la réforme portuaire. En outre, ils occultent les capacités agglomérantes des mouvements sociaux.

La déclinaison marseillaise de la mobilisation sociale nationale semble ainsi évoluer dans une sphère autonome si bien qu’elle laisse à penser qu’elle est moins une traduction locale d’enjeux nationaux, qu'une appropriation spécifique.

Les enjeux internationaux de la grève : image et déclassement

Jean-Claude Gaudin a annulé le voyage qu’il avait prévu en Chine dans le cadre de la relance de la coopération sino-marseillaise. En cause ? L’intérêt général de Marseille qui commande sa présence. En jeu ? Le « retour du déclin de la ville» qui menace.

Ce discours du déclin est un classique de la justification des politiques urbaines engagées à Marseille depuis le début des années 1990 et qui ont pris une tonalité internationale lorsque s’est intensifiée la compétition inter-territoriale lors de l’ouverture du marché commun. Ce déclin est objectivé par des chiffres qui sont brandis par les élites locales quand il s’agit d’évoquer les bilans passés ou les impératifs de l’action présente et à venir : une perte de 150 000 habitants entre 1975 et 1990 et de 50 000 emplois industriels et la précarisation d’un quart de la population. Progresser dans le classement de la DATAR de 2003 - plaçant Marseille au 23ème rang - est devenu pour les élites politiques et économique de la ville, un programme et un mandat inscrit au coeur de toutes les initiatives - attirer des entreprises et des institutions internationales, organiser des évènements et des projets urbains de dimension internationale aux premiers rangs desquels figurent la désignation de Marseille-Provence Capitale européenne de la culture en 2013 et l’opération d’aménagement urbain Euroméditerranée.

Le discours du déclin obéit cependant à des fonctions tellement plurielles qu’on ne sait plus bien s’il envisage la ville déjà en déclin, s’il s’agit de l’en sortir ou d’éviter son retour : «le blocage a de réelles et lourdes conséquences économiques qui accentue le déclin de Marseille (...)» et quelques lignes plus bas « Je ne veux pas du retour du déclin à Marseille».

Le Petit Journal de Canal + illustrait dans un reportage hilarant de quoi Marseille portait encore le nom et dans lequel se confondait projection de clichés et d'effets de réalité (si bien que les fausses mises en scènes du début semblent presque plus crédibles que le vrai comptage du syndicaliste). Au-delà de l’anecdote, le déroulement marseillais du conflit social national porte des traces spécifiquement locales, c’est-à-dire qui trouvent leur origine dans des enjeux et des espaces locaux. Il tend à illustrer le fait que la mobilisation locale n’est pas un avatar d’un mouvement national, mais puise, en contexte, des registres d’expression et une dynamique propre, et emprunte, dans les univers nationaux et internationaux, des ressources de justification.

Image : @Mllefrancoallemande's Blog (mai 2010)