Marseille internationale

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mardi 25 mars 2014

[Municipales 2014] Les perspectives du second tour

A

Un billet d'analyse du premier tour de la municipale marseillaise complémentaire à celui-ci est hébergé sur Slate.

Le premier tour des élections municipales à Marseille - comme ailleurs, mais peut-être plus encore à Marseille - est une claque. Une claque pour la gauche, une claque pour ceux qui croyaient comprendre quelque chose au sens du « changement ». Et pourtant, ce n’est même pas une surprise : une participation faible, un FN historiquement haut, un PS en butte à un contexte national et local défavorable, un maire sortant qui conserve son avantage. Tous les ingrédients sont désormais réunis pour que la majorité UMP soit non seulement reconduite, mais renforcée dimanche prochain en dépit de l’âge du capitaine, d’un bilan mauvais, d’un programme inexistant et d’un pouvoir usé par 20 ans d’exercice.

Les jours prochains seront propices aux manœuvres et aux mobilisations dans chaque camp. La guerre de position laissera certainement place à de plus amples mouvements. En attendant, que nous dit le premier tour ? D’abord, qu’ils sont si nombreux à tirer les ficelles que tout s’est emmêlé.

Samia Ghali et les bastions socialistes menacés par l’extrême droite ? Les cas du 13/14 et du 15/16

La gauche et Samia Ghali devraient conserver la mairie du huitième secteur (15e et 16e arrondissements). Mais, alors qu’elle apparaissait être en mesure de dominer pour longtemps les quartiers nord, la voilà fragilisée à quelques mois du scrutin sénatorial déterminant pour son avenir politique. Certes, elle limite la casse, mais à quel prix ? Elle devait l’emporter au premier tour comme il y a 6 ans. La voilà contrainte à batailler une semaine de plus contre l’UMP et le FN et pour le maintien de son leadership sur les quartiers populaires. Pour le reste, c'est-à-dire le principal, la mairie centrale, ce n'est plus son problème depuis sa défaite à la primaire qui lui a ouvert une perspective pour le coup d'après.

Sa situation est confortable comparée au voisin du septième secteur (13e et 14e arrondissements). On se doutait que l’affaire Andrieux (l’ancienne députée du secteur, condamnée à de la prison ferme en première instance dans une affaire de corruption) allait laisser des traces, que le FN qui y présentait son chef de file allait réaliser un score important, mais de là à le voir en tête... Relégué en troisième position le PS et son représentant Garo Hovsépian, vétéran du socialisme des quartiers nord, sont mis sous pression par l'appel au « front républicain ». Se désistera-t-il au profit de l’adjoint aux sports de Gaudin, Richard Miron, au risque de contribuer à une alternance historique dans cet ancien bastion communiste ? Se maintiendra-t-il au risque de favoriser la conquête hautement symbolique d’un quartier populaire par le Front National ?

Un mot sur Pape Diouf qui s’est présenté dans ce secteur au nom de la « lutte contre le FN » et qui ne dépasse pas 8,5%. Son mutisme d’abord, son faible entrain à négocier avec les listes de Patrick Mennucci, ensuite, et enfin son incroyable décision de ne rien faire pour « éviter de perdre », auront illustré l’échec de sa démarche encore davantage que la faiblesse des scores de « changer la donne ».

Le guérinisme, dernier survivant du socialisme ? Le cas du 2/3

Le 2-3 est un territoire politique fascinant qui comprend l’un des quartiers réputés les plus « difficiles» du pays et dont le taux de chômage voisine les 50% (Parc Bellevue), un quartier - mais pas le même, ce serait trop simple - qui fait l’objet de la plus vaste opération d’aménagement urbain en Europe (Euroméditerranée), un quartier - mais pas le même - le plus ancien, le plus folklorique, le plus mythifié, le plus gentrifié, le plus contradictoire (le Panier).

Ce dernier est le lieu historique d’implantation de la famille Guérini, pas celle du parrain de la mafia des années 60, celle du Président du Conseil général mis en examen pour associations de malfaiteurs. C’est un quartier où on vote socialiste de génération en génération depuis plus d’un demi-siècle. Jusqu’à hier. Hier, on a voté pour Lisette Narducci, la « candidate de cœur » du Président Guérini. Cette situation montre bien que le vote a ici peu à voir avec les étiquettes partisanes et beaucoup avec les entreprises politiques individuelles et les machines clientélistes.

Narducci dernier rempart pour maintenir le 2-3 dans le giron de la gauche ? Mais la gauche est-ce encore Guérini ? L’a-t-elle jamais été ? Hier soir, Marseille bruissait d’une rumeur que personne ne voulait croire mais que tout le monde attendait : Narducci et donc Guérini, négociait avec Gaudin pour permettre à la première de conserver sa mairie de secteur en échange de son soutien au conseil municipal et au conseil communautaire. Guérini en soutien de Gaudin ? L’accord est désormais officiel. Ailleurs cette situation représenterait une chance inespérée pour le candidat socialiste de refaire son retard. Si vous le pensez, il vous reste encore quelques crédits à gagner pour obtenir votre licence en marseillologie. Ici, on se moque bien de ces considérations. Et le cynisme de la droite ne devrait pas la faire hésiter une seconde. Elle consommera un deal conclu il y a longtemps.

La droite solide sur ses points forts. Les cas du 6/8 et du 9-10

Gaudin réélu pour une poignée de voix au premier tour (6-8). Tessier bénéficiant d’une avance confortable sur le FN (9-10). Pas de surprise pour la droite dans ses deux secteurs forts. Circulez, il n’y a rien à voir.

Juste une image saisissante de Gaudin allant voter pour lui dans cette petite école communale. Les caméras l’attendent. A l’intérieur, on vote. Plus précisément, deux bonnes sœurs votent, tout sourire. Et puis Gaudin entre, accompagné de ses collaborateurs qui géreront bientôt la ville pour lui, avant de s’affronter pour lui succéder, si l’un d’entre eux ose.

Le slow des swing sectors. Les cas du 11-12 et du 4-5

On les disait chancelants, prêts à être cueillis par la droite. Le 4-5, d’abord, celui qui avait vu en 2008 la victoire de Renaud Muselier, l’ex-futur maire, pour quelques centaines voix contre Jean-Noël Guérini et qui avait déterminé l’issue finale du scrutin. Marie-Arlette Carlotti rêvait d’un doublé après avoir fait tomber le même Muselier lors des législatives de 2012. Les sondages la donnaient gagnante face au bras droit de « Muso », Bruno Gilles, le sénateur, le plus fin connaisseur de la cuisine électorale marseillaise (autrement dit, il n’a aucun rivaux en France sur ce plan, hormis dans les Hauts-de-Seine). Et puis, plus de 15 points de retard et un espoir de conquête qui s’envole, et avec lui, la possibilité de ravir la mairie centrale.

Ce territoire était particulièrement scruté car il est le lieu de la nouvelle immigration. Après les Grecs, les Italiens, les Algériens, les Comoriens, les néo-Marseillais sont parisiens. Et ils viennent s’installer ici, entre Baille, Les Chartreux et Cinq Avenues. Que veulent-ils ? Que cherchent-ils ? Nul le sait, mais ils votent c’est sûr (et paient des impôts). Et certains découvrent que le bobo parisien, baigné par le soleil de la Méditerranée, vote à droite.

À la mi-journée du vote, des incidents auraient éclatés dans une cour de récréation (!). Des individus mandatés par le candidat UMP intimideraient des électeurs. La police est appelée, les « militants » interpellés. Quelques heures plus tard, on apprend que l’incident n’a pas existé. L’article est retiré du site de La Provence. On n’en saura pas plus que les résultats du dépouillement.

Dans le 11-12, Christophe Masse ne parviendra décidément jamais à lever la malédiction qui lui refuse le fief qui était autrefois celui de son grand-père et de son père. Il s’incline contre Roland Blum, 69 ans, élu pour la première fois il y a 35 ans. Les swings sectors sont finalement aussi stables que les arrondissements bourgeois.

Un échec personnel pour Mennucci ? Le cas du 1-7

Patrick Mennucci et ce scrutin, cela restera d’abord la surprise des sondeurs qui le donnaient avec 10 points d’avance quelques jours seulement avant que le suffrage universel ne le mette à plus de 11 points derrière Dominique Tian. Comment peut-on se tromper à ce point sur un échantillon aussi réduit ?

Au-delà de cette interrogation technique, cet échec (provisoire) pourra être durement ressenti pour un homme et son équipe qui ont parié sur la construction d’un programme lui-même articulé autour de la rupture avec les systèmes Guérini et Gaudin (dont ont voit avec les derniers développements dans quelle mesure ils sont liés) qui reposent sur la (promesse de) distribution de ressources clientélaire, la menace et la gestion déléguée à un syndicat. Ce programme là, les Marseillais l’ont-ils même vu pour l’avoir à ce point repoussé ? Allez encore une petite semaine. Comme elle vient.

Photo : Marseille, dimanche 23 mars, 19h20 (avec l'aimable autorisation de @theoneshotmi)

jeudi 2 janvier 2014

[Marseille, une histoire politique] Épisode 5. Le gaudinisme : stop ou encore ?

APublié dans le numéro 11 de VMarseille

En 1995, après 42 ans de gestion socialiste (33 ans pour Gaston Defferre, 9 ans pour Robert-Paul Vigouroux), la ville connaît l’alternance et un maire de droite pour la première fois depuis la municipalité Carlini (1947-1953).

Jean-Claude Gaudin triomphe d’un proche de Gaston Defferre (Lucien Weygand) en dépit d’une défaite à l’échelle de la ville de 500 voix. Faisant l’apprentissage du rôle d’équilibriste propre à la fonction, il place son premier mandat sous le signe de la continuité avec la régulation defferriste et de la rupture avec la gestion socialiste.

Se référant au modèle de l’ancien maire, il conserve la pratique syndicalisée du service public municipal, donnant des gages à Force ouvrière et affirme qu’il continuera de s’appuyer sur les comités d’intérêt de quartier, dont il fut un éphémère président de la fédération de Mazargues dans les années 1960. Néanmoins, il ne peut négliger son électorat centriste et chiraquien.

Soutien d’Édouard Balladur en 1995 (comme son prédécesseur Vigouroux) et membre de l’UDF à cette date, il engage un proche du nouveau président de la République, Renaud Muselier, en tant que Premier adjoint. Il est réélu en 2001 et en 2008 face aux listes socialistes menées par René Ometa, puis Jean-Noël Guérini.

Son arrivée au pouvoir municipal coïncide avec un événement étranger au pouvoir local, mais qui va profondément influencer les choix de la nouvelle majorité. En décembre 1995, l’État fonde l’Établissement public d’aménagement Euroméditerranée et décrète cette opération d’intérêt national.

Celle-ci ouvre à Marseille l’ère des projets urbains qui ne se résument pas à la requalification du bâti ou à la construction d’équipements de bureaux et de logements dans l’hyper-centre. Ils impliquent une stratégie de développement économique autour de la reconversion des industries traditionnelles en activités de service qui font la part belle aux industries dites "créatives" (nouvelles technologie, communication et médias, culture). Euroméditerranée est en outre pensé par l’État comme un instrument de repositionnement de la ville dans la compétition mondiale des villes pour attirer des investisseurs.

Gaudin maire de Marseille en 1995 ne reconnaîtrait pas la ville qu’il continue pourtant de diriger 20 ans plus tard : ni la rue de la République saisie par la finance, mais pas encore par les classes moyennes ; ni le front de mer, sa tour, ses équipements culturels et ses chantiers, ni même son Vieux-Port, semi-piétonnisé et semi-ombragé.

À l’heure du gimmick de la "ville mobile", chaque camp déplie la métaphore en accusant l’autre d’"immobilisme" et en promettant le "mouvement". La communication municipale a ainsi récemment tenté de proposer le slogan "On the move" avant de se rabattre sur "Marseille accélère". Plutôt que de se demander si Marseille "avance" ou "recule", on pourrait s’interroger sur les facteurs et les effets de ces transformations. On y verrait le cruel dilemme dans lequel est plongé l’exercice du pouvoir local : centre de la légitimité politique et dépossédé des principaux leviers de l’action publique.

Quand ce n’est pas l’État qui impose ses choix, c’est la délégation aux marchés qui prend le relais de la puissance publique locale, ou le transfert de compétences à d’autres échelles de prise de décision : la Communauté urbaine hier (qu’il abandonne en 2008, au moment où elle compte), la métropole demain.

Heureusement pour celui qui est resté le professeur d’histoire, sa ville peut encore se raconter sous le regard de la Bonne-Mère, de son "corset montagneux", de ses noyaux villageois où résonne à peine l’écho des kalachs (surtout quand ils font la une des médias parisiens).

Dans quelques mois la ville votera alors qu’elle apparaît au bord du gouffre ou à la croisée des chemins, c’est selon. Deux scénarii aussi caricaturaux que les personnages qui les produisent et les mettent en scène s’opposent.

D’un côté, la ville poursuit sa dérive auto-destructrice : le décompte des victimes des règlements de compte rivalise avec les affaires politico-judiciaires et les rapports des chambres régionales de compte pointant les mauvaises gestions s'empilent. De l’autre, elle profite de l’énergie aperçue dans le sillage de l’expérience Capitale européenne de la culture, qui – contre toute attente – n’aura pas été qu’une affaire "d’attractivité territoriale", mais aura vu l’expression d’une vivacité et d’une diversité culturelle rare dans le pays.

Aux manettes pour un quatrième mandat, continuera-t-il de raconter le destin d’un Marseille imaginée, en inventant une autre figure du maire, après le maire bâtisseur, le maire entrepreneur : le maire narrateur ? Écarté, il ne pourra même pas profiter de la retraite dans sa demeure de Mazargues. Affres du cumul, il lui restera le Sénat. Mais Paris, ce n’est pas Marseille et comme il le disait à la caméra de Jean-Louis Commolli et de Michel Samson à la veille des municipales de 1989 : "maire, c’est le plus beau des mandats".

lundi 9 septembre 2013

Mais pourquoi les Marseillais continuent-ils (d'envisager) de voter Gaudin ?

A « Parce qu’on est des rebelles ? », ais-je entendu, ironiquement, alors que la question fut soulevée - doit-on préciser lors d’une soirée arrosée ? Si la réponse est potache et emprunte, en le retournant, l’un des éléments les plus mobilisés du sens commun de la marseillologie, elle doit cependant être interrogée. Ne serait-ce que parce que l’un des objectifs de la discipline est d’interroger ce sens commun.

La question soulève en premier lieu un certain nombre de paradoxes, mais aussi quelques éléments d’explications trop évidents pour satisfaire nos mauvais esprits. Par quelle magie un pouvoir municipal parvient-il à se maintenir alors que le constat peut-être établi de l’essoufflement de vingt ans de règne ? Par quelle magie le titulaire septuagénaire de la magistrature locale suprême balaie-t-il toute contestation interne à son camp et apparaît en bonne posture face aux challengers socialistes en dépit de l’état catastrophique d’indicateurs qui ailleurs enjoindraient le maire sortant à sortir (chômage, insécurité, dette, image...) ?

Au fond, cette interrogation porte sur la permanence du pouvoir politique alors que se manifeste une recomposition tout azimut des pouvoirs locaux. Citons les effets conjugués de la force des acteurs du marché (dont les PPP ne sont qu’une facette), de la concurrence d’institutions territoriales (la communauté urbaine qui prive progressivement la municipalité des résidus de compétences) et de la diminution des ressources à disposition du maire pour maintenir son hégémonie sur la politique locale. Pour complexifier le problème, ce contexte de recomposition se déploie alors que les autorités locales bénéficient d’une décentralisation qui « organise » des gains substantiels de ressources matérielles (transferts d’argents et mise en œuvre de projets urbains) et symboliques (prestige) octroyées par l’État ou chèrement acquises par plusieurs décennies de mobilisation en faveur de « l’autonomie locale ».

Comme souvent, et c’est bien là le plus décevant et le plus stimulant, il n’existe aucune réponse à ces interrogations, mais plutôt une série d’explications, parfois contradictoires Rien n’est complètement satisfaisant, mais examinons les tout de même.

L’explication tautologique qui relève de la « prime au sortant » explique la position dominante du maire... par la position du maire. Elle n’est cependant pas sans pertinence dans un cadre normatif d’exception régi par la loi PLM. Celle-ci organise huit mini-scrutins électoraux qu’il faut remporter pour présider le conseil municipal et aux destinées de la ville. Cette élection indirecte, qui favorise assurément le pouvoir en place, présente le risque de faire élire une équipe dirigeante qui n’a pas obtenu la majorité relative en voix à l’échelle de la ville (ce fut le cas lors de la première élection sous cette configuration en 1983 ; le maire sortant-élu était alors le Ministre de l’Intérieur qui avait écrit et fait adopter cette réforme). Certains mobilisent enfin l’argument de la prime au sortant pour expliquer le Grand Chelem des listes Vigouroux en 1988 (la victoire dans les huit secteurs). C’est sa fonction de maire en place, qu’il occupait par intérim après la mort de Defferre survenu deux ans avant, qu’il lui aurait permis de survoler l’élection.

Ce précédent type de « raisonnement » est lié au deuxième, structuré autour de schémas culturalistes. Il fait état d’une « tendance » monarchique dans l’exercice du pouvoir local et s’appuie sur un constat historique : la ville de Marseille n’aura connu que trois maires en 60 ans (dont un pape de transition - 9 ans, tout de même). Au regard des autres villes du pays, cette longévité des titulaires du pouvoir local est assez banale et traduit des logiques de notabilisation largement investies par la sociologie politique (voir les travaux de Philippe Garraud, Rémi Lefebvre et bien sûr Jacques Lagroye).

Dans la même période (disons la Ve République), Bordeaux n’a connu que deux maires, Lille trois ; Lyon et Nice cinq ; Nantes, six (notons l’exception toulousaine qui a consommé neuf maires, dont 5 depuis le début du XXIe siècle). Ce tropisme local du notable de la Ve République nuance la thèse de la hiérarchie des marchés politiques qui soumet les mandants locaux aux responsabilités nationales. Au pays du cumul, les grands maires combinent souvent des mandats de députés, sénateurs, voire ministres (quand cela leur était permis).

Et si, troisième hypothèse, la gouvernance urbaine s’accommodait d’un pouvoir à la fois faible et stable ? En multipliant les protagonistes de la fabrique politique de l’action publique, en intensifiant les logiques de collaboration entre acteurs privés et publics, tout se passe comme si les formes contemporaines du régime urbain à la française stabilisent le pouvoir municipal, en même temps qu’elles rendent de moins en moins visibles leur action. Le passage de la ville entrepreneuriale », à la ville « néo-libérale » qui exprime la mutation entre une action politique orientée vers la croissance et le développement économique et un contexte de délégation massive des fonctions d’attractivité aux acteurs privés a-t-il à ce point changé le rôle du maire bâtisseur et visionnaire en cadre gestionnaire d’une entreprise en compétitivité ?

Les maires confinés dans le rôle de raconter le destin de la communauté auraient pris le parti de cette division du travail. Mystère de l’exercice du pouvoir local, la réduction des marges de manœuvre des édiles ne s’accompagne pas d’une perte de leur prestige. La fonction demeure aux yeux de nombreux impétrants « le plus beau des mandats » (pour reprendre l’expression de Jean-Claude Gaudin tenue devant la caméra de Comolli & Samson en 1988). Pour un Renaud Muselier qui avait tout misé sur la Présidence de la Communauté urbaine, s’imaginant en super-maire de Marseille en 2008 (et qui l’a payé cher), combien de candidats à la ligne de départ cet automne pour ce qui reste l’échéance suprême ? Si l’on en juge par l’état des forces alors que s’annoncent les primaires à gauche (et pas seulement au PS), à n’en pas douter, un certain nombre.

Demeure, enfin, le mythe de la ville rebelle qui soude un attachement à la « figure » du maire résistant et luttant, plus que négociant avec le pouvoir central pour obtenir auprès des cabinets ministériels parisiens des avantages pour leur ville (un argument qui paraîtrait incongru s’il n’était bien souvent que la seule justification du maintien du cumul des mandats). Georges Frêche, à Montpellier, avait fait de cette argument une redoutable arme de survie politique pour s’émanciper à la fois des tutelles jacobines et partisanes, mêlant discours populiste anti-parti sous couvert de forfanteries régionalistes.

Certes, on me rétorquera « mais tous ne votent pas Gaudin ». Mais comme un certain nombre l’envisagent...

Image : Résultats du sondage IFOP / JDD du 8 septembre 2013.

mercredi 12 janvier 2011

Marseille, canards boiteux

A L’année 2011- que je souhaite à chacune et chacun heureuse - s’ouvre dans un climat politique particulièrement trouble pour le contexte marseillais. Situé dans un intermède électoral, un an après les régionales, un an avant les présidentielles et les législatives, ce début d’année place les protagonistes dans une situation préparatoire inédite. Les municipales de 2014 s’annoncent ainsi comme une - longue - bataille autant indécise que décisive pour la ville et son territoire.

Dans le monde anglo-saxon, on a coutume d’affubler les sortants du qualificatif de Lame Ducks, « canards boiteux » pour signifier la perte de légitimité d’élus qui ne pourront remettre en jeu leur mandat. Ce déficit de légitimité ne frappe pas seulement le statut - symbolique - des futurs-ex représentants, mais également leurs décisions, si bien que la fin des mandats est le plus souvent marquée par l’absence d'initiatives politiques d’envergures. Précisément, l’expression désigne la période dans laquelle un élu est toujours en fonction, alors que son successeur, déjà connu, n'occupe pas encore le poste. Si les sortants pourraient se sentir libérés des contraintes qui pèsent sur ceux qui doivent rendre des comptes aux électeurs dont dépend la survie politique - c'est ainsi que la guerre de sécession trouve l'origine de son éclatement par cette période, le fait d’être dégagé du « siège de l’opinion » pour reprendre l’expression de Bernard Manin qui désigne l’un de ses principes du Gouvernement représentatif peut produire l’effet inverse et entraîner l’inertie, voire la paralysie du pouvoir.

En France, l’expression revêt un autre sens et désigne ceux qui sont isolés, à l’écart, honteux. Dans le monde économique, elle renvoie aux entreprises peu rentables et mal adaptées au marché.

À Marseille, deux spécificités peuvent être dégagées au regard du problème du canard boiteux. Tout d’abord, cette situation est extraordinairement longue. Malgré un affichage politique attendu selon lequel, il ne « s’interdit rien », personne n’envisage que Jean-Claude Gaudin, qui sera alors âgé de 75 ans en 2014, brigue un quatrième mandat.

À droite, donc, les ambitions - et les ambitieux - sortent du bois. Renaud Muselier et Guy Tessier devraient, en toute logique, s’affronter. Un temps envisagé à l’Élysée, l’hypothèse Henri Guaino semble désormais abandonnée. Ce n’est pas parce que Gaston Defferre était Cévénol, que les logiques claniques micro-locales s’effacent pour offrir, ne serait-ce qu’à la « plume du Président » inspirateur du projet méditerranéen de Nicolas Sarkozy, une piste d'atterrissage pour parachute ensoleillé.

À gauche, comme en 2008, Jean-Noël Guérini mènera le combat pour reconquérir la ville au nom du Parti socialiste pour la première fois depuis 1988 - cela fera tout de même 26 ans en 2014. « Mènera » ? Sans doute. A moins que ne se produisent les effets de la deuxième spécificité du contexte politique marseillais, décidément claudiquant.

Les affaires. Nul besoin ici de revenir sur le climat politique marseillais devenu irrespirable depuis l’arrestation de Monsieur Frère, Alexandre Guérini, soupçonné de divers délits - corruption, détournements de biens publics etc. - et surtout d’avoir joué un des tous premiers rôles dans le casting de la Communauté urbaine depuis l’alternance de l’exécutif en 2008. L’association « gestion des déchets », « Baresi, mafia » ont permis de nourrir un feuilleton médiatico-judiciaire dans lequel aucun ingrédient ne manque : de la figure du juge déterminé face au système politique supposé corrompu aux lettres anonymes, la saga se déploie en épisodes. Dernier en date, l’initiative d’un fonctionnaire du Conseil général qui endosse les habits de Julien Assange pour proposer de divulguer les secrets les plus enfouis d’une institution qui n’en finit plus de susciter le soupçon. Ce n’est pas sa tentative de suicide qui risque d’apaiser les esprits.

Outre les résultats judiciaires, il importera de voir les conséquences politiques d’une affaire qui est en train de devenir un scandale. En somme, l’affaire Guérini Alexandre risque-t-elle de diminuer les chances, voire de les anéantir, de Guérini Jean-Noël ? Quelle sera la réaction de la Rue de Solférino si les développements impliquent le désormais Président de la Fédération des Bouches-du-Rhône ? Le relatif affaiblissement du patron peut-il profiter à des challengers qui ont pu se trouver en désaccord avec lui par le passé - Patrick Mennucci en tête ? Enfin, et surtout, le juge Duchaîne ira-t-il jusqu’au bout, y compris au delà des clivages politiques et des temporaltés électorales, découvrant l’ampleur d’un «système » politique, c’est-à-dire d’un milieu dans lequel chacun se tient et où une découverte ici conduit à une révélation là ?

Dans l’attente de ces réponses - judiciaires et politiques - la marche boiteuse des affaires marseillaises pourrait bien faire trébucher l’action publique locale. Sur ce plan, on annonçait une année 2011 décisive avec l’annonce de la programmation de 2013 - sans cesse différée - l’inauguration des travaux sur Euroméditerranée I - sans cesse repoussée - et le lancement d’autres sur Euroméditerranée II - déjà retardé. À moins que la gouvernance territoriale ne soit à ce point déconnectée des gesticulations politiques et la délégation au marché ne soit à ce point aboutie que les béquilles de la démocratie ne servent même plus à soutenir la course de l’expert-aménageur ?

samedi 16 octobre 2010

Les appropriations marseillaises du conflit social

A Le maire de Marseille s’est exprimé ce matin dans les colonnes de La Provence sur la traduction locale du mouvement social actuel qui s’oppose à la réforme des retraites.

Interrogé sur le blocage de la raffinerie pétrolière de Fos, le grève qui touche la collecte des déchets, celle dans les cantines scolaires et évoquant le départ de la compagnie Ryanair du terminal MP2 de Marignane, le premier magistrat a livré une interprétation très marseillaise du conflit sur les retraites répondant aux registres tout aussi locaux employés par les organisations syndicales de la fédération des Bouches-du-Rhône. Tout se passe comme si le conflit social qui a lieu à Marseille était déconnecté des enjeux nationaux.

Les registres locaux du mouvement social : découplage et agglomération des revendications

Certains des éléments évoqués dans l’interview, que ce soit par le maire ou par le journaliste, sont des mobilisations qui n’ont, au moins dans leur origine, que peu à voir avec la réforme des retraites.

Ainsi en est-il du départ de Ryanair, strictement lié à une décision de justice datant du printemps dernier et condamnant la compagnie pour travail dissimulé, en vertu d’un décret pris en 2006 qui soumet au droit français les personnels navigants des compagnies étrangères installées en France.

Ainsi en est-il également des grèves affectant les activités portuaires. Comme nous le rappelions, les organisations syndicales ont appelé dès le lundi 27 septembre à la grève afin de contester les effets de la réforme portuaire de 2009. Certes, ce mouvement se greffait à des arrêts de travail quotidien de 6h sur les terminaux de marchandise qui relève directement de la protestation contre la non-prise en compte de la pénibilité des activités portuaires dans la loi portant réforme des retraites.

Un éditorialiste du Figaro s'étonnait la semaine dernière sur les ondes de France inter de la grève sur le port de Marseille. Mettant en avant un précédent accord entre le gouvernement et les organisations syndicales portuaires, il expliquait que la réforme ne concernerait ces personnels qu'en 2018. Si on peut s'étonner de ces discours qui visent à discréditer la parole de ceux qui contestent au motif qu'ils ne sont pas concernés (sur ce plan, il est vrai, les lycéens ont remplacé les dockers), ils ignorent le fait que ces grèves, au moins dans un premier temps, n'ont eu pour objet que la réforme portuaire. En outre, ils occultent les capacités agglomérantes des mouvements sociaux.

La déclinaison marseillaise de la mobilisation sociale nationale semble ainsi évoluer dans une sphère autonome si bien qu’elle laisse à penser qu’elle est moins une traduction locale d’enjeux nationaux, qu'une appropriation spécifique.

Les enjeux internationaux de la grève : image et déclassement

Jean-Claude Gaudin a annulé le voyage qu’il avait prévu en Chine dans le cadre de la relance de la coopération sino-marseillaise. En cause ? L’intérêt général de Marseille qui commande sa présence. En jeu ? Le « retour du déclin de la ville» qui menace.

Ce discours du déclin est un classique de la justification des politiques urbaines engagées à Marseille depuis le début des années 1990 et qui ont pris une tonalité internationale lorsque s’est intensifiée la compétition inter-territoriale lors de l’ouverture du marché commun. Ce déclin est objectivé par des chiffres qui sont brandis par les élites locales quand il s’agit d’évoquer les bilans passés ou les impératifs de l’action présente et à venir : une perte de 150 000 habitants entre 1975 et 1990 et de 50 000 emplois industriels et la précarisation d’un quart de la population. Progresser dans le classement de la DATAR de 2003 - plaçant Marseille au 23ème rang - est devenu pour les élites politiques et économique de la ville, un programme et un mandat inscrit au coeur de toutes les initiatives - attirer des entreprises et des institutions internationales, organiser des évènements et des projets urbains de dimension internationale aux premiers rangs desquels figurent la désignation de Marseille-Provence Capitale européenne de la culture en 2013 et l’opération d’aménagement urbain Euroméditerranée.

Le discours du déclin obéit cependant à des fonctions tellement plurielles qu’on ne sait plus bien s’il envisage la ville déjà en déclin, s’il s’agit de l’en sortir ou d’éviter son retour : «le blocage a de réelles et lourdes conséquences économiques qui accentue le déclin de Marseille (...)» et quelques lignes plus bas « Je ne veux pas du retour du déclin à Marseille».

Le Petit Journal de Canal + illustrait dans un reportage hilarant de quoi Marseille portait encore le nom et dans lequel se confondait projection de clichés et d'effets de réalité (si bien que les fausses mises en scènes du début semblent presque plus crédibles que le vrai comptage du syndicaliste). Au-delà de l’anecdote, le déroulement marseillais du conflit social national porte des traces spécifiquement locales, c’est-à-dire qui trouvent leur origine dans des enjeux et des espaces locaux. Il tend à illustrer le fait que la mobilisation locale n’est pas un avatar d’un mouvement national, mais puise, en contexte, des registres d’expression et une dynamique propre, et emprunte, dans les univers nationaux et internationaux, des ressources de justification.

Image : @Mllefrancoallemande's Blog (mai 2010)

jeudi 18 juin 2009

Olympique de Marseille : enjeu du pouvoir municipal ?

A La crise qui secoue l'OM suite à la démission-révocation de son Président, Pape Diouf est l'occasion d'une prise de parole insolite de la part des élites municipales.

Extrait :

Eugène Caselli, président de MPM (PS) : "Je salue le très grand dirigeant sportif, qui a été toujours exemplaire. Je regrette son départ."

- Jean-Noel Guérini, président du Conseil Général (PS) "Au terme d’une belle saison qui a permis à l’OM de retrouver pour la troisième saison consécutive la Ligue des champions, Robert Louis-Dreyfus, actionnaire principal, et Pape Diouf, président emblématique, n’ont pas donné suite à ce qui restera "une belle aventure". Le supporter que je suis le regrette, comme il a regretté le départ d’Eric Gerets. Alors que le club a retrouvé une stabilité financière et une crédibilité sportive, grâce au travail de Pape Diouf, j’espère que le climat de défiance qui s’est installé au cours de ces jours derniers ne se prolongera pas. Pour l’avenir de l’OM, par respect pour tous ceux qui s’enthousiasment pour un club unique en France, profondément ancré dans la vie quotidienne de tous les Marseillais et de tous habitants des Bouches-du-Rhône, il est vital que les enjeux sportifs ne passent pas au second plan. Tout en étant conscient des difficultés, j’espère que tout sera mis en œuvre pour conforter la place de l’OM au sommet de la hiérarchie du football français et européen en balayant toutes les suspicions qui nourrissent des réflexes d’un autre temps. Pour moi, l’OM doit atteindre cet objectif, au cœur d’un stade Vélodrome modernisé, qui appartient à tous les Marseillais."

- Richard Miron, adjoint aux sports (UMP) : "Cela fait partie de la vie d'une entreprise que de choisir avec qui l'on travaille. Je le remercie pour tout ce qu'il a fait. Je suis certain que son successeur saura trouver l'équilibre nécessaire pour ce club car l'OM représente l'image de Marseille."

- Jacques Pfister, président de la Chambre de commerce : "On est très attaché à l'OM car c'est le seul objet connu du monde entier que nous ayons. Quand vous allez en Afrique, en Chine, on vous en parle. C'est un capital qu'il faut préserver et qui doit retrouver de la stabilité et des résultats sportifs."

- Jacques Dallest, procureur de la République de Marseille : "C'est la continuité qui prime, que l'on soit Marseillais de souche ou d'adoption. Je souhaite que l'OM aille le plus loin possible dans le parfait respect de la déontologie, de la morale et de l'éthique sportive, avec des résultats positifs."

- Dominique Mattei, bâtonnier de Marseille : "J'espère que ce départ n'affectera pas le club de turbulences. Il est dommage que l'image de sérénité qui se dégageait de l'OM soit troublée par ce départ."

Jean-Claude Gaudin n'est pas en reste. Après un communiqué hier, il tenait une conférence de presse ce jour à l'occasion de la tournée des stades susceptibles d'accueillir l'Euro en 2016 organisée par les dirigeant du football français. L'occasion lui a été donnée de confirmer le fait "que le Vélodrome restera la propriété de la ville, tout comme la Commanderie". Façon de mettre fin, à l'hypothèse du naming et de réaffirmer le projet de partenariat public-privé (on évoque 160 millions d'euros) qui consiste à moderniser le stade, porter sa capacité à 70 000 places et couvrir l'enceinte. Visiblement excédé, il déclare n'avoir pas été informé de la décision de l'actionnaire majoritaire, Robert Louis-Dreyfus et se déclare "étonné que l'on s'en prenne à Monsieur Pape Diouf, dont nous avions le sentiment qu'il avait bien accompli les choses. Mais vous savez que sous la municipalité Gaudin, on ne mélange pas la politique et le football, c'était d'autres époques. Nous ne faisons pas cela.". Le maire rappelle alors un principe qui contraste avec la situation : "Je n'ai pas de commentaire à faire, je l'ai fait dans un communiqué (sic). On ne m'a pas donné un coup de fil, ni rien, on aurait pu le faire. On ne l'a pas fait, on ne l'a pas fait. Ne m'en faites pas dire plus".

Il en a dit pourtant davantage. L'Olympique de Marseille serait bien un enjeu du pouvoir municipal. La fonction d'intégration sociale est largement évoquée par les études sur le supporterisme à Marseille. La fonction politique l'est moins. Gaston Defferre avait l'habitude de revendiquer le titre de "Maire de l'OM" et l'arrivée de Bernard Tapie à la tête du club en 1986 est avant tout une décision politique inscrite dans l'exercice du pouvoir municipal. Cette vidéo disponible sur le site de l'INA est avec le recul édifiante. Le discours relatif à l'instrumentalisation du club comme vecteur de promotion de la ville est identique en tout point avec celui d'aujourd'hui. La municipalité a d'ailleurs exercé la présidence par intérim lors du dépôt de bilan soldant les années Tapie. Ce matin, sur les antennes de RMC, Renaud Muselier, longtemps dauphin de Jean-Claude Gaudin, a du décliner l'hypothèse de son arrivée à la tête du club évoquée par Le Parisien avançant l'idée que "cette activité était incompatible avec son engagement politique".

L'hypothèse de l'usage clientéliste de l'OM semble séduisante, mais un peu facile. Les spécificités locales ne suffisent pas à faire du football, une ressource clientélaire échangeable politiquement. Il est indéniable que la réputation de l'OM véhiculée par ses performances et par la notoriété de ses supporters (la fameuse ambiance du Vélodrome) est un atout dans la compétition territoriale offrant l'image d'une ville unifiée et bouillonnante et pouvant renforcer son attractivité. Il y a peut-être également aussi un peu de l'identification du club à la ville et du sentiment d'appartenance de ses habitants avec l'OM (on se souvient que lors du procès des comptes de l'OM en 2007, le procureur avait déclaré prendre en compte la spécificité de "l'institution sociale OM" dans son attitude dans les débats). La colère qui semble monter contre l'actionnaire majoritaire "suisse" et son conseil de surveillance "parisien" illustre moins un phénomène de xénophobie, qu'un patriotisme municipal exacerbé par un sentiment de dépossession du destin de la ville que l'on pourrait comparer avec les résistances qui commencent à émerger sur la transformation physique de la ville (port, Euroméditerranée) et le manque d'ancrage social des grands projets urbains. Les clubs de supporters - dont le pouvoir d'influence dans la gouvernance du club est comparable à celui des CIQ, par analogie, dans la municipalité - s'apprêtent à publier un communiqué commun où l'on sera attentif à l'expression de ce sentiment de dépossession. Qui pourrait aussi en dire davantage.

mercredi 1 avril 2009

Marseille 2013 : les premières fissures du jouer collectif

A La désignation en septembre dernier de la ville de Marseille du territoire Marseille-Provence, comme Capitale européenne de la culture a suscité l’enthousiasme mais aussi la surprise des observateurs et des acteurs de l’actualité marseillaise. « Marseille 2013, c'est la victoire d'une méthode : le jouer collectif, a déclaré M. Pfister, le président de la candidature, c'est la réussite d'un formidable élan du territoire Marseille-Provence, dont les acteurs politiques, économiques et culturels de 130 communes ont su se rassembler autour d'un même projet militant ». En conférence de presse ou sur leur blog personnel, les trois élus principaux de la région se félicitent de cette unité retrouvée. Pour M. Gaudin, « c’est l'esprit d'équipe qui a gagné. Nous avons eu l'appui de 80 collectivités qui ont toutes une richesse extraordinaire. Nous nous sommes réunis et nous avons gagné » ; M. Guérini, « ensemble, au-delà des clivages politiques, nous avons su relever un véritable défi. Ensemble, je suis certain que nous ferons gagner la culture dans les Bouches-du-Rhône et à Marseille » ; ou M. Vauzelle , « la victoire d’aujourd’hui est le résultat d’une démarche exemplaire de partenariat entre les différentes collectivités dont la Région se félicite. C’est une belle image de la politique et de notre région que nous avons offerte, en démontrant notre capacité à travailler ensemble, élus de tous bords, acteurs culturels et économiques, sur un projet majeur pour notre développement et notre rayonnement ».

Cette unité davantage qu’un consensus semble avoir été assuré par le pilotage du monde patronal local, métropolitain regroupé autour de la Chambre de commerce et de son président Jacques Pfister, par ailleurs président de l’association Marseille-Provence 2013. La dépolitisation de la conduite du projet fut un atout dans la candidature : elle a permis de désamorcer par avance les rivalités et de surmonter la fragmentation politique. Ainsi, la gouvernance de l’association assure la stricte égalité des collectivités locales et des institutions partenaires dans la prise de décision. À l’image du projet de Lille 2004, cette méthode a contribué à reconsidérer le pouvoir métropolitain autour de représentations internationalisées et managériales à rebours du folklore régional promues par certaines structures associatives culturelle locales et par certains élus.

Les «Ateliers de l’Euroméditerranée » imaginées par Jean Digne dans son projet de « Mille Talents, Milles Projets, Mille Entreprises » entendent développer dans les entreprises de Marseille, l’accueil et le travail en résidence de créateurs et d’artistes internationaux. Il est révélateur de souligner que le projet de M. Digne est issu d’une commande des « Mécènes du Sud » fondés par une dizaine de grandes entreprises dont les activités sont tournées vers l’international et qui fut le format de départ de la candidature.

On pourrait à l’envi insister sur la primauté des élites économiques métropolitaines sur les mondes politiques marseillais. Cette primauté, toutefois, ne doit pas nous conduire à conclure à la subordination des élus face aux patrons. Ces derniers se sont appuyés sur les édiles et leurs ressources pour relayer des intérêts partagés auprès des institutions européennes. L’idée est en effet d’utiliser la culture comme un levier d’attractivité et promotion de territoire. L’organisation d’évènements culturels n’est pas la finalité de l’opération. Celle-ci réside davantage dans la progression de l’agglomération marseillaise dans la hiérarchie des villes européennes. Le Club Ambition Top 20 mis en place par la Chambre de commerce organise des road shows dans les villes européennes pour promouvoir la candidature et occuper un rang supérieur dans la compétition territoriale. La trajectoire de la candidature est ainsi un objet particulièrement intéressant pour observer la pluralité des changements d’échelles qui président à la transformation des pouvoirs urbains et à l’émergence d’une gouvernance métropolitaine à Marseille.

Cette gouvernance n’est pas synonyme, nous le répétons car la notion de gouvernance est parfois sujette à des interprétations en ce sens, d’une évacuation du politique. La récente empoignade lors du Conseil municipal de la ville de Marseille en début de semaine est là pour en témoigner. La passe d’armes qui a opposé Renaud Muselier, délégué spécial de la ville pour la Capitale européenne de la culture 2013, et Jean-Nöel Guerrini, chef de file de l’opposition municipale, indique que nous sommes passés à une autre phase dans le projet. Une phase propice au reclassement des acteurs politiques.

La polémique porte sur une information faisant état de la volonté de la mairie de mettre en place un « guichet unique » qui permettrait de centraliser les demandes de participation aux projets culturels et le cas échéant, de les sélectionner. L’enjeu n’est pas mince : la mairie, qui a participé dans la phase de la candidature à hauteur de 90% du financement de l’association, entendrait décider seule de l’attribution du label et des financements inhérents.

Le groupe socialiste réagit par une lettre adressée à M. Gaudin et parue dans les quotidiens régionaux samedi dernier appelant curieusement au « rassemblement ». L’issue de la controverse n’est pas l’essentiel ici. Retenons que les élus sont de retour sur le devant de la scène 4 ans avant le lancement des festivités officielles. Cette lutte pour une potentielle récupération ne sera pas sans inquiéter les chefs d’entreprise qui avaient tout mis en ouvre pour éviter les retombées négatives de la division politique.

Une inconnue demeure, celle de l’exclusion du tissu associatif local de la définition du projet culturel. Thème sur lequel nous aurons probablement l’occasion d’y revenir.

En partenariat avec Rue89 / Marseille 89 A

Photo : http://marseilleunautreregard.wordpress.com/

mercredi 11 février 2009

De retour de terrain

ADe retour de terrain, il est temps de reprendre le fil du blog et de faire le point sur mes cercles des politiques locales internationales.

La politique locale

En début de semaine, s'est tenu le conseil municipal (au passage on notera le relifting du site internet de la mairie). La vidéo du conseil est disponible ici.. Après la gouvernance partagée de la communauté urbaine, le jouer collectif de Marseille 2013, place à "la gouvernance décrispée" selon La Provence. Les termes évoluent - un peu- mais les faits restent proches : il s'agit de traduire le nouvel équilibre entre droite et gauche dans les institutions locales. Il s'agit également de montrer à l'intérieur et à l'extérieur que le gouvernement local peut produire du consensus sur les questions de développement économique et d'aménagement. On n'est pas loin de la gouvernance urbaine.
En question lundi, le tracé du tramaway entre la Canebière et la Castellane. Le groupe socialiste s'y était opposé (pour des raisons de coût, de doublon avec le métro,...) mais en échange de l'acceptation de 11 amendements sur 12 déposés, il vote le projet dans une ambiance de "simili consensus" selon Roland Blum. Nous avons déjà évoqué lors d'un précédent billet, le nouvel équilibre politique à Marseille qui réduit considérablement les marges de manœuvres de M. Gaudin. Comment interpréter autrement cette tendance après toutes ces prétendues concessions prétendument accordées à la prétendue opposition ? Mise à part le fait que ces concessions ne sont que des exigences obtenues par les véritables détenteurs du pouvoir urbain.

Les métropolisations

La question en haut de l'agenda métropolitain porte sur le trajet de la LGV. Aujourd'hui le ministre d’Etat, ministre de l’Ecologie, de l’Energie, du Développement durable et de l’Aménagement du territoire (MEEDDAT) reçoit les élus de la région. Il y a l'enjeu financier bien sûr, 11 milliards environ pour le tracé du littoral contre 8 pour le tracé nord. Il y a l'enjeu stratégique aussi à travers la question de l'accessibilité transrégionale de la métropole marseillaise. La promotion du tracé des métropoles s'inscrit dans l'insertion de Marseille dans un axe horizontal Barcelone-Rome. Si Marseille joue la carte de la Méditerranée, elle ne néglige pas l'atout de l'Europe. Ou comment devenir la capitale euroméditerranéenne sans maîtriser les enjeux continentaux ?

Les marchés mondiaux

De nouvelles prises de positions mondiales pour CMA-CGM, en Syrie cette fois ; une exposition à la Chambre de commerce et d'industrie sur l'Art s'invite au bureau et le lancement des "Mission entreprises 2013" "fer de lance de l'action du monde de l'économie pour préparer 2013' ; enfin, l'Express et le Point consacrent leur une régionale au futur de Marseille. Les maquettes impressionnent : un petit aperçu ici

La diplomatie décentralisée

M. Guérini était en voyage officiel en fin de semaine dernière en Algérie. Il y a rencontré le Président algérien au cours d'un déjeuner d'Etat organisé en l'honneur de Raul Castro (?!). MM. Guérini et Bouteflika aurait "abordé l’Union pour la Méditerranée (UpM) en toute franchise". M. Guérini a tout juste admis "quelques désaccords". "Je crois que le rôle de l’Algérie est fondamental et nécessaire pour l’avenir de l’UpM" a déclaré le Président du Conseil général, l'UpM est interprétée comme une "véritable chance politique qui doit permettre de dépasser les blocages du processus de Barcelone". Les projets de coopération du Conseil général avec l'Etat algérien devrait porter sur "la définition de la politique de l’habitat, le logement, dans les domaines des transports et de la culture et conforter les relations dans le domaine de la santé.''

mercredi 24 décembre 2008

Le parc national des calanques et le nouvel équilibre politique

A La vidéo postée lors du post précédent semble un peu confuse au Lecteur. Elle mérite donc un peu d'explication.

Au cours du dernier conseil municipal, une discussion a porté sur la création du parc national des calanques. L'ouverture de ce parc est prévu pour 2010 dans les calanques de Marseille, entre Marseille et Cassis, devenant ainsi le premier parc national péri-urbain d'Europe. Il est préparé depuis 1999 par un groupement d’intérêt public (GIP). Doté d'un financement propre, le GIP regroupe des représentants de l'État, des collectivités territoriales, du monde associatif et des propriétaires privés.

Un collectif est par ailleurs créé pour réclamer l'ouverture de ce parc et peser dans les négociations avec les élus locaux. En 1992, par exemple, la Ville de Marseille avait présenté un projet de modification du Plan d'occupation des Sols (POS). Retiré à la suite de la mobilisation du collectif, le nouveau zonage aurait autorisé la construction sur un périmètre initialement prévu pour accueillir le parc national alors que le site est classé depuis 1975 pour la partie terrestre et depuis 1976 pour la partie maritime. En outre, un dispositif législatif est censé protéger l'environnement dans cette zone (citons la Loi Littoral de 1986 et plus récemment la loi relative aux Parcs Nationaux de 2006 qui remplace la loi de 1960).

Pour résumer, on a donc un enjeu environnemental porté par une mobilisation collective de type associatif engagé dans des négociations avec les édiles qui poursuivent des intérêts contradictoires : pour schématiser, protection de l'environnement contre développement économique et aménagement urbain.

Le débat prend un tour politique. Le 15 décembre dernier, nous raconte Le Point, "la majorité du sénateur-maire UMP Jean-Claude Gaudin a approuvé avec des réserves l'avant-projet adopté le 10 octobre par le Groupement d'intérêt public des Calanques de Marseille à Cassis (GIP), portant notamment sur le classement en zone "coeur de parc" de certains espaces déjà urbanisés.". L'opposition enrage et entend faire voter un amendement pour supprimer les réserves. En fait, elle entend mettre la majorité devant une ambiguïté majeure : le sénateur-maire ne serait-il finalement pas purement opposé au parc ? M. Gaundin ne plombe-t-il pas le sujet ? Or, en ces temps de domination normative de l'écologie, il est difficile de paraître opposé à un projet de cet ampleur. Pour se justifier, la majorité évoque des "précautions supplémentaires". En fait, il semblerait que le maire soit sensible aux arguments des habitants des Goudes et de Callelongue qui se sentent menacés par l'initiative.

On entend dans la vidéo, M. Mennucci "exiger" une explication de vote sur le projet afin de montrer l'unité du groupe socialiste (liste Faire Gagner Marseille) face aux hésitations du maire.

Voilà pour le contexte.

Cet épisode montre le nouveau déséquilibre qui semble s'instaurer au sein des mondes politiques marseillais. M. Gaudin dispose de moins en moins de marges de manœuvre face au Conseil général, au Conseil Régional et à la Communauté urbaine détenus par l'opposition municipale. Un partage des tâches semble même se constituer entre leaders de l'opposition résumée comme suit par Rue 89 : "Jean-Noël Guérini passe généralement la première couche. Eugène Caselli, également élu, la seconde. Patrick Mennucci, président du groupe socialiste, assurant pour sa part les finitions." Cette vidéo nous montrerait donc les "finitions". Des finitions qui portent dans la mesure où M. Gaudin se voit contraint (après avoir été qualifié de "despote") non seulement d'accorder à l'opposition l'explication de vote qu'elle souhaitait et le vote sur le projet qui était préalablement refusé par le maire au prétexte que tout le monde était d'accord. En effet, le vote est unanime comme on le voit à la fin. Et M. Mennucci de conclure "voyez c'était pas la peine de s'énerver". Non, en effet. La séquence vise donc à montrer le basculement du lieu du pouvoir communal qui n'est plus municipale. Cependant, il ne s'agit pas de verser dans un institutionnalisme excessif (la configuration des institutions déterminerait des comportements), mais de comprendre comment les rôles des élites politiques locales se trouvent modifier par une situation nouvelle à Marseille : une cohabitation métropolitaine. Le paysage politique marseillais traditionnellement fragmenté se clarifie par une polarisation nette qui remet en question le thème du discours fédérateur avancé depuis la victoire au titre de capitale européenne de la culture.

mardi 23 décembre 2008

Où est l'agora marseillaise ?

athenes-agora-romaine-02.jpg Une comparaison rapide entre les dernières séances du conseil municipal de Marseille et du conseil de la communauté urbaine semblent montrer a priori l'éclatement des configurations politiques locales. Cet échange politique territorialisé de nature conflictuelle contraste avec le mot d'ordre du "jouer collectif" qui inonde les discours politiques depuis la victoire de Marseille-Provence au titre de capitale européenne de la culture en 2013. Ce paradoxe pose la question du siège du pouvoir à Marseille : qui décide ? Comment se construit la décision ? Les réponses à ces questions déterminent directement les conditions de production des stratégies et des politiques locales internationales.

Le conseil municipal est encore dominé par M. Gaudin. On se souvient des films de Michel Samson et de Jean-Louis Comolli, lorsque M. Gaudin, se présentant à la mairie en 1988, déclare : "Maire c'est le plus beau des mandats !". Le même Samson dans son Gouverner Marseille (écrit avec Michel Péraldi) montre dans quelle mesure l'Hôtel de ville est le lieu du pouvoir le plus convoité, le siège suprême de la puissance quand bien même les ressources matérielles de la municipalité sont désormais réduites au profit de la région depuis les lois de la décentralisation de 2003 et de la communauté urbaine depuis la loi Chevènement de 1999. Il semble toutefois que le pouvoir du maire n'a jamais été autant contesté et fragile qu'en cette fin d'année 2008.

"Sous la stabilité, l'effervescence" pour reprendre une formule de Samson/Peraldi. Si M. Gaudin est élu en mars dernier pour un troisième mandat (le plus beau ?), le coup est passé près. M. Guérini fut donné gagnant par les sondages jusque dans l'entre deux tours. Le "découpage" pasquaien a fait le reste. Mais le maire de la ville-mère est désormais le seul de son camp parmi le quadriumvirat qui dirige le territoire marseillais.

Jean-Noël Guérini, le patron des socialistes marseillais, comme il est coutume de le qualifier, dirige le puissant Conseil général (CG) des Bouches du Rhônes.Le budget 2009, "plan de bataille contre la crise", s'élève à 2,215 milliards d’euros (contre 1,653 milliard d'euros pour la mairie). Surtout, il investit les ressources qui lui sont offertes par sa position au CG dans son opposition au conseil municipal. Ainsi M. Guérini a-t-il présenté la semaine dernière un généreux plan de relance pour Marseille dépassant les 500 millions d'euros. Ce "cadeau" offert à M. Gaudin montre moins la générosité politique du Conseil général que la localisation de la puissance économique dans la ville.

Cette stratégie est d'autant plus efficace que M. Guérini n'est pas isolé. A la mairie, il bénéficie du travail de sape de Patrick Menucci. Je vous invite à voir cette vidéo pour s'apercevoir des difficultés auxquelles sont confrontées le maire.

Les socialistes bénéficient également de la majorité au Conseil régional sous la présidence de Michel Vauzelle. M. Vauzelle est récemment intervenu dans la crise sociale qui a perturbé la réouverture de la ligne TER Aix-Marseille pour fustiger la direction de la SNCF.

Enfin, la communauté urbaine est aussi présidée par un socialiste, Eugène Caselli, porté par des circonstances particulièrement confuse. M. Muselier s'en souvient. Mais l'annulation de l'élection de Sylvie Andrieux dans le 7ème secteur (13ème et 14ème arrondissements) risque de perturber l'édifice construit à MPM.

Au final, les analyses classiques sur le système politique marseillais qui font état de la fragmentation du pouvoir semblent particulièrement validées par la situation actuelle. Cette lecture prend le contrepied du discours sur le "jouer collectif" qui a pourtant été interprété comme la clé de la réussite de Marseille-Provence 2013. Toutefois, le multipositionnement des acteurs qui se retrouvent par le jeu du cumul des mandats dans des enceintes différenciées pour discuter de politiques publiques proches - certes avec des compétences parfois différentes - ,s'il brouille les cartes d'interprétation du pouvoir politique local, clarifie paradoxalement la nature des enjeux et du combat politique. Que M. Guérini préside la séance ou le groupe d'opposition, la lutte s'engage sur des termes équivalents. Et M. Gaudin semble de plus en plus isolé.