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Tag - Communautés

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mercredi 19 janvier 2011

La Révolution tunisienne dans Marseille, appropriation citoyenne et silence politique

A Difficile de ne pas revenir sur la révolution tunisienne lorsqu’on prétend tenir un blog sur l’internationalisation de Marseille. Sur les 600 000 Tunisiens résidant en France, on estime à 8% la part de la diaspora ayant élu domicile à Marseille et dans les Bouches-du-Rhône, soit près de 50 000 personnes. La ville occupe le troisième rang national après Paris qui compte plus de 250 000 Tunisiens, et Lyon, presque 75 000. Néanmoins, la structuration communautaire de l’échange politique et social propre à la ville de Marseille rend leur présence plus visible. En outre, ces chiffres fournis par l’Office des Tunisiens à l’étranger ne peut prendre en compte la part des Français d’origine étrangère et la masse des Franco-Tunisiens. En l’absence de statistiques ethniques, il est ainsi très difficile de mesurer le phénomène. Néanmoins, le Consulat général de Tunisie à Marseille recense exactement 82 580 personnes dans sa circonscription qui comprend les départements des Bouches-du-Rhône, du Var, du Vaucluse, du Gard, de l'Aude, des Pyrénées orientales, de l'Hérault et de la Lozère.

Dans le champ médiatique, les projecteurs se sont soudain braqués sur les réactions de cette communauté. Dès l’annonce du départ de Zine El Abidine Ben Ali, le vendredi 14 janvier, 2 000 Tunisiens (et/ou Franco-Tunisiens) ont ainsi manifesté dans les rues marseillaises pour célébrer la chute du dictateur (à défaut de la chute de la dictature). Comme souvent dans le cas des communautés marseillaises, la mobilisation fut permise par une association. Ici, c’est le Collectif Maghreb Solidarité, récemment fondé et soutenu par le Nouveau Parti Anticapitaliste et le Parti des Indigènes de la République, qui a été en pointe organisant des rassemblements à Marseille dès le 10 janvier - malgré l’absence d’autorisation préfectorale.

Par ailleurs, la révolution tunisienne a pu mettre en évidence le rôle diplomatique endossé par Marseille. La ville est, en effet, la seconde ville du pays en nombre de consulats (70). C’est donc devant le Consulat de Tunisie à Marseille, Boulevard d’Athènes, qu’a eu lieu une manifestation ce lundi 17 janvier, relatée ainsi par l’AFP :

« Une quinzaine de Tunisiens se sont présentés lundi matin au consulat général de Tunisie à Marseille pour exiger des garanties, notamment la continuité des services publics, après le départ du président tunisien. Se présentant sous le nom "Comité tunisien pour la paix et la démocratie", les manifestants ont réclamé le départ des partisans du Rassemblement constitutionnel démocratique (RCB) du président, affirmant que le consul général Mokhtar Bartegi était un proche du régime. Une altercation a éclaté dans les locaux du consulat, entre un des manifestants et un individu présenté comme proche du pouvoir par le comité. Des coups sans gravité ont été échangés. Les manifestants ont finalement pu rencontrer le consul général qui leur a garanti une continuité des services publics et l'inscription de tous les Tunisiens marseillais sur les listes électorales. »

Marseille accomplit ici un rôle de caisse de résonance des enjeux et des conflits qui se déroulent ailleurs. Loin du discours sur la ville-globale qui prétend traduire l’exercice d’une influence transnationale, Marseille s’apparente à une ville-monde dans laquelle sa composition sociale résume le monde qui l’entoure.

Le Point révèle que la manifestation des Tunisiens marseillais au Consulat fut présentée par les protagonistes comme une volonté de se « réapproprier » l’institution. Aussi, la ville-monde permet de déplacer la mise en scène de conflits extra-territorialisés. Elle est une tribune où se rejouent les passions collectives dont l’épicentre géographique est ailleurs. Les propriétés de la ville-monde rendent possible la reproduction des luttes et des passions collectives en d’autres lieux.

Marseille est également une interface physique entre la diaspora tunisienne et le pays d’origine. Une fonction de passeurs des échanges transnationaux s’ancre dans des pratiques et des dispositifs concrets. En l’espèce, le terminal 1 de l’aéroport de Marseille-Provence est investi de Tunisiens, exilés parfois depuis des dizaines d’années, et soudain désireux de rentrer au pays pour « voir ça ». L’aéroport est la représentation physique de la circulation des personnes entre territoires de migrations et rappelle, si besoin était, que les dynamiques migratoires ne se résument pas à la présence aux points d’arrivée, ni à la gestion policière des reconductions, mais s’institutionnalisent à partir de modes de circulations complexes dont l’aller est une composante essentielle du retour - et réciproquement.

Le milieu politique local allait-il rester muet face à l’écho qu’a donc représenté, à Marseille, le changement de régime à Tunis ? Les cérémonies des vœux qui se multiplient auraient pu fournir une occasion d’exprimer une solidarité locale à l’égard de mouvements d’émancipation d’un peuple, qui est loin de constituer l’étranger pour Marseille, mais une partie intégrante de son histoire, de sa grammaire et de son imaginaire. Marsactu a cherché en vain une trace de tels propos dans le discours du maire intervenant pour inaugurer un Mémorial dédié à l’histoire de la Marseillais, hymne national autant que chant de la liberté :

« Pas une phrase pour saluer le courage de la rue tunisienne, pas un mot pour les dizaines de morts tombés sous les balles de la police et des milices de Ben Ali. »

Pressé par les questions des journalistes, Jean-Claude Gaudin s’est aligné sur la non-position de la diplomatie française, vantant les mérites d’une non-ingérence et semblant presque regretter la Chute :

« Il n’y a pas de révolution sans excès, la France n’est pas là pour favoriser les excès. »

Et sidérant :

« Si les intérêts des nombreux français qui sont là-bas ne sont pas pulvérisés et l’atteinte à leur liberté aussi, alors il est clair qu’il vaut mieux qu’un gouvernement nouveau s’installe en Tunisie. »

En "clair", donc, la liberté et la démocratie en Tunisie devraient dépendre des « intérêts français », condition de la bienveillance de la France à la révolution en cours. En ces temps encore incertains pour le peuple tunisien qui n’a pas encore tout à fait conquis la liberté pour laquelle elle se bat, les paroles du maire d’une ville-monde ont surtout été celles du Président de CIQ qu’il fut.

mercredi 20 mai 2009

Marseille Espérance : 2013, évènement cultu(r)el

a Jean-Claude Gaudin a ouvert dimanche dernier le premier évènement labellisé Capitale européenne de la culturel. L'association Marseille-Provence 2013 avait choisi de soutenir la 6ème édition du Colloque "Religion et culture, transmission et modernités" organisé par Marseille Espérance. Le programme complet ici.

Y-aurait il quelque chose de surprenant ou de choquant à donner le privilège du lancement de l'opération 2013 à un évènement à connotation religieuse ? Qu'est ce que cet évènement nous dit sur 2013 et sur Marseille ? Pour répondre à ces questions, il est évidemment indispensable de revenir sur la place de Marseille Espérance dans le dispositif local de la régulation politique, sociale et donc, culturel.

En 1990, au lendemain de la profanation du cimetière juif de Carpentras, le maire de Marseille, Robert-Paul Vigouroux décide de créer une structure informelle rassemblant les responsables locaux des religions principales de la ville. Les évêque catholique, orthodoxe et arménien, le pasteur protestant, le cheikh président de la Fédération des musulmans du sud de la France, un imam sénégalais, le grand rabbin de Marseille, ainsi que des associations laïcs (Radio Gazelle, association des Vietnamien de Marseille) inaugurent ce groupement.

À l'origine de ce dossier on trouve Bruno Étienne, universitaire, spécialiste des religions, récemment disparu et qui selon son collègue et ami, Franck Fregosi, "n'a cessé d'affirmer l'inexistence d'une communauté musulmane entendue comme un ensemble monolithique d'individus ayant les mêmes pratiques, défendant les mêmes intérêts et mus par le souci de l'unité communautaire". Ses travaux sur l'islam tendent à montrer que la religion n'est pas importée, mais qu'elle est retraduite par les conditions nationales et locales au sein desquelles elle s'exerce. En d'autre terme, l'islam, tel qu'il est pratiqué en France, est une religion française. En outre, il insistait dans ses travaux et son enseignement sur la dimension laïque de la religion, sur les espaces non strictement religieux investis par les membres des soi-disant "communautés".

A On peut tout de même se demander si, malgré les louables intentions de ses pères fondateurs, Marseille Espérance serait autre chose qu'un outil politique au service de la gestion clientélaire des communautés. "L'avenir de Marseille, son dynamisme et sa prospérité, le bien-être de chacun, dépendent de la revitalisation de l'économie, mais en même temps de la qualité des rapports entre les communautés" déclare M. Vigouroux lors de la réunion inaugurale. Élargi progressivement à d'autres cultes (jusqu'au Grand vénérable de la Pagode de la Savine), Marseille Espérance déclare dans sa charte sa conviction dans l'instauration "d'un dialogue et d'une meilleure compréhension entre tous les Marseillais". À son arrivée à la mairie, Jean-Claude Gaudin décide de continuer l'expérience qui se signale par des prises de position mises en scène de manière spectaculaire : en 1996, le meurtre d'un jeune par un homme d'origine maghrébine suscitant une violente campagne raciste de la part du Front national ou les attentats du 11 septembre sont l'occasion pour Marseille Espérance d'exprimer un "œcuménisme politique" selon l'expression de Samson et Péraldi.

Pourquoi avoir confié à Marseille Espérance la primeur du label Capitale européenne de la culture ? Donnons la parole à Bernard Latarjet, directeur général de l'association Marseille-Provence 2013, qui s'exprimait au mirco de Med'in Marseille : "Les religions sont des composantes essentielles des cultures. Elles sont même souvent fondatrices des cultures, spécialement en Méditerranée. Aujourd'hui, en Méditerranée, mais partout dans le monde, la question des rapports entre la culture et la religion, entre la révélation et la raison, entre la foi et la connaissance... Elles sont à la fois fondatrices des cultures de Méditerranée, qui doivent connaitre à Marseille-Provence en 2013 une illustration exemplaire, mais elles sont aussi une actualité de plus en plus importante. Oui, les religion auront une place importantes dans les célébrations de Marseille-Provence 2013."

Dans le droit fil de l'édition 2008 des Rencontres d'Averroès, cette initiative tend à souligner le rôle assigné à la religion dans le dialogue culturel euroméditerranéen. Un rôle que l'on voudrait le plus éloigné possible du discours des chocs de civilisation qui voyait dans le culte, une institution archaïque à l'origine des conflits et des résistances à un supposé progrès universel (le marché, la démocratie libérale, la laïcité occidentale). La ville, parce qu'elle est le réceptacle d'investissements pluri-cultuels - même lorsque cet investissement est alimenté par une récupération politique, contribue à déplacer le dialogue entre les religions sur le terrain de la culture. Elle constitue ainsi un espace privilégié, une alternative aux politiques et aux discours sécuritaires. En choisissant de labéliser un évènement de Marseille Espérance pour lancer la Capitale européenne de la culture, Marseille 2013 se place ainsi d'emblée sur le terrain euro-méditerranéen du dialogue, conformément au thème du "passeur-traducteur" cher à Étienne Balibar, sans oublier de s'adresser à ses populations. Premier défi relevé ?

mardi 20 janvier 2009

Marseille, Gaza et la gestion des "communautés"

) Alors que l'intervention israélienne à Gaza s'achève pour laisser la place médiatique à l'investiture du nouveau Président américain, une polémique est en train de se former à Marseille sur l'attitude des élus locaux pendant le conflit.

Le week end du 10 et 11 janvier, des manifestations se sont tenues dans la région marseillaise les unes pour dénoncer "l'agression israélienne", les autres pour soutenir "le peuple israélien bombardé par le Hamas". Les élus locaux se sont précipités en tête des cortèges dans une certaine confusion.
Rémi Leroux, de Rue89, évoque une répartition des rôles. Les membres du Nouveau Parti Anticapitaliste rejoints par des élus communistes manifestaient aux côtés des organisations palestiniennes alors que les élus de gouvernement (PS, UMP, Nouveau Centre) se sont rangés derrière les banderoles du Crif.

Quelques jours après, une "lettre ouverte de protestation contre la participation d’Elus Marseillais à la Manif du CRIJF du 11/01/2009" est diffusée sur le site de l'Etincelle ("Petit journal numérique des quartiers nord") : "C’est avec stupéfaction que nous avons appris votre participation à la manifestation organisée, le 11 Janvier 2009 par le Conseil Représentatif des Instances Juives de France, manifestation qui avait pour but de soutenir l’armée Israélienne dans l’agression qu’elle mène actuellement à Gaza. Nous citoyens marseillais, électeurs et électrices habitants les quartiers populaires, qui ont largement contribués à vos élections et réélections respectives, sommes ulcérés par la rupture de la neutralité républicaine qui prévaut dans ce type de question et qui aurait du vous amener à une immense retenue dans vos implications partisanes. En tant que simple citoyen le fait de soutenir le peuple palestinien ou l’armée Israélienne relève d’un choix personnel a défaut d’être un choix moral et il s’agit en démocratie d’un droit fondamental. En tant que grands Elu(e)s vous n’êtes pas sans savoir que la préoccupation actuelle des pouvoirs publiques français est le maintien de la cohésion sociale et la lutte contre « l’importation du conflit du Proche Orient » dans l’hexagone. Pensez-vous que le fait de défiler dans les rues de Marseille en manifestant pour soutenir les agissements criminels du gouvernement Israélien soit la marque d’une quelconque sagesse ou d’un courage particulier inhérent à la charge républicaine dont le peuple souverain vous a donner mandat (...) ?"
On note parmi les premiers signataires des intellectuels comme Vincent Geisser (sociologue travaillant sur les questions d'islamophobie et professeur à sciences po. aix), des associatifs comme Charles Hoareau (Président d'Agir Ensemble contre le Chômage) et des politiques comme Armelle Chevassu (candidate aux dernières municipales sur la liste antilibérale "Marseille contre attaque à gauche"), Otmane Aziz (régulièrement candidat Verts / Modem à Belsunze) et des entre-deux comme Nassurdine Haïdari (vice-président du CRAN et adjoint au maire du 1er secteur).

Le samedi suivant, le retour du bâton prend forme...en image. Le site Med'In Marseille ("média euroméditerranéen des diversités à Marseille") met en ligne des vidéos d'une rencontre entre élus, habitants et militants de l'association "Quartiers Nord, Quartiers Forts". On y voit toute la peine qu'éprouve les élus socialistes, et particulièrement Mme Sylvie Andrieux, présente à la manifestation du Crif et très chahutée à la réunion associative, à justifier leur présence à la manifestation du Crif : "La présence de toutes les institutions était justifiée pour dire haut et fort et réaffirmer... même si il y avait des désaccords, moi je peux vous dire qu'on a parlé 30 secondes chacun... et il a fallu que les gens rétablissent le calme...on n'a pas fait plaisir".

Le débat sur la prise de position des élus locaux marseillais sur le conflit israélo-palestinien peut être différemment interprété : S'agit-il de manière classique d'une tentative, en l'occurrence ratée, de "gestion de la symbolique communautaire" ? Pour reprendre l'analyse de Samson et Péraldi : "la gestion de la ville reste conçue par les élites locales comme celle d'un fragile patchwork ethnique ou religieux auquel il faut prêter une attention sans faille". L'illustration de cette gestion peut se trouver dans les stratégies de construction des listes d'éligibles et la représentation en leur sein des membres des "communautés" (processus particulièrement bien analysés par...Vincent Geisser). Les épisodes de la semaine dernière tendent à montrer que la gestion des "communautés imaginées" s'ancre aussi dans le contexte international. Elle ne relève pas du domaine exclusif des élections ou des grands projets institutionnels ( Grande Mosquée, Marseille Espérance...).
Le débat peut enfin faire l'objet d'une lecture intermestic. On peut en effet poser la question de l'enchevêtrement des enjeux mondiaux et locaux dans la gestion de la ville (et plus seulement des communautés). Dans quelle mesure l'impact des évènements de politique internationale se répercutent-ils dans le gouvernement local ? A contrario, quels sont les effets des mobilisations collectives (politiques ou citoyennes) sur le déroulement / la représentation / le règlement de conflits lointains ?

Photos : http://20minutes.marseillebondyblog.fr/