Marseille internationale

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mardi 11 mai 2010

Barcelone, projection idéale-typique de Marseille

A Se rendre à Barcelone avec à l’esprit les comparaisons établies par les élites marseillaises est aux premiers abords un peu déroutant.

Juste avant l’atterrissage, on aperçoit une vaste étendue de porte-conteneurs qui contrastent avec la maigreur des Bassins est de la Joliette. Puis, en parcourant la ville ce ne sont pas les contrastes avec Marseille qui sautent aux yeux, mais les frontales oppositions.

Clichés contre clichés. Canebière contre Remblas ; Gaudi contre Haussman ; plaisance contre pêcheur ; puissance contre dénuement.

On comprend mal, dès lors, comment Barcelone est parvenue à devenir pour les responsables politiques et les acteurs du marché marseillais non pas une référence, mais un modèle à copier, un concurrent à dépasser.

On le comprend mieux si l’on considère la fabrique de Barcelone comme une projection idéal-typique du « nouvel esprit de Marseille ». La séparation sur trois sites, proches mais distincts, des activités portuaires - croisière, transports de passagers, stockage et circulation de la marchandise - fait penser aux discours marseillais relatifs à la séparation J4, Joliette et Fos.

L’utilisation du patrimoine architectural, la focale touristique et tertiaire du développement économique de la ville, les phénomènes de gentrification qui semblent ici pratiquement aboutie, la capacité à revendiquer avec succès l’attraction de centres de décision institutionnelle et d’« événements » dont chaque coin de Carrere vante la prochaine tenue constituent le programme de développement urbain marseillais. Les Volem un Barri Digne affiché sur les fenêtres des habitants du Barcelone gothique comme un encouragement au «nettoyage» du quartier ferait pâlir d’envie les promoteurs de Marseille-République qui se heurtent aux «J’y suis, j’y reste» des habitants de l’hyper-centre.

Il ne s’agit pas, dans ce billet, de céder à la tentation de la comparaison. Avant d’y séjourner brièvement, nous ne savions rien d’autres de Barcelone que ce qui est répété par les élites marseillaises ou ce qui relève du sens commun - le prisme identitaire catalan, la prospérité, l’autonomie.

Ce qui frappe à la visite rapide, c’est l’écho des discours et des projections marseillaises sur la morphologie urbaine barcelonaise. Si Marseille n’est en rien comparable à Barcelone - une évidence qui n’a pas encore été rappelée : si la majorité de la population barcelonaise n’est pas catalane, très peu de minorités visibles dans les Remblas - les élites marseillaises envisagent Barcelone comme un futur Marseille.

L’enjeu des urbanistes et des aménageurs, tel qu’il se laisse à voir dans les plaquettes d’Euroméditerranée par exemple, confond volontairement présent et avenir. Parler de Marseille en 2030 en utilisant le présent de l’indicatif rend en actes déjà produits des concrétisations à venir. Cette subtilité permet de répondre à la critique de l’absence de réalisation concrète d’un projet de grande ampleur aux perspectives lointaines. Elle rend présent ce qu’il est supposé advenir à Marseille. Comme une Barcelone projetée.

vendredi 27 novembre 2009

Barcelone, la rivale ?

A On pourrait à l’envi tenter d’objectiver la rivalité entre Barcelone et Marseille, la Catalogne et la Provence, l’Espagne et la France engagées dans une compétition pour l’exercice du leadership institutionnel dans l’espace méditerranéen et dans le contrôle des flux économiques maritimes. On pourrait au contraire montrer les effets performatifs d’une concurrence qui relève davantage du marketing urbain que d’une réalité économique. On pourrait, par ailleurs, tenter de décrire les limites, voire les dangers, des termes d’une compétition territoriale pour les équilibres sociaux internes et son non-sens alors que les territoires sont engagés dans des dynamiques croissantes de coopération. On pourrait enfin signaler la différence entre les échelles d’intervention des deux pôles dûe à des assises politiques et économiques qui n’appartiennent pas aux mêmes unités de grandeur au profit de la capitale catalane.

On préfèrera ici retranscrire la parole des acteurs marseillais qui se déploie sur l’une ou l’autre de ces modes de compréhension de la rivalité barcelonaise pour saisir la portée de cette concurrence.

« Barcelone s’est positionnée sur ce créneau en investissant l’espace culturel. Ici, à Marseille, nous entendons plutôt utiliser le développement économique et l’ingénierie financière en favorisant notamment l’installation dans notre ville d’institutions internationales spécialisées ». (Ville de Marseille, Mission Europe,)

« Marseille avait un peu tourné le dos à la Méditerranée pour se tourner vers l’intérieur et se rapprocher des grands pôles européens et ne pas apparaître comme le mauvais élève. Mais il y a eu une évolution de et les élus se sont rendu compte que la Méditerranée c’est notre champ et qu’elle peut être un atout y compris dans la perspective européenne. C’est là-dessus qu’on peut concurrencer Barcelone même si Barcelone est le premier pôle euro-méditerranéen, elle n’est pas une ville méditerranéenne, il n’y a pas de populations de la rive sud de la Méditerranéenne par exemple. C’est davantage une ville du sud de l’Europe qu’une ville Méditerranéenne qui fasse le lien entre les deux rives. Bien que sa dynamique soit plus importante, Marseille dans son identité est une vraie ville euroméditerranéenne. » (Ville de Marseille, Relations internationales)

« En 1995, l’Etat fait le constat au moment du lancement du Processus de Barcelone que la France avait une carte à jouer sur la Méditerranée. On a vu émerger des villes concurrents sur la Méditerranée, en l’occurrence Barcelone, qui commençait à s’afficher comme un pôle d’interface entre l’Europe et la Méditerranée et qui commençait à attirer des organisations internationales, des grands évènements, des entreprises. Pourtant, les autorités nationales ont commencé à percevoir comme légitime le faire de disposer aussi d’une interface euromediterranéenne. L’Etat se disait, « c’est curieux, j’ai une ville dont l’histoire, la localisation, l’activité s’est construit autour d’échanges avec le bassin méditerranée et malgré tout cette ville n’arrive pas à jouer le rôle que joue Barcelone ». Pourquoi ? » (Établissement public Euroméditerranée)

Quand on demande aux entreprises de différents continents, quels sont les villes qui peuvent prétendre à devenir hub entre l’Europe et la Méditerranée. Forcément, il y a Barcelone qui arrive en tête, mais juste après il y a Marseille. Alors, Ernst a refait une étude plus large où on est position un peu moins dominante. On voit Istanbul et Rome qui sont dans des positions significatives, mais ce qui est important c’est que le leadership de Marseille au niveau français est absolument incontesté. (Établissement public Euroméditerranée)

« Il faut que la ville regarde vers le Sud mais aussi vers l’Europe. À mon avis, c’est cet équilibre qu’il faut trouver. C’est un peu comme les bridges, ces appareils photos numériques qui sont l’intermédiaire entre le réflexe et le petit numérique. On doit trouver un compromis entre l’Europe et la Méditerranée. Parce qu’au fond Barcelone est une ville de la Méditerranée, mais qui n’est tournée que vers l’Europe. Nous, on est quand même plus tournés vers le Sud. L’ambition de cette ville, ce serait d’être cette tête de pont entre les deux rives. » (Chef d’entreprise, animateur du Club Ambition Top 20)

« Au moment du lancement du Processus de Barcelone, en 1995, le grand débat c’était de savoir qui de Marseille ou de Barcelone seraient la capitale de cet espace. Évidemment, on raisonne toujours en terme de capitale. Sachant que, et là c’est le Marseillais qui parle, le fait de se vouloir capitale, prétendre à être capitale montre bien qu’on ne l’est pas et c’est peut être la manifestation d’un complexe d’infériorité par rapport à Paris et d’autres. » (Conseil régional PACA, Mission Europe)

« Capitale est un peu le terme générique qui chapote toutes les ambitions. On l’utilise alternativement pour la culture, l’économie, le tourisme. On veut toujours être capitale de quelque chose et évidemment une capitale de tout. On est arrivé à synthétiser cela en disant « capitale euroméditerranéenne ». Je crois qu’il y a déjà une volonté d’afficher haut l’ambition. Quand on utilise le mot capitale, on est obligé d’obtenir des résultats (…). C’est une espèce de phare qui illumine tout le monde et qui est censé organiser des synergies. Dans le cas de Marseille, J’y vois ce rapport aux autres villes du Bassin méditerranéen. Alors, on pourrait parler de Barcelone, il se trouve aussi quelques capitales réelles, style Athènes. Il a bien fallu se hisser un petit peu au niveau. C’est donc l’idée qu’il y a certaines villes, certaines métropoles sur ce pourtour méditerranéen qui vont compter ou qui peuvent compter ; en se positionnant comme capitale, on se met d’emblée à leur niveau. » (Collaborateur d’élu)

« Les ambitions se définissent au regard des défis que l’on se pose, mais aussi aux concurrents que l’on se crée. Si vous abordez votre ambition politique sous l’angle de la concurrence avec Fos-sur-Mer, pour une métropole comme Marseille, et bien vous ne placez pas la barre très haute et vous n’allez pas faire rêver les gens. Mais sans même les faire rêver, vous n’allez pas mobiliser vos entreprises, votre secteur touristique, tout votre secteur économique. Il y a peu de chances qu’ils se bougent pour ravir la capitale de la pétanque à Aubagne. Si d’emblée vous affirmez « écoutez, nous, notre ambition, c’est d’être au même niveau que Barcelone », ma foi, les paupières se soulèvent un peu. On se dit « tiens, cela change », cela change, effectivement, de la rivalité avec Aix. Et pour placer la barre plus haut, vous changez les lignes politiques parce que d’un coup, en raisonnant comme cela, il y a tout un ensemble de problèmes qui paraissaient abscons et sans intérêt, qui deviennent visibles. De fait vous entrez dans une autre dimension. » (Collaborateur d’élu)

« Notre concurrent, c’est clairement Barcelone, plus que Gênes dont le port a été plombé par les dockers. J’espère que Marseille ne suivra pas le même chemin. Le vrai challenge c’est Barcelone. C’est un challenge qui est loin d’être gagné pour Marseille. Barcelone a des atouts importants, des atouts également concernant le maritime. Et la tradition. Il y a en Espagne, comme en Italie, mais surtout en Espagne, une tradition des grandes villes, de grandes régions. Barcelone, c’est la Catalogne. La région Catalogne par rapport à la région Paca, c’est dix ou quinze fois plus de budget. C’est une autonomie de gestion, de décision, de compétences, que n’ont pas les régions françaises. Et au niveau des villes, c’est la même chose. C’est notre concurrent, notre vrai concurrent et on va mettre du temps pour les rattraper. Les ports sont concurrents. Sur la captation de marchandises, nous sommes concurrents. Qui dit captation de marchandises, dit implantation d’investisseurs, d’acteurs portuaires, d’investisseurs économiques. C’est à nous de gagner des parts de marché. C’est donc un concurrent très, très important. Après, les conséquences s’enchaînent. Vous faites venir des entreprises, donc vous faites venir du monde, donc vous faites venir des gens qui s’y installent, donc vous créez des logements, donc vous faites venir des gens qui paient la taxe foncière et la taxe d’habitation, qui donc enrichissent la ville et c’est le cercle vertueux ou le cercle vicieux en sens inverse. » (Élu local)

« Barcelone a 10 ans d’avance sur tout le monde. Nous nous sommes beaucoup battus, pas contre Barcelone, parce qu’on n’a rien contre Barcelone, mais on trouvait anormal que Barcelone soit la capitale de l’Union pour la Méditerranée, compte tenu de ce qu’était Marseille. Ce n’est pas parce que l’on est Français, mais Marseille est la vraie capitale fédérative de la Méditerranée, du fait de son passé moyen-oriental et du fait de son présent maghrébin. Cela remonte à François Ier, les capitulations, les échelles du Levant, c’est une très vieille histoire et Marseille a joué traditionnellement son rôle. » (Réseau de collectivités locales)

« Barcelone joue sur une rivalité, qui, à mon avis, n’a pas de sens. Barcelone, Capitale de la Catalogne, nous, on n’est pas Capitale de la Provence, on est à part. Ni plus, ni moins. La puissance de l’économie de Barcelone qui équivaut à celle de Paris, n’a rien à voir avec nous. C’est une autre histoire. Mais Barcelone a des craintes. Parce que Barcelone qui s’est développée très tôt et intelligemment, mais a commis des erreurs de développement. Nous, ce qui a été notre faiblesse, le fait que l’on ait tardé, nous a permis de tirer des leçons qui sont profitables. En même temps, je pense qu’on ne peut pas s’inscrire en concurrence. Quand on se compare au foyer fiscal de Barcelone, il nous faudra cinquante ans pour y arriver. Dites-vous que Barcelone, c’est 3 millions d’habitants et 5 millions avec l’agglomération. Marseille c’est 800 000 habitants et 1 million et demi avec l’agglomération. C’est très insuffisant. Et dans le centre de Barcelone, c’est très riche. Après, c’est une autre histoire : sur l’aspect culturel par exemple, il y aurait beaucoup à en dire sur les effets du catalanisme ». (Ancien élu local)

Photo: Palais Pedralbes - Barcelone. Siège du Secrétariat Général de l'Union pour la Méditerranée

vendredi 26 juin 2009

Marseille, capitale mondiale de l'eau

A Vendredi dernier, 19 juin, la ville de Marseille a été désignée par le collège des Gouverneurs du Conseil mondial de l'eau pour accueillir le Forum mondial de l'eau en 2012. Elle était en concurrence avec la ville de Durban (Afrique du Sud) pour accueillir cet évènement. Pendant une semaine, les projecteurs seront braqués sur Marseille qui devrait accueillir plus de 20 000 participants, ainsi que des débats sur l'usage de cette ressource que l'on redécouvre à la lumière du paradigme du développement durable.

Cette victoire marque, selon le communiqué du Ministère de l'Écologie "la capacité de Marseille et de sa région à accueillir, avec convivialité, des évènements de dimension internationale". Avec convivialité, donc, Marseille poursuit sa stratégie d'accueil de grands évènements internationaux et de production d'une expertise mondiale sur des thématiques liées à son milieu ( eau, migrations) ou aux potentialités de croissance et de rayonnement (ingénierie financière, culture). Cette stratégie, enfin, trouve sa cohérence dans sa focale méditerranéenne et s'inscrit dans l'ambition de devenir capitale, c'est-à-dire un centre de commandement et de décision qui maîtrise les destinées de son espace proche.

Cette dimension stratégique ne doit toutefois pas cacher le fait que les acteurs locaux marseillais disposent d'une vraie expertise dans le domaine de la gestion de l'eau. On se souvient qu'en mars 2008, la région autonome de Catalogne - donc le rival barcelonais ! - soumise à une grave sécheresse avait demandé au Port autonome de Marseille ainsi qu’à la Société des Eaux de Marseille (SEM) l’envoi de centaines de milliers de mètres cubes d’eau par voie maritime afin de lui venir en aide. En 1983, déjà, ce sont les villes de Taragone (Espagne) et de Porto Vesme (Italie) qui avait bénéficié d'une livraison de 1,5 million de m3 d’eau brute de la part de la cité phocéenne.

La SEM, devenue Groupe des Eaux de Marseille, domine le marché provençal de la distribution d'eau potable, de collecte et de traite des eaux usées, domestiques et industrielles. Elle mène des actions internationalisées en direction du Maghreb et d'Amérique latine - et le cas échéant, aux villes des pays du sud de l'Europe. Elle forme par exemple les personnels locaux à la gestion de l'eau et de l'assainissement et procède à des transferts de technologie. Enfin, elle dispose d'une cellule humanitaire, "Water Help". On le voit à l'issue de cette description rapide, la SEM est un acteur local de premier plan dans la production et la diffusion d'une expertise compétitive sur une problématique de plus en plus sensible et stratégique et qui touche le cœur des fonctions locales, l'eau.

A Le groupe des Eaux de Marseille qui fédère 18 sociétés, dont deux à l'étranger, est le quatrième groupe français dans le secteur de l’eau, et s’articule autour de la Société des Eaux de Marseille, détenue à parts égales (48,83% chacune) par Veolia Eau et Lyonnaise des Eaux France. Le groupe emploie 850 salariés pour un chiffre d’affaires de 290 millions d'euro. Il est dirigé par Loïc Fauchon qui n'est pas un inconnu des mondes politiques marseillais. Son parcours est assez exemplaire de la manière dont les compétences sont investies, les ressources mobilisées et les relations entre l'expertise, le politique et le marché structurées.

À sa sortie de l'IEP d'Aix en Provence en 1970, il s'inscrit en thèse d'économie qu'il soutient quelques années plus tard et qui portait sur l'économie du tourisme. Il entre alors à la Préfecture de Région et s'occupe des questions de tourisme et de loisir. Il travaille un temps dans une entreprise d'informatique et crée une ONG, Transahara, qui organise des missions humanitaires d'urgence en Roumanie, en Bosnie, au Mali et en Tunisie. Après un passage dans un Syndicat mixte d'aménagement, il revient dans le secteur public en intégrant le cabinet du Président du Conseil régional de 1980 à 1983. Durant ce relatif court passage à la Région, il connaît deux Présidents, Gaston Defferre, puis Michel Pezet. En 1983, il devient Directeur de cabinet de Gaston Defferre à la mairie cette fois et occupe cette fonction auprès de Robert Vigouroux. En 1991, il est nommé brièvement Secrétaire général adjoint chargé des relations internationales. Durant cette période, il est élu maire de la ville de Trets (10 000 habitants). Il quitte la politique en 1991 pour entrer dans la SEM dont il prendra la direction en 1997. Enfin, en 2000, il devient gouverneur du Conseil mondial de l'eau dont le siège est à Marseille, puis Président depuis 2005.

Ce bref rappel biographique permet de comprendre comment le lien est assuré entre les univers politiques et économiques locaux et dans quelle mesure la thématique internationale (y compris dans sa dimension humanitaire) y est intégrée. Ses compétences et ses relations nouées tout au long de son parcours font de M. Fauchon, une pièce maîtresse du dispositif de rayonnement international de la ville qui trouve sa consécration dans le thème si important de l'eau avec la décision des Gouverneurs du Conseil faisant de Marseille, la Capitale mondiale de l'eau jusqu'en 2012.