187 voix d'écart. Maryse Joissains
reste maire d'Aix-en-Provence à l'issue d'une séquence électorale municipale
confuse, violente mais finalement sans surprise. Au cours de l'élection
municipale partielle qui s'est achevée hier soir, il aura été beaucoup
questions de la personnalité de la maire sortante, du Conseil d'État, des
alliances de la gauche locale et de sa recomposition en vue des régionales de
l'année prochaine, de Marseille aussi, peu d'Aix et de son avenir
finalement.
Le recours
En mars dernier, Mme Joissains est réélue marie d'Aix en obtenant 44,28% des
voix au second tout, contre 42,94% pour la liste de gauche menée par Alexandre
Medvedowsky, 12,77% allant à la liste Modem maintenue au second tour par
François-Xavier de Peretti. Le 8 juin, le Conseil d'État décide d'annuler le
scrutin.
Motif: "Les attaques dirigées contre le candidat conduisant la liste
« Génération Aix », et contre certains de ses colistiers, ont revêtu un
caractère exceptionnellement violent. Il (le Conseil d'État) a en particulier
noté qu’un tract anonyme, qui contenait des imputations injurieuses et
diffamatoires mettant en cause la vie privée ou la probité des membres de cette
liste et qui a été évoqué par la presse et sur internet, avait excédé largement
les limites de ce qui peut être toléré dans le cadre de la polémique
électorale. Il a en outre retenu le fait que, dans un article publié dans
l’édition spéciale d’un hebdomadaire à diffusion nationale consacrée à la
campagne aixoise, la candidate élue avait tenu des propos, qu’elle n’avait pas
démentis, mettant clairement en cause la vie privée du candidat de la liste
« Génération Aix » et de certains membres de cette liste. Compte tenu
du retentissement que tous ces éléments ont eu pendant la campagne et de
l’impossibilité, pour le juge, d’en mesurer les conséquences sur la répartition
des suffrages recueillis par chacune des trois listes en présence au second
tour (l’écart des voix séparant la liste l’ayant emporté et la suivante étant
réduit : 1017 voix), le Conseil d’État a décidé d’annuler les élections.
En conséquence, de nouvelles élections devront être tenues dans un délai de
trois mois." (communiqué
officiel du Conseil d'État)
À l'origine de ce recours, Stéphane Salord, adjoint de Mme Joissains lors de
la mandature précédente et alors vice-président de la Communauté
d’agglomération du Pays d’Aix, en charge du développement économique, de
l’emploi, de la politique de la ville et de la culture, et qui s'était engagé
dans la campagne de 2008 au côté de M. de Peretti : "Je me bats au nom
de principes. J’ai donc fait valoir mon droit à me défendre et à contester en
pointant du doigt des abus de langage et d’attitude. Mon but premier, c’était
d’abord de dire : regardez comment se déroulent les campagnes électorales
à Aix… Ça se termine toujours dans la boue et il y en a marre! À titre
personnel, j’estime que notre pays est en retard en matière de déontologie
politique… Peut-être sommes-nous en train de le rattraper ?” avait-il
déclaré au moment du dépôt du recours, refusé en première instance, puis rejeté
par la sous-section du Conseil d'État, enfin validé par la section du
contention, l'une des formations les plus solennelles du Conseil.
Les précédents
Un temps tenté par un recours devant la Cour européenne des droits de
l'Homme pour faire condamner l'État français (coutumière du fait, elle mena à
bien cet objectif en tant qu'avocate dans les affaires du sang contaminé en
1990 et de l'amiante en 2001), Maryse Joissans n'a jamais décoléré contre cette
"décision politique". Une décision politique, donc, qui n'est pas
inédite à Aix.
En 1967, le Conseil d'État inverse le résultat des élections
municipales : Félix Ciccolini (SFIO) devance Henry Mouret (centre-droit)
pourtant élu au motif d'un décompte confus (les "manifestes" glissés dans les
enveloppes n'avaient pas été comptabilisés). En 1977, Felix Ciccolini maire
d'Aix depuis l'épisode des manifestes est réélu de justesse face à Alain
Joissans (le mari). Ce dernier conteste l'élection, arguant du fait que son
adversaire avait revendiqué durant l'entre-deux-tours le soutien d'une liste...
qui n'avait pas donné de consigne de vote. Le Conseil d'État annule. On revote
donc l'année suivante avec les mêmes protagonistes mais les rôles sont
inversés. M. Joissans est élu avec 2 000 voix d'avance (un gouffre dans le
contexte local) sur le maire sortant. Les socialistes déposent un recours
prétextant cette fois et avec raison que l'un des colistiers de la liste
victorieuse ne disposait pas de domicile fiscal sur la commune. Le Conseil
d'État annule. Alain Joissains attendra octobre 1979, pour se voir élire sans
contestation administrative, et au premier tour.
Ce rappel est nécessaire pour comprendre le climat politique dans une ville
pourtant réputée bourgeoise, lisse, étudiante et touristique. Bref, tranquille
en comparaison de son voisin marseillais dont l'ombre tutélaire plane sur le
développement économique et stratégique de la ville et de son agglomération. Le
rejet de la vassalisation fut ainsi un argument de campagne de l'épouse de M.
Joissains, élue pour la première fois en 2001.
La campagne - 1er tour
Du côté de l'opposition, on s'organise, comme on peut. Jean-Noël Guérini,
présenté comme le patron des socialistes du département, accessoirement aussi
le challenger officiel de M. Gaudin à Marseille prévient : "Si les
socialistes aixois ne font pas l'unité, ce sera leur dernier combat. Et s'ils
se trompent, le ménage sera fait et il y aura des parachutages". Le 12
juin, alors qu'une délégation spéciale conduite par sept hauts fonctionnaires
prend le contrôle de la mairie, c'est au Modem d'appeler à l'unité par la voix
de Christophe Madrolle, conseiller municipal et vice-président de la communauté
urbaine de Marseille.
Rapidement, à gauche, c'est Alexandre Medvedowsky qui paraît le plus à même
de réaliser l'unité "des écologistes jusqu'au Modem" quitte à "en
faire frémir à gauche". Effectivement, cela frémit non seulement sur le
plan local, mais également sur le plan national, où la direction du PS est mise
en difficulté sur sa gauche par la percée écologiste aux élections européennes
et dans une moindre mesure, par la création du Parti de Gauche de Jean-Luc
Mélanchon qui n'en attendait pas tant pour dénoncer "le double jeu de
Martine Aubry". Les Verts, quant à eux, entendent surfer sur la vague du
scrutin européen qui les a vus arriver devant les socialistes dans la
circonscription du Sud-Est, réalisant même 7577 voix, soit 21%, pour la seule
ville d'Aix-en-Provence. Une liste "Aix Écologie" est constituée autour de
Hervé Guerrera, dirigeant du Parti Occitan.
Le 18 juin, alors que Medvedowsky parvient à rallier sur sa liste le modem
François-Xavier de Peretti, Mme Joissains voit se constituer à droite une liste
dissidente conduite par...Stéphane Salord qui rassemble des novices et des
anciens de la majorité sortante mécontents des méthodes du maire.
Le premier tour a lieu le 12 juillet. 5 listes au départ. À celles de Mme
Joissains, de MM. Medvedowsky et De Peretti, de M. Salord et de M. Guerrera,
s'ajoutent une liste commune PC, NPA et Parti de gauche, conduite par Nathalie
Leconte qui entend capitaliser sur l'alliance "contre-nature"
PS-Modem.
La campagne est très brève (moins d'un mois) mais très nerveuse. Mme
Joissains reçoit les soutiens des poids lourds nationaux (Bertrand, Borloo,
Falco, Copé...) alors que les sondages la placent en tête à l'issue du premier
tour mais en danger en cas de duel. En plein mois de juillet, le taux
d'abstention focalise les attentions et la course aux procurations est lancée
(au final, ce n'est pas moins de 4 000 procurations qui auraient été
attribuées, soit 10% des suffrages exprimés au second tour). Les thèmes de la
campagne se concentrent sur la moralité de la gestion de la municipalité
qualifiées de "non-éthiques" par M. Salord. Au centre du débat, la
question de l'office HLM de la ville et notamment le possible conflit d'intérêt
entre la ville et le Centre communal d'action sociale. Les conditions de
nomination de Mireille Mantot et son salaire en tant que directrice de Pays
d'Aix Habitat (plus de 7 000 euros) suscitent les interrogations et la
polémique.
Le résultat, "Maryse seule contre tous"
Alors que les sondages laissaient entendre que le maintien au second tour
des 5 listes étaient possibles, le scrutin du 12 juillet rend son verdict. Avec
43,31% des voix, la liste de la maire sortante devance la liste PS-MoDem-PRG
créditée de 34,08% des suffrages. La liste écologiste obtient 11,31%, celle du
divers-droite Stéphane Salord 7,08%, et celle du rassemblement PCF-NPA-PG,
4,21%. La participation s'élève à 44,05% contre 59,18% au premier tour des
municipales de 2008.
L'entre-deux-tours est agitée par la question des alliances. Les Verts
rejoignent la liste PS-Modem, sentant la chance historique de ravir la mairie à
la droite (le dernier maire socialiste, Jean-François Picheral, administra la
commune de 1989 à 2001). M. Salord appelle à voter contre Mme Joissains dans un
tract au titre évocateur "La Perdition des Valeurs". La campagne se
tend. M.Medvedowsky convoque la presse pour dénoncer les propos d'un tract
attribué à l'UMP local. Et promet de ne pas en rester-là en cas de
défaite.
Et défaite, il y a, quelques jours plus tard Avec 50,22% des voix, Maryse
Jouaissains est réélue. Pour Jean-Ckaude Gaudin, "face à la coalition des
rancunes, coalitions hétéroclites et de circonstances, Maryse Joissains, seule
contre tous, remporte l’élection" .
Enseignement et perspectives
À l'issue de ce récit, forcément incomplet, des question subsistent. À Aix même, on peut se demander comment Mme Jouissains va pouvoir gérer sa collectivité - et ses conseils municipaux - dans un tel climat de suspicion généralisée où chaque crédit, subvention ou prise de position sera scrutée et jugée jusqu'aux tribunaux administratifs. Les colistiers de Medvedowsky laissent par ailleurs entendre qu'ils pourraient déposer des recours en annulation au motif incertain que "toute une série de publications ont été de nature à semer le trouble". Sur le plan de l'agglomération aixoise, on peut se demander si cette élection peut redistribuer les cartes. Suite à l'annulation de l'élection municipale, en effet, 48 conseillers communautaires d'Aix avaient été empêchés de siéger et Mme Jouissains privée de son poste de Présidente de la Communauté urbaine. Sur le plan de la grande agglomération, c'est à dire des relations avec Marseille, la maire élue avait averti les électeurs que son challenger entendait "donner Aix et son argent à Marseille". Derrière la formule provocatrice, apparaît l'affirmation de la stratégie d'autonomie d'Aix vis-à-vis de Marseille-Métropole. À voir cependant les réactions réjouies de MM. Gaudin et Muselier, nul doute qu'un résultat différent aurait pu déséquilibrer un peu plus la répartition des forces politiques locales en prévision des élections régionales du printemps prochain.