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lundi 11 octobre 2010

La semi-piétonnisation du Vieux-Port : les conditions sociales et politiques de la mise en spectacle de la ville

A Le 6 octobre dernier, un jury composé autour de la ville de Marseille et de la Communauté urbaine Marseille-Provence Métropole (MPM) devait rendre sa décision concernant le concours de la semi-piétonnisation du Vieux-Port. Quatre équipes d’urbanistes-architectes étaient appelés à proposer un plan-guide de 400 hectares sur le centre-ville, comprenant une première tranche de travaux de 45 hectares supposés recomposer le Vieux-Port autour d’un aire piétonne.

Les résultats du concours international : l’absence de décision

Le concours international lancé en novembre 2009 devait ainsi connaître l’épilogue de la phase de concertation, prélude à la mise en oeuvre d’une profonde transformation sur le terrain. Ces travaux doivent aboutir, au plus tard en décembre 2012, afin que tout soit prêt pour 2013. À cette date, les festivités de Capitale européenne de la culture seront lancées, pour lesquelles sont attendus plusieurs millions de touristes et des centaines de journalistes prompts à diffuser une image enfin valorisée de Marseille.

Econostrum nous apprend pourtant ce matin que le jury a décidé de ne rien décider. Si la ville et la Communauté urbaine seraient tombés d’accord sur le projet de l'association entre le cabinet du paysagiste français Desvigne et celui du britannique Foster, dont le dernier est l’auteur du Viaduc de Milau, du Carré d’art à Nîmes et du Bundestag de Berlin, celui-ci n’a, semble-t-il, pas convaincu le reste du jury qui lui aurait préféré celui de l’architecte marseillaise, Corinne Vezzoni qui a notamment réalisé le bâtiment abritant les Archives départementales. Semblent hors course, les cabinets Jean-Michel Wilmotte (réalisation de la modernisation des Champs Élysées), Bernard Reichen (Grande Halle de la Villette), pourtant tous deux lauréats du grand prix national d’architecture.

La cause du désaccord n’est pas certaine. Selon Econostrum, il s’agirait d’une différence d’appréciation concernant l’audace, mettant aux prises les maîtres d’ouvrage, c’est-à-dire les partenaires institutionnels Ville-Communauté urbaine, et les techniciens - urbanistes, architectes - du jury qui n’auront pas à supporter les coûts de l’opération.

Nous reviennent à l’esprit les débats qui ont présidé aux choix des équipements patrimoniaux sur la façade maritime : les déceptions des uns au regard du manque d’amplitude du « geste architectural » du projet retenu pour le MUCEM, celui de Ruddy Ruccioti ; les louanges adressés à l’obsession de Luc Besson pour que le cahier des charges de l’Euromed Center, futur siège de son EuropaCorp, contienne l’image du dauphin à reproduire.

Signe architectural fort, visibilité symbolique et physique immédiatement identifiable et emblématique, gage d’une identité forte au nouvel ensemble urbain en gestation sont désormais les critères assignés à la ville internationale sur le modèle de l’opéra de Sydney ou du musée Guggenheim de Bilbao. À Marseille, la question de la manhattannisation de la ville prend un tour particulier en raison de la situation financière délicate des collectivités locales.

L’Agence d’urbanisme de l’agglomération marseillaise (AGAM), membre du jury, ne s’y est pas trompée en posant la question suivante dans le dossier qu’elle consacre à la requalification du Vieux-Port : « coeur de ville, reflet des ambitions de la métropole » :

« Quel autre site emblématique peut-il mieux caractériser Marseille et son centre-ville que le Vieux-Port ?»

Le projet est supposé articuler les enjeux liés à l’amélioration de l’espace public et de ses usages privés - protection du patrimoine urbain, réhabilitation des logements, dynamisation commerciale, promotion des déplacements collectifs - avec ceux de la valorisation d’une « signature » architecturale identifiable.

Les traductions politiques consensuelles du projet urbain

Sur le plan politique, le consensus côtoie les polémiques. L’enjeu de la semi-piétonnisation du Vieux-Port est inscrit dans les programmes de Jean-Noël Guérini et de Jean-Claude Gaudin. Il est endossé par Eugène Caselli dès son accession surprise à la tête de la Communauté urbaine, compétente en matière de voirie. La Chambre de commerce s’engouffre dans le débat en déclarant, par l’intermédiaire de son Président, Jacques Pfister, par ailleurs Président du Conseil d’administration de l’association Marseille-Provence 2013 :

« le Vieux-Port doit devenir l’agora de Marseille Capitale européenne de la culture en 2013 ».

Il parle également au nom des commerçants du centre-ville inquiet des conséquences de la multiplication des mega-zones commerciales dans l’espace urbain - après le Grand Littoral au Nord, les Terrasses du Port à la Joliette et la zone de la Capelette à l’Est vont bientôt poser leurs premières pierres. La Provence réalise son propre « sondage », qui, s’il n’a aucune valeur scientifique, indique que 75% des Provençaunautes sont favorables à la fermeture de la circulation automobile en centre-ville - chiffre peu surprenant lorsque l’on sait que deux axes autoroutiers débouchent dans l’hyper-centre.

En février 2009, le conseil municipal vote à la quasi-unanimité le projet alors évalué à près de 100 millions d’euros (35 millions d’euros pour la tranche 2010-2013 et 60 millions d’euros pour la tranche 2013-2015). Une mission « centre-vile pour la piétonnisation du Vieux-Port » est alors confiée à Yves Moraine, président du groupe UMP au conseil municipal, et à Patrick Menuccci, celui du groupe PS.

L’unanimité se prolonge en décembre dernier lors des votes en conseil municipal et en conseil de communauté, des objectifs de l’opération de requalification piétonne du Vieux-Port qui valident les travaux de la mission mixte Moraine-Mennuci. Seul, le parti communiste s’abstient.

Les conflits sociaux périphériques

Deux mois, plus tard, toutefois, un imprévu perturbe ce splendide consensus. Les agents du nettoiement de l’entreprise ISS environnement se mettent en grève afin de contester la décision de la Communauté urbaine de dé-privatiser 20% de la collecte du 2ème arrondissement. Cette décision vise à unifier le ramassage des déchets dans le centre-ville dans la perspective de la semi-piétonnisation du centre-ville - le 1er arrondissement fait déjà l’objet d’une gestion publique de la collecte. Trois mois, après l’épisode Bronzo - du nom de l’entreprise qui avait bloqué pendant une semaine l’accès aux déchetteries et avait fini par avoir gain de cause en obtenant l’annulation d’un appel d’offre auquel elle avait été écartée - la menace de la grève posait en creux la question de la capacité des pouvoirs publics à mener à bien des projets urbains d’envergure. Trois jours, une accumulation des déchets dans la rue et une intervention des forces de l’ordre plus tard, le conflit s’arrête - opportunément une semaine avant les élections régionales - à la suite d’un rendez-vous avec le préfet et, selon les syndicats d’ISS, des assurances apportées par Renaud Muselier. Le conflit latent maintient cependant l’hypothèque de futurs blocages pouvant remettre en cause les arbitrages issus de la rénovation urbaine engagée.

Les brèches dans le consensus politique : le débat sur la L2

En outre, ce conflit a ouvert une brèche dans le consensus politique autour de l’opération. En juin dernier, Jean Viard, sociologue et engagé en politique au côté de Jean-Noël Guérini lors des municipales de 2008, s’inquiète des retards pris par le projet Vieux-Port et dénonce les « attitudes politiciennes » de Patrick Mennucci relatives à la L2.

La L2, ou deuxième rocade de Marseille, est un ensemble autoroutier et routier en construction qui vise à contourner Marseille depuis l’A55 jusqu’au Sud et la Pointe Rouge. Les premières ébauches du projet remontent au plan d’urbanisme directeur de 1959. Depuis lors, il est devenu symptomatique des difficultés à produire un schéma d’aménagement routier contournant la ville.

Plus généralement, Jean Viard dénonce l’absence d’un leaderhip politique capable d’incarner les projets urbains et qui freine l’efficacité de la gouvernance métropolitaine.

La réponse de Patrick Menucci ne se fait pas attendre :

« Il dit que mes inquiétudes sur la circulation liées au retard de la L2 sont politiciennes. Il devrait être plus attentif à la réalité vécue par les Marseillais. En vivant dans le Lubéron, il ne subit pas les mêmes contraintes qu'en habitant la ville dont il est l'élu. Ma position reste la même. Il ne peut y avoir de semi-piétonnisation du quai des Belges, du bas de la Canebière et de Rive-Neuve tant qu'au moins 25% de la circulation n'est pas délestée par la L2 et par le tunnel Prado-sud.»

La mission centre-ville dissoute, il entend conserver la main mise à gauche sur ce dossier en plaidant pour « l’adaptation du processus (L2 et piétonnisation) en créant un espace entre Canebière et mer ». Yves Moraine fait entendre sa différence en estimant urgent de ne pas attendre la L2 pour faire avancer le projet Vieux-Port.

Dernier épisode en date, donc, la non-décision du jury. Toujours selon Econostrum :

« Ce micmac politico-urbanistique est propice aux rumeurs. L’hypothèse d’une annulation pure et simple du concours est avancée. »

Vous avez dit consensus ?

Image : Proposition d'aménagement de l'espace public - Plan Guide. © Agam - Tous droits réservés

vendredi 10 juillet 2009

Dépenses urbaines pour équipements métropolitains

A Hier, un conseil municipal extraordinaire de la ville de Marseille s’est réuni afin d’aborder une question unique : la rénovation du Stade Vélodrome. L’enceinte du boulevard Michelet accueille depuis 1937 les matchs de l’OM, mais, rénovée en 1998, elle ne semble plus adaptée aux exigences commerciales et sécuritaires. Surtout, dans la perspective de la candidature de la FFF à l’organisation de l’Euro 2016, c’est l’occasion de bénéficier de financements étatiques pour améliorer le confort des spectateurs et couvrir le stade.

Toutefois, dans son propos liminaire, M. le maire ne s’y est pas trompé : « c’est aussi un projet de développement économique et un enjeu de rayonnement pour Marseille ». Le groupe PS vote le texte proposé par la majorité au nom de la « gouvernance apaisée » initiée à la Communauté urbaine qui a mené des travaux exploratoires sur la question du stade. Adopté à l’unanimité, - les groupes Verts et certains Modem se sont abstenus - le projet prévoit un agrandissement et une couverture pour un montant de 150 millions d’euros financés par un partenariat public-privé. M. Gaudin a tracé deux lignes rouges : le nom restera inchangé, et la propriété du stade demeurera celle de la ville.

A Au-delà du cas du Stade Vélodrome, cette délibération pose la question du financement des équipements métropolitains dans une agglomération peu intégrée et singulièrement dans une ville-centre pauvre sur laquelle pèse la majeure partie du fardeau pour des charges qui dépassent l’usage strictement communal. Au cours des débats, Eugène Caselli a justement pointé le « manque de clarté sur le montant de la participation financière des collectivités locales ». Mais en tant que Président de la Communauté urbaine, ne pourrait on pas lui rétorquer que c’est à son institution de porter (au moins autant) le financement de grands équipements urbains de dimension métropolitaine ? Certes, ces infrastructures revêtent souvent une dimension symbolique pour la ville. Que l’on songe au Stade, à l’Opéra, aux parcs, aux bâtiments publics historiques, le patrimoine historique de la ville est en jeu et la volonté de la mairie de préserver ce lien d’appartenance se justifie.

C’est en fait tout l’enjeu de la construction de la métropole marseillaise qui se pose. Ses limites surtout. Pour schématiser les positions, les élus marseillais seraient partisans d’une grande métropole qui regrouperait les syndicats mixtes des eaux et des transports ainsi que les communautés urbaines de Marseille et d’Aix-en-Provence et, bien sûr, la communauté d’agglomération Ouest Étang de Berre, qui avec la ville de Fos-sur-Mer, et l’installation du Grand Port Maritime, engrange des recettes fiscales qui échappent à la ville centre et même à son groupement intercommunal. Selon un élu local, « Marseille a toutes les charges de centralité, opéra, stade, transports en commun, nous avons toutes les charges, mais nous n’avons pas la fiscalité afférente. Or, la fiscalité dans ces syndicats de commune est très importante, alors qu’ils n’ont pratiquement aucune charge. Donc, il faudrait réaliser une péréquation qui nous permettrait d’avoir une grande métropole marseillaise ayant des moyens très forts avec la manne de la zone de Fos-sur-Mer, qui nous permettrait de peser davantage dans l’échiquier politique et international ».

A Ce constat repose sur quatre chiffres : l’agglomération Ouest Étang de Berre, 90 000 habitants pour 115 millions d’euros de recettes de taxe professionnelle (TP) ; Marseille-Provence-Métropole, 1 million d’habitants pour 250 millions d’euros de recettes de TP. Un rapport démographique de 1 à 10 contre un rapport fiscal de 1 à 2.

Ce hiatus entre les ressources des périphéries et les charges de la ville-centre ne sont pas nouvelles à Marseille. Dès son installation, dans les années 1930, le port de Fos, conçu comme une annexe du port marseillais, s’est engagé dans le secteur des hydrocarbures, largement déconnecté de l’économie locale mais lié au reste de l’économie mondiale. À partir des années 1960, la disparition du système marseillais (port-commerce-cité) a encore accéléré le découplage entre Marseille et ses voisins. Découplage qui se traduit en termes politiques (mais pas forcément partisan). L’arrière-pays marseillais rejette toute forme d’imperium métropolitain qui serait exercé par la ville. L’échec retentissant de M. Muselier à MPM l’année dernière est le calque de cette fragmentation politique à l’échelle de la petite agglomération.

Si la fusion demeure taboue et impossible en l’état, la question posée est donc celle d’une coopération entre les intercommunalités (!) pour réaliser un « Grand Marseille ». L’idée n’est pas neuve. Le Conseil général des Bouches-du-Rhône a ainsi déposé un rapport en ce sens en…1919. Dans les années 1960, l’idée est relancée par l’État et les politiques des métropoles d’équilibre. Dans les années 1990, des experts locaux ont tenté de promouvoir une « aire métropolitaine marseillaise » correspondant aux enjeux de gestion de l’action publique territoriale qui exigent une étroite coopération intraterritoriale pour un meilleur positionnement dans la compétition interterritoriale. Les propositions du Comité Balladur semblent également aller dans le sens d’un regroupement des métropoles. Toutefois, elles ne préconisent pas de changer le périmètre institutionnel des agglomérations pour prendre la ressource où elle se trouve. Il est vrai que ce n’est qu’à Marseille que le problème se pose de cette manière.