Marseille, une cause nationale
Par Nicolas Maisetti le lundi 3 septembre 2012, 12:49 - Lien permanent
Le 2 mars
1660, Louis XIV pénètre à Marseille par la porte d’Aix, mettant fin à une
période indépendantiste qui agite la ville depuis la dictature
« éclairée » de Charles de Cassaulx à la fin du XVIe siècle et
l’expérience de ville franche exemptée des exigences fiscales royales. Érigeant
de fortifications militaires, non pour protéger la ville d’une invasion
extérieure - l’histoire est connue - mais pour surveiller ses habitants et se
prémunir contre une menace insurectionnelle, le roi aurait alors dit « qui
tient Marseille, tient la France ».
Plus de 350 plus tard,
on ne cesse de rejouer les scènes de violence criminelle sur fond de
conflictualité des rapports entre le pouvoir central et la seconde ville du
pays. Le 19e
règlement de compte de l’année, les propos d’une maire (PS) de secteur
réclamant
l’intervention de l’armée dans les quartiers, puis
ceux du Ministre de l’intérieur à l’encontre du maire, accusé de
« démagogie » et d’inaction, enfin,
l'annonce de la tenue d'un comité interministériel consacré à une ville
« en
très grande perdition » selon le locataire de la place Beauvau... tout
concours à placer Marseille en haut de l’agenda sécuritaire de la politique
gouvernementale.
Cette situation survient alors que les « règlements de compte »
sont devenus un macabre
marronnier de l’actualité régionale, désormais relayé par la presse
nationale et investi par des prises de position politique. Chaque événement
suit désormais un modèle de traitement médiatique réduit à des
« enquêtes » qui se proposent d’évaluer les prix des kalachnikov ou
de se pencher sur le trafic de drogue.
Rares sont celles qui tentent de resituer le contexte social et économique
de l’insécurité - à l’exception du remarquable travail journalistique de
Philippe Pujol au sein de la rédaction de La Marseillaise. Et si un Observatoire régional
de la délinquance et des contextes sociaux en région PACA, souligne, à
longueur d’analyses, les liens entre la délinquance et la pauvreté, les
antiennes médiatiques rejouant l’air des explications culturalistes rencontrent
un écho dans le traitement politique.
Certes, le Premier ministre réclame une « politique
globale » pour Marseille, laissant entendre que les dimensions
économiques ne seraient pas absentes des conclusions du comité interministériel
de jeudi. Mais ce qui domine le
brouhaha médiatique des polémiques politiques c’est l’attente d’une
multiplication des « moyens » policiers et des réponses judiciaires.
Sous le précédent gouvernement, les « épisodes »meurtriers - comme on
parle d’épisodes météorologiques - s’accompagnaient invariablement du
remplacement du préfet et l’annonce d’une présence policière accrue. Si ces
mesures n’ont pas toujours été suivies d’effets dans les zones sensibles, on
n’est désormais plus surpris de croiser autour du Vieux-Port des CRS en
patrouille.
À cet échec policier se double un échec plus global de la politique de la
ville. Daniel Béhar et Philippe Estebe, dans une récente
tribune publiée dans Libération, plaident pour une rupture avec une
stratégie dominée depuis trente ans par la définition de « zones
prioritaires ». Les deux sociologues nous rappellent les cycles qui
reproduisent cette stratégie et qui ciblent des quartiers prioritaires, avant
d’élargir géographiquement les dispositifs, puis de cibler à nouveaux d’autres
zones. Bien que cette politique du périmètre a largement montré ses
insuffisances, on peut craindre dans les premières annonces du Ministère de
l’intérieur instaurant des « zones de sécuritaire prioritaire » la
même démarche et les mêmes écueils.
La réduction de ces enjeux aux thèmes sécuritaires ne fait qu’alimenter une
polémique géographique dans laquelle les élus locaux font feu de tout bois pour
réclamer l’inclusion de leur territoire parmi les « cibles », quitte, pour
le
maire de Nice à créer son propre dispositif. Ainsi, la définition d’une
ville ou d’un quartier « sensible » ne fait même plus figure de
stigmate ou de sanction à l’égard des politiques suivies, mais de rétributions
pour des élus qui estiment ainsi pouvoir afficher un volontarisme auprès des
électeurs.
La « cause nationale» (l'expression
est de Jean-Pierre Mignard) qu’est sensée représenter Marseille ne serait dès
lors qu’une dangerosité saisie périodiquement par le politique, aussi loin du
Droit à la
Ville plaidé par Henri Lefebvre que proche des descriptions apocalyptiques
de Philip K. Dick et du « pire des mondes possibles » de Milke
Davis.
Image : La photo qui accompagne ce billet n'est pas (encore) celle des quartiers Nord de Marseille, mais elle est extraite du film "Blade Runner" de Ridley Scott.