A Le 2 mars 1660, Louis XIV pénètre à Marseille par la porte d’Aix, mettant fin à une période indépendantiste qui agite la ville depuis la dictature « éclairée » de Charles de Cassaulx à la fin du XVIe siècle et l’expérience de ville franche exemptée des exigences fiscales royales. Érigeant de fortifications militaires, non pour protéger la ville d’une invasion extérieure - l’histoire est connue - mais pour surveiller ses habitants et se prémunir contre une menace insurectionnelle, le roi aurait alors dit « qui tient Marseille, tient la France ».

Plus de 350 plus tard, on ne cesse de rejouer les scènes de violence criminelle sur fond de conflictualité des rapports entre le pouvoir central et la seconde ville du pays. Le 19e règlement de compte de l’année, les propos d’une maire (PS) de secteur réclamant l’intervention de l’armée dans les quartiers, puis ceux du Ministre de l’intérieur à l’encontre du maire, accusé de « démagogie » et d’inaction, enfin, l'annonce de la tenue d'un comité interministériel consacré à une ville « en très grande perdition » selon le locataire de la place Beauvau... tout concours à placer Marseille en haut de l’agenda sécuritaire de la politique gouvernementale.

Cette situation survient alors que les « règlements de compte » sont devenus un macabre marronnier de l’actualité régionale, désormais relayé par la presse nationale et investi par des prises de position politique. Chaque événement suit désormais un modèle de traitement médiatique réduit à des « enquêtes » qui se proposent d’évaluer les prix des kalachnikov ou de se pencher sur le trafic de drogue.

Rares sont celles qui tentent de resituer le contexte social et économique de l’insécurité - à l’exception du remarquable travail journalistique de Philippe Pujol au sein de la rédaction de La Marseillaise. Et si un Observatoire régional de la délinquance et des contextes sociaux en région PACA, souligne, à longueur d’analyses, les liens entre la délinquance et la pauvreté, les antiennes médiatiques rejouant l’air des explications culturalistes rencontrent un écho dans le traitement politique.

Certes, le Premier ministre réclame une « politique globale » pour Marseille, laissant entendre que les dimensions économiques ne seraient pas absentes des conclusions du comité interministériel de jeudi. Mais ce qui domine le brouhaha médiatique des polémiques politiques c’est l’attente d’une multiplication des « moyens » policiers et des réponses judiciaires. Sous le précédent gouvernement, les « épisodes »meurtriers - comme on parle d’épisodes météorologiques - s’accompagnaient invariablement du remplacement du préfet et l’annonce d’une présence policière accrue. Si ces mesures n’ont pas toujours été suivies d’effets dans les zones sensibles, on n’est désormais plus surpris de croiser autour du Vieux-Port des CRS en patrouille.

À cet échec policier se double un échec plus global de la politique de la ville. Daniel Béhar et Philippe Estebe, dans une récente tribune publiée dans Libération, plaident pour une rupture avec une stratégie dominée depuis trente ans par la définition de « zones prioritaires ». Les deux sociologues nous rappellent les cycles qui reproduisent cette stratégie et qui ciblent des quartiers prioritaires, avant d’élargir géographiquement les dispositifs, puis de cibler à nouveaux d’autres zones. Bien que cette politique du périmètre a largement montré ses insuffisances, on peut craindre dans les premières annonces du Ministère de l’intérieur instaurant des « zones de sécuritaire prioritaire » la même démarche et les mêmes écueils.

La réduction de ces enjeux aux thèmes sécuritaires ne fait qu’alimenter une polémique géographique dans laquelle les élus locaux font feu de tout bois pour réclamer l’inclusion de leur territoire parmi les « cibles », quitte, pour le maire de Nice à créer son propre dispositif. Ainsi, la définition d’une ville ou d’un quartier « sensible » ne fait même plus figure de stigmate ou de sanction à l’égard des politiques suivies, mais de rétributions pour des élus qui estiment ainsi pouvoir afficher un volontarisme auprès des électeurs.

La « cause nationale» (l'expression est de Jean-Pierre Mignard) qu’est sensée représenter Marseille ne serait dès lors qu’une dangerosité saisie périodiquement par le politique, aussi loin du Droit à la Ville plaidé par Henri Lefebvre que proche des descriptions apocalyptiques de Philip K. Dick et du « pire des mondes possibles » de Milke Davis.

Image : La photo qui accompagne ce billet n'est pas (encore) celle des quartiers Nord de Marseille, mais elle est extraite du film "Blade Runner" de Ridley Scott.