A Les Matins de France Culture ont consacré une émission spéciale à Marseille-Provence Capitale européenne de la culture 2013. Ce jour, en effet, une conférence de presse devait dévoiler une partie de la programmation un état d'avancement du projet et le logo de la future Capitale. En attendant, un compte-rendu de ce qui s'est dit, je vous propose la retranscription de la chronique de Philippe Meyer :

« Auditeurs sachant auditer... Ce n’est pas pour la vanter, mais Marseille est une cité dont le nom provoque une résonance particulière, évoque des couleurs dissonantes. C’est la patrie de deux Edmond : Edmond de l’ombre, Edmond le sombre, Edmond Dantes, futur comte de Monte Christo ; Edmond le vibrant, Edmond le solaire, Edmond Rostand, père de Chantecler et de Cyrano. C’est une ville où les contrastes sont plus exagérés qu’ailleurs. La bonhomie y montre davantage de rondeur et la violence moins de scrupule. Marcel Pagnol et Mémé Guérini ; la plume et le stylet.

À Marseille, au cours de l’histoire, on a ratonné les immigrés et pas seulement les Arabes et on a accueilli et mélangé les Italiens et les Arméniens, les Levantins et les Grecs. C’est un peu notre Naples. C’est l’une des villes à avoir le plus longtemps résisté au pouvoir central et parisien. Sans monter sur des barricades. Plutôt en opposant aux directives venues la capitale, assez d’inertie, de mauvaise foi, d’arguties et d’entourloupes, pour que les réalisations soient modérées. Ainsi Marseille est l’une des dernière villes sur laquelle la main de l’énarque aura pu poser le pied.

De son côté la bourgeoisie marseillaise eut longtemps de la gêne à devoir avouer provenir d’une ville aussi peu raffinée. J’ai connu un garçon de l’une de ses bonnes familles qui, fréquentant le Lycée Thiers, le mieux doté de la capitale phocéenne, se lia d’amitié avec un camarade de classe fils d’un couple de concierges et doté d’un accent très prononcé qui finit par déteindre sur son ami grand bourgeois. Lorsque les parents du jeune homme bien né s’en avisèrent, ils résolurent d’envoyer leur fils en pension à Lausanne.

La chanson doit beaucoup à Marseille. Et plus encore les chanteurs. Les Marseillais étaient un public à l’italienne : connaisseur, gouailleur, sévère, implacable : "irritable et bon enfant" écrivait Colette. Encore les contrastes. La grande Thérésa, la première star de la chanson, y fut trouvé si médiocre par le public de l’Alcazar, qu’à sa deuxième représentation, elle fut accueillie par un troupeau ânesse. Aucune carrière ne pouvait devenir national, dans ce qu’on appelle aujourd’hui la variété, si elle ne s’était pas frottée à ce public de l’Alcazar.

La langue française doit à Marseille plus de mots que cette chronique ne saurait en contenir : "palanquée" qui désigne ce que peut soulever un palanque, "bouffer, "pétoche", "arpion", "balèze". Au milieu de la floraison contemporaine du polar, Marseille a son école. Celle où se croise les livres du regretté Jean-Claude Izzo, de Nadine Saffran, de Philippe Carrese, de Del Pappas. Plus d’un de ces auteurs de polar remettent à l’honneur et en circulation le goût de la langue et de l’image dont les Marseillais feignent de s’agacer quand nous les en créditons.

C’est que le Marseillais est un peu comme Cyrano. Les clichés à son propos, il se les sert lui-même, avec assez de verve, mais il ne permet pas qu’un autre les lui serve. Bravons cette allergie. N’y a-t-il pas une grande civilité à dire à quelqu’un qu’il est un niais en lui déclarant « le jour où il pleuvra de la soupe, tu seras le seul avec une fourchette ».

Et appuyons-nous sur un indigène, mon confrère Jean Construcci, à qui une professeur d’histoire raconta qu’à la question "pourquoi ne voit-on pas le Général de Gaulle sur le cliché de ceux qui partageaient le monde en zones d’influence à Yalta ?" Elle s’entendit répondre "Parce que c’était lui qui prenait la photo." Même le cancre à Marseille se doit d’être visité par l’inspiration. Le ciel vous tienne en joie. »