Les révolutions arabes et la coopération euro-méditerranéenne
Par Nicolas Maisetti le lundi 7 février 2011, 20:30 - Lien permanent
Difficile de poser un regard autre qu’interrogatif sur la situation dans le
monde arabe tant l’inconnue demeure la seule certitude. D’un côté, les régimes
autoritaires semblent se craqueler les uns après les autres - Tunisie et
Égypte, donc mais aussi
Jordanie,
Algérie,
Maroc,
Syrie. De l’autre, les recompositions qui succèdent aux fragmentations ne
préjugent pas de progrès supposés démocratiques.
Ce lundi, l’assemblé tunisienne a voté une
loi permettant au Président tunisien de gouverner par décrets-lois :
verrouillage et confiscation du pouvoir ou mesure visant « à écarter des
dangers » - qui demeurent donc - pour la préservation des acquis du
mouvement né le 17 décembre ? En Égypte, les Frères musulmans sont invités
à la table de
négociation. Un accord est trouvé pour réformer les institutions, mais même
les experts les plus avisés sont bien en peine de fournir des éléments de
prédiction.
Là ne sera donc pas le propos de ce billet. Contentons-nous de quelques
remarques sur les effets attendus de cette nouvelle donne pour la coopération
euro-méditerranéenne.
crises de gouvernance à l'UpM
En ce qui concerne l’Union pour la Méditerranée (UpM), la mise hors-jeu du
Président Hosni Moubarak est une catastrophe de plus pour le projet de Nicolas
Sarkozy. Certes, celui-ci n’a pas attendu les manifestations de la place Tahrir
pour agoniser. Les événements du Caire s’ajoutent à la longue liste des
« difficultés politiques » qui ont bloqué le dialogue
diplomatique pourtant supposé être contourné par la mise en œuvre de
« projets concrets ».
Sur ce plan, la démission du
Secrétaire technique de l’UpM, dans l’indifférence générale, a porté un
nouveau coup à la dynamique projet. Ahmad Massa'deh explique son geste par
l’absence de visibilité diplomatique qui a empêché par deux fois la tenue du
Sommet. On pourrait ajouter la vacuité des solutions financières disponibles
qui a mis au chômage technique le Secrétariat dont les deux fonctions
résidaient justement dans l’organisation du Sommet et dans la sélection et la
labellisation de projets financés par les bailleurs publics et privés. Ce
double échec témoigne de l’erreur congénitale de l’UpM qui prétendait passer
outre les blocages politiques par une dynamique de projets financés par les
partenariats publics-privés.
Nicolas Sarkozy avait choisi Égypte de Moubarak pour partager avec lui la co-Présidence de l’UpM. Ce choix avait témoigné d'une autre méconnaissance des réalités méditerranéennes. Le montage institutionnel de l’UpM apparaît, ainsi, moins de trois ans après comme une triple erreur :
- en excluant les États-membres de l’UE non-méditerranéens du projet, il ignore le cadre politico-juridique de l’Union européenne (UE), braquant les Allemands qui interprètent la première mouture comme une « menace sur le projet européen » ;
- en substituant l’adhésion de la Turquie dans l’UE par une participation d’Ankara à l’UpM, il fragilise l’équilibre du processus du dialogue euro-méditerranéen en l’enfermant dans une logique euro-arabe anxiogène ;
- en choisissant Moubarrak comme co-Président, il empêche les pays de la rive
Sud de désigner eux-mêmes un supposé représentant et il construit
artificiellement un « bloc sud-méditerranéen » imputant une
cohésion entre les pays des zones maghrébine et machrékine - sans évoquer la
question de la représentation israélienne.
Selon un haut-fonctionnaire européen rencontré en décembre
dernier :
« Nommer Moubarak co-Président, c’est une erreur constitutionnelle majeure puisque l’Union pour la Méditerranée était censée être paritaire avec une co-Présidence etc. Donc, la co-Présidence devait être le fruit d’un consensus. Et pourtant en décembre 2007, à la suite d’un voyage à Hurghada puis Charm el-Cheikh, il dit « et bien, ce sera Moubarak ». Mettez-vous à la place du Roi du Maroc qui doit s’incliner devant Moubarak, surtout quand c’est Sarkozy qui le dit. Ce choix est aussi une erreur tactique parce que Moubarak est un dictateur vieillissant d’un pays qui est en perte de vitesse depuis 10 ans et dont le seul avantage est qu’il a signé un Traité de paix avec Israël, mais qui entretient une politique extrêmement ambiguë avec Israël. Et puis, il n’y a pas d’homogénéité dans la zone. Le Roi du Maroc est commandeur des croyants, Moubarak se dit laïc, pour ne citer que ça »
Les investisseurs et le risque
Les mouvements qui secouent le monde arabe pourront également être
interprétés comme une catastrophe pour l’UpM dans la mesure où ils renforcent
la perceptions du risque que représente la zone pour les éventuels
investisseurs. Tout se passe comme si l’émancipation démocratique freinerait
les possibilités de croissance économique, révélant ainsi l’impensé des enjeux
des libertés et des droits. Échaudés par la crise argentine il y a une décennie
qui avait vu Suez Environnement, par exemple, perdre plus de 700 milliards de
dollars du fait de la désolvabilité qui avait frappé ses investissements et de
son expoliation du marché, les investisseurs considèrent la rive Sud de la
Méditerranée comme une zone de sous-traitance. Les investissements directs étrangers
qui ont survécu à la crise de l’automne 2008 demeurent cantonnés à des secteurs
à faible valeur ajouté : nul transfert de technologie lorsque Hewlett
Packard fait emballer des cartons de cartouche d’encre en Égypte, guère plus
lorsque Renault fait assembler ses pièces à Tanger, préférant la Roumanie et la
Turquie pour les usines de fabrication. La raison ? L’absence de certitude
sur le cadre réglementaire, juridique, fiscal et technique dans lequel ces
entreprises vont opérer - par ailleurs renforcée par les dégradations des notes souveraines. Selon l’adage,
si une entreprise est prête à prendre certains risques technologiques et
économiques, elle est moins encline à en prendre sur le plan
politique.
En Méditerranée, les espoirs démocratiques semblent rimer avec la fermeture des marchés. Le plus désespérant, c’est qu’au regard de l’évolution de la coopération euro-méditerranéenne et des choix politiques effectués depuis la fin des années 1990, cette articulation n’apparaît même pas comme paradoxale.