A L’année 2011- que je souhaite à chacune et chacun heureuse - s’ouvre dans un climat politique particulièrement trouble pour le contexte marseillais. Situé dans un intermède électoral, un an après les régionales, un an avant les présidentielles et les législatives, ce début d’année place les protagonistes dans une situation préparatoire inédite. Les municipales de 2014 s’annoncent ainsi comme une - longue - bataille autant indécise que décisive pour la ville et son territoire.

Dans le monde anglo-saxon, on a coutume d’affubler les sortants du qualificatif de Lame Ducks, « canards boiteux » pour signifier la perte de légitimité d’élus qui ne pourront remettre en jeu leur mandat. Ce déficit de légitimité ne frappe pas seulement le statut - symbolique - des futurs-ex représentants, mais également leurs décisions, si bien que la fin des mandats est le plus souvent marquée par l’absence d'initiatives politiques d’envergures. Précisément, l’expression désigne la période dans laquelle un élu est toujours en fonction, alors que son successeur, déjà connu, n'occupe pas encore le poste. Si les sortants pourraient se sentir libérés des contraintes qui pèsent sur ceux qui doivent rendre des comptes aux électeurs dont dépend la survie politique - c'est ainsi que la guerre de sécession trouve l'origine de son éclatement par cette période, le fait d’être dégagé du « siège de l’opinion » pour reprendre l’expression de Bernard Manin qui désigne l’un de ses principes du Gouvernement représentatif peut produire l’effet inverse et entraîner l’inertie, voire la paralysie du pouvoir.

En France, l’expression revêt un autre sens et désigne ceux qui sont isolés, à l’écart, honteux. Dans le monde économique, elle renvoie aux entreprises peu rentables et mal adaptées au marché.

À Marseille, deux spécificités peuvent être dégagées au regard du problème du canard boiteux. Tout d’abord, cette situation est extraordinairement longue. Malgré un affichage politique attendu selon lequel, il ne « s’interdit rien », personne n’envisage que Jean-Claude Gaudin, qui sera alors âgé de 75 ans en 2014, brigue un quatrième mandat.

À droite, donc, les ambitions - et les ambitieux - sortent du bois. Renaud Muselier et Guy Tessier devraient, en toute logique, s’affronter. Un temps envisagé à l’Élysée, l’hypothèse Henri Guaino semble désormais abandonnée. Ce n’est pas parce que Gaston Defferre était Cévénol, que les logiques claniques micro-locales s’effacent pour offrir, ne serait-ce qu’à la « plume du Président » inspirateur du projet méditerranéen de Nicolas Sarkozy, une piste d'atterrissage pour parachute ensoleillé.

À gauche, comme en 2008, Jean-Noël Guérini mènera le combat pour reconquérir la ville au nom du Parti socialiste pour la première fois depuis 1988 - cela fera tout de même 26 ans en 2014. « Mènera » ? Sans doute. A moins que ne se produisent les effets de la deuxième spécificité du contexte politique marseillais, décidément claudiquant.

Les affaires. Nul besoin ici de revenir sur le climat politique marseillais devenu irrespirable depuis l’arrestation de Monsieur Frère, Alexandre Guérini, soupçonné de divers délits - corruption, détournements de biens publics etc. - et surtout d’avoir joué un des tous premiers rôles dans le casting de la Communauté urbaine depuis l’alternance de l’exécutif en 2008. L’association « gestion des déchets », « Baresi, mafia » ont permis de nourrir un feuilleton médiatico-judiciaire dans lequel aucun ingrédient ne manque : de la figure du juge déterminé face au système politique supposé corrompu aux lettres anonymes, la saga se déploie en épisodes. Dernier en date, l’initiative d’un fonctionnaire du Conseil général qui endosse les habits de Julien Assange pour proposer de divulguer les secrets les plus enfouis d’une institution qui n’en finit plus de susciter le soupçon. Ce n’est pas sa tentative de suicide qui risque d’apaiser les esprits.

Outre les résultats judiciaires, il importera de voir les conséquences politiques d’une affaire qui est en train de devenir un scandale. En somme, l’affaire Guérini Alexandre risque-t-elle de diminuer les chances, voire de les anéantir, de Guérini Jean-Noël ? Quelle sera la réaction de la Rue de Solférino si les développements impliquent le désormais Président de la Fédération des Bouches-du-Rhône ? Le relatif affaiblissement du patron peut-il profiter à des challengers qui ont pu se trouver en désaccord avec lui par le passé - Patrick Mennucci en tête ? Enfin, et surtout, le juge Duchaîne ira-t-il jusqu’au bout, y compris au delà des clivages politiques et des temporaltés électorales, découvrant l’ampleur d’un «système » politique, c’est-à-dire d’un milieu dans lequel chacun se tient et où une découverte ici conduit à une révélation là ?

Dans l’attente de ces réponses - judiciaires et politiques - la marche boiteuse des affaires marseillaises pourrait bien faire trébucher l’action publique locale. Sur ce plan, on annonçait une année 2011 décisive avec l’annonce de la programmation de 2013 - sans cesse différée - l’inauguration des travaux sur Euroméditerranée I - sans cesse repoussée - et le lancement d’autres sur Euroméditerranée II - déjà retardé. À moins que la gouvernance territoriale ne soit à ce point déconnectée des gesticulations politiques et la délégation au marché ne soit à ce point aboutie que les béquilles de la démocratie ne servent même plus à soutenir la course de l’expert-aménageur ?