A Le 22 mai dernier, nous consacrions un billet au report du sommet de l'Union pour la Méditerranée (UpM) prévu le 7 juin à Barcelone. En cause, à l'époque, l'enlisement des pourparlers indirects entre Israéliens et Palestiniens et l'annulation de plusieurs conférences ministérielles et techniques en particulier sur les questions de l'eau et de développement urbain. La crise ouverte quelques jours après l'annonce officielle du report par l'assaut israélien sur une flottille composé de militants pro-pamlestiniens et destinée à briser le blocus de la bande de Gaza a assombri encore les perspectives. Enfin, au début du mois d'octobre, la reprise des constructions israéliennes en Cisjordanie après la fin du moratoire sur le gel des colonies a exclu toute possibilité de réunir autour de la table du dialogue euro-méditerranéen les délégations israéliennes et arabes.

Même cause, même effets

Quelques jours après l'annonce du premier report, j'ai rencontré un membre de la Cellule de l'Elysée chargé du dossier qui exprimait sa confiance dans l'organisation du Sommet lors de la troisième semaine de novembre :

" Il n’y a jamais rien de sûr et certain. Vous connaissez le processus de Barcelone et l’UpM. À partir du moment, où on partage la responsabilité… Avant, les gens étaient invités autour de la table. C’était Bruxelles qui invitait les gens à s’asseoir autour de la table. Ils étaient invités, ils venaient. Maintenant, les gens sont co-propriétaires du processus. C’est leur maison. Donc, les gens utilisent le processus. Et quand il y a une question politique, ils utilisent aussi le processus comme caisse de résonnance."

En d'autres termes, le renforcement institutionnel consacré par la transformation du Processus de Barcelone en Union pour la Méditerranée, s'il a pu accroître la légitimité de l'initiative stratégique, a consolidé les difficultés. C'est cette aporie qu'expriment les difficultés d'articulation entre la logique projets de l'UpM et les contingences diplomatiques. C'est elle qui traduit ce que Mireille Duteil appelle le "handicap n°1 de l'UpM" :

"Croire que le partenariat économique pourrait faire oublier aux pays arabes - ou du moins les aiderait à faire passer au second plan - le conflit israélo-palestinien."

L'extinction des projecteurs médiatiques

Le second report – cette fois sine die – du Sommet a rencontré un faible écho dans la presse française. Les commentateurs s'accordent à y voir un échec personnel de Nicolas Sarkozy qui n'a pas su mettre en œuvre l'une de ses promesses de campagne. L'UpM est rangée dans la galerie des renoncements du Président de la République. Un rapide détour par les moteurs de recherche web des principaux sites d'information généralistes montre la relative indifférence médiatiques dans laquelle est tombé le projet. Le Monde se contente ainsi de relayer l'article de l'AFP, Le Figaro la dépêche de l'AFP, sur le site de Libération, idem.

Si ce rapide recensement peut paraître accessoire, il tend à montrer une autre facette de l'échec de l'initiative de Sarkozy. Sous la plume d'Henri Guaino, ce projet présentait en effet le mérite de "braquer les projecteurs médiatiques" sur une région qui n'avait plus les faveurs de l'agenda et des financements communautaires depuis l'impasse dans laquelle était plongé le Processus de Barcelone et le basculement du centre de gravité de l'UE à l'Est. La Politique de Voisinage, à ce titre, présentait le risque d'un déclassement de la coopération euro-méditerranéenne.

Même les adversaires politiques du Président Sarkozy ou les plus septiques à l'égard du discours de Toulon (février 2007) qui posait les bases du projet de l'UpM, se félicitaient de la relance du partenariat euro-méditerranéen, comme le suggère ce témoignage d'un conseiller régional (PS) PACA proche du Président Vauzelle :

"Après le constat d’échec de Barcelone, toute personne qui aimait la Méditerranée ne pouvait qu’être intéressé par l’ambition politique portée par Nicolas Sarkozy qu’il avait présenté d’ailleurs à Marseille. Il a essayé de trouver les éléments de pacification et de réunification autour de la Méditerranée. Pour le Président Vauzelle, la Méditerranée et l’Afrique du Nord ne sont pas dans une logique de voisinage, mais dans une logique de centralité. Donc, ils ne sont pas à la marge, ils ont au coeur. C’est un peu ça au départ l’Union pour la Méditerranée, qui s’appelait au départ l’Union méditerranéenne donc on est vraiment sur une centralité."

Cette perception dominait les présentations médiatiques lors du Sommet inaugural de 2008. Les difficultés politiques qui se sont amoncelées à partir de la guerre de Gaza quelques mois plus tard ont éteint peu à peu l'intérêt soulevé alors. La très lente organisation institutionnelle – le Secrétariat général ne fut installé qu'en mars 2010 lorsqu'il fut chargé de préparer le Sommet qui n'a donc toujours pas eu lieu -, l'absence de concrétisation des projets et donc de financements ont fait sombré l'UpM dans un ronronnement qui rappellent le défunt Processus de Barcelone.

Et maintenant ? Les étages locaux et techniques du jeu diplomatique

Si aucune date n'est pour le moment prévu pour le Sommet, les chancelleries espagnoles, françaises et égyptiennes ont exprimé le souhait qu'il se déroule "dans les prochains mois". On peut néanmoins en douter au regard de l'agenda diplomatique chargé du Président français qui exercera la Présidence du G8 et du G20. Surtout, son organisation dépend plus que jamais de progrès de plus en plus hypothèques sur le front de la reprise des négociations – même indirectes - israélo-palestiniennes.

En dépit de l'interdépendance manifeste entre la dynamique diplomatique et la production des projets, l'UpM n'en demeure pas moins organisée et pensée comme un incubateur de projets supposés déconnectés de la situation politique. Sur ce plan, le Centre de Marseille pour l'intégration en Méditerranée a tenu au cours d'une conférence de presse célébrant son premier anniversaire à rappeler l'importance du "concret" de l'intégration euro-méditerranéenne du "pragmatisme" de sa construction, reposant sur "les retours d’expérience, la coopération et les partenariats". Avec un budget revu à la hausse et la création d'un fonds d'affectation multi-donneurs, la plateforme d'ingénierie de projets marseillaise pourrait bien réussir le pari de substituer aux blocages top-down, une dynamique bottom-up – quitte à se passer de la scène politique dans l'attente de progrès.

Autre étage du jeu diplomatique, les autorités locales et régionales. Michel Vauzelle a profité de la réunion du bureau du Forum Global des Associations de Région (FOGAR), dont il a pris la Présidence en juillet 2010, pour rappeler les objectifs de sa diplomatie décentralisée :

"Cette assemblée des régions du monde porte une très grande espérance. Soixante ans après la création des Nations Unies, Israël n'a toujours pas de frontières reconnues et la Palestine n'a toujours pas d'Etat. Si au niveau méditerranéen les régions arrivent à travailler ensemble alors que les Etats n'arrivent pas à trouver un accord, les régions peuvent jouer leur rôle."

La Semaine économique de la Méditerranée qui s'ouvre à Marseille à partir du 29 novembre et la Semaine Méditerranéenne des leaders économiques à Barcelone dès demain pourraient nous donner les premiers signes d'une reprise par le bas du dialogue euro-méditerranéen repoussant plus loin les anciennes frontières politiques incapables de nourrir Mare Nostrum d'espérances partagées.