Les tournants de 2013 : les leçons d’un débat
Par Nicolas Maisetti le mardi 16 novembre 2010, 12:24 - Lien permanent
Dans deux
jours, ce jeudi 18 novembre, l’association Marseille-Provence 2013 tiendra un
Conseil d’administration très attendu par les artistes, les élus et les
observateurs du projet Capitale européenne de la culture, en particulier dans
le domaine de la programmation artistique. Deux ans après avoir été désigné par
le jury et à deux ans de l’échéance, les acteurs et le territoire de
Marseille-Provence 2013 font face à de nombreux tournants qui pourraient
précipiter ambitions et ambitieux hors de la route.
Au début du mois d’octobre, au théâtre L’Alhambra, le journal satirique Le
Ravi et Radio Grenouille ont organisé un débat - La Grande Tchatche - sur ce
sujet. Le plateau était composé des élus délégués à la Culture des trois
collectivités principales : Renaud Muselier pour la ville, Michel Pezet
pour le Conseil général, Patrick Menucci pour la Région. L’occasion de prises
de positions spectaculaires et dissonantes.
Limites géographiques : retour à la ville
Notons d’abord la conception curieuse du projet de 2013 de la part des
organisateurs du débat. Pourquoi en effet limiter le débat à l’espace
marseillais, d’une part, et au champ politique, d’autre part ? Tout au
long de la discussion, il ne sera en effet question que de Marseille, de
Marseille et de Marseille. Même les tentatives de Michel Pezet de louer les
mérites d’Aix et d’Arles ne poursuivront d’autres buts que de démontrer
l’absence de politiques culturelles de la ville-centre.
Certes, il a été question du Grand Marseille,
cher à Renaud Muselier. Mais une nouvelle fois pour réaffirmer que
Marseille « qu’on le veuille ou non, est la ville-mère du
département ». On ne peut qu’être inquiet pour l’avenir de 2013 lorsque
l’on constate que le projet de territoire - développement territorial,
intégration métropolitaine, échelles de projets... - se referme sur des limites
administratives contre lesquelles il avait été pensé.
Frontières de champs : loghorrée du
politique
On pourrait faire la même remarque s’agissant des champs. Pourquoi donner la
parole à ceux - les élus - qui ont finalement été les plus marginalisés et
bousculés par la construction de la candidature et du projet ? Le nom de
Bernard Latarjet a été prononcé 24 fois au cours des 2 heures du débats. Son
usage est commode pour les élus parce qu’il est polysémique : on peut s’en
servir pour se défausser de responsabilités quitte à aboutir à des propositions
absurdes - « on est là ce soir, mais on n’est pas là pour représenter
Marseille 2013. Marseille 2013, c’est Bernard Latarjet et son
équipe » ; « le patron c’est Bernard Latarjet » -
on peut donc s’extérioriser de certains aspects pour les critiquer -
« c’est peut-être la responsabilité de l’équipe de Bernard Latarjet,
de ne pas être assez communicative » - ou en revendiquer d’autres,
comme le dialogue véritable et sincère avec les artistes qui ne sont pas
écoutés par l’association et qui se tournent vers les collectivités locales et
leurs élus.
Plus surprenant, peut-être, le nom de Jacques Pfister n’a été prononcé que
deux fois. Une fois par Renaud Muselier pour rappeler qu’il exerçait la
Présidence de l’association Marseille-Provence 2013 et qu’il avait donné son
accord à sa proposition de guichet unique - ce n’est pas vraiment,
on s’en souvient, la version donnée à l’époque. Et une fois par le
médiateur des débats pour évoquer l’ambition Top 20 de la Chambre de commerce,
« Marseille-Provence 2013 ça va faire gagner 10 ans à Marseille, ça va
placer Marseille dans le Top 20 des grandes métropoles ». C’est ce qui se dit,
c’est ce que dit Jacques Pfister...», sèchement repris par Patrick Menucci
« Ils disent la même chose pour le Conseil mondial de l’eau, la même
chose pour le Stade Vélodrome, la même chose pour la Coupe du monde de rugby
».
Rien donc, sur l’impulsion managériale de la candidature, rien sur le rôle
de la Chambre de commerce dans l’initiative, rien sur Mécènes du Sud, non plus.
Pourtant, il a été question de mécénat dans le débat pour vanter ou nuancer les
apports de la loi de 2004, et surtout pour porter une violente charge contre
l’association et la Chambre qui peinent à trouver les 15 millions d’euros
promis par le privé.
Au final, on a eu l’impression d’un milieu politique marseillo-marseillais
parlant sur lui-même et déployant ce « flux de parole inutile »,
comme isolé du reste des parties, des territoires et des acteurs du projet. Il
fut ainsi remarquable de constater que les deux premières prises de parole du
« public » de l’Alhambra invitées à poser des questions aux
élus présents furent le fait d’élus de la ville de Marseille ; en
l’espèce, Monsieur Herman, adjoint à la culture, et Madame Imbert, adjointe à
l’opéra, dont l’objet de leur intervention fut une mise au point politicienne,
sur les atouts de Marseille et le dynamisme des politiques culturelles de la
municipalité. Ils semblaient oublier un instant que le label de la Capitale
européenne de la culture avait justement été attribué pour pallier aux
insuffisances de dispositifs politiques et d’équipements dans le territoire et
particulièrement dans la ville-centre - comme l’avait pourtant rappelé au début
de la discussion Michel Pezet.
Crispations autour de la gouvernance : les temps du projet, les
moyens d’une ambition
Le débat organisé par le Ravi n’aura cependant pas été sans enseignement sur
la dynamique du projet 2013. Il a été l’occasion d’une sortie du bois de la
part des élus socialistes qui ont exprimé, chacun à leur manière, des
inquiétudes sur les délais, relayant en cela, et selon eux, l'incertitude qui
pèse sur les acteurs culturels locaux.
En effet, à deux ans de l’échéance, ces derniers sont toujours en attente
des résultats de l’appel à propositions qui s’est arrêté en juin dernier. Comme
le résume Michel Pezet :
« Je comprends parfaitement le questionnement aujourd’hui de l’ensemble des structures culturelles qui se disent ‘qu’est ce qu’il va se passer ; à quelle sauce on va être mangé ; qu’est ce qu’on va faire ; comment seront budgétisé nos propres demandes ?’ C’est une véritable interrogation et c’est ce qu’on ressent partout lorsqu’on rencontre des structures culturelles, c’est la question qui est posée en disant ‘nous sommes très court maintenant sur la date et sur l’échéance, est-ce que je suis retenu, est-ce que je ne suis pas retenu ? Qu’est ce que je vais avoir ? Qu’est ce que c’est que la labellisation ?’ Il y a donc, là, une véritable interrogation.»
À ce titre, le Conseil d’administration de cette semaine devrait pouvoir
apporter les premières éléments de réponse et les premiers avis des comités de
pilotage chargés de sélectionner les projets. La programmation ne devrait
cependant être fixée puisque certains de ces projets sélectionnés devront
probablement revoir leur copie. Toutefois, comme l’a rappelé, un ancien
conservateur de musée présent dans la salle, certains projets se montent en
trois ans. Le temps de s’y mettre.
La deuxième interrogation fut soulevée par Patrick Mennucci et semble
indiquer une rupture dans les positionnements politiques vis-à-vis de 2013.
Jusqu’alors, en effet, le « splendide consensus » semblait
prévaloir, le « jouer collectif » marcher à plein -
malgré, il est vrai l'apparition de
premières fissures dès l'annonce de l'attribution. De droite comme de
gauche, les élus faisaient feu de tout bois pour présenter en interne et en
externe le projet 2013 comme une chance historique pour le territoire en termes
d’image et de développement économique.
Pour le vice-Président de la Région chargé de la culture - et on peut le
penser, pour le Président Vauzelle - le moment semble être venu de nuancer les
ambitions de 2013. À partir d’une démonstration quantitative et financière,
Patrick Menucci s’est efforcé de ramener le projet à une augmentation très
limitée des ressources publiques allouées à la culture. En effet, en comparant
les 900 millions de subventions publiques investies sur la culture par la somme
de toutes les collectivités locales du territoire Marseille-Provence sur 3 ans
et les 80 millions d’argent public du budget total de la Capitale européenne de
la culture, la valeur ajoutée de 2013 ne s’élève qu’à moins de 10%.
C’est sur ce point que le tandem Pfister-Latarjet a
réagi face à cette nouvelle attaque du politique qu’on croyait mise en
sourdine à la suite de l’échec du guichet unique, qui était en fait, une
volonté de la part de Renaud Muselier et de la mairie de reprendre la main sur
le processus décisionnel. Cette fois, ce n’est pas par un communique que
l’exécutif de Marseille-Provence 2013 s’est exprimé, mais par quelques petites
réflexions lâchées à l’occasion de la campagne électorale des CCI.
La réponse du tandem à la timidité des moyens de 2013 a d’abord porté sur la
dimension symbolique du projet - « 2013, la symbolique d’une attente
de projets partagés ». En outre, Jacques Pfister a rappelé que l’opération
ne tient pas compte dans son budget des investissements consentis par les
partenaires publics, y compris l’État, et privés à la construction des
équipements (en particulier, le Mucem). Enfin, embrayant sur la sempiternelle
formule « un euros investi, six euros de retombés », il a défendu
l’hypothèse de l’effet levier induit par la dynamique de l’opération.
Néanmoins, si la volonté du Conseil régional était de prendre position sur
le thème, « la Capitale européenne de la culture n’apportera rien de
décisif au territoire », il ne s’y prendrait pas autrement. Est-ce un pari
sur l’échec et la première étape d’une stratégie d’exit ? Est-ce
une posture politique visant à limiter les rétributions politiques que
pourraient s’attribuer les adversaires politiques en vue de l’élection
municipale de 2014 ? Une façon, en quelque sorte, de geler les retombées
politiques, positives ou négatives, de l’opération ? Assurément un autre
de ces virages qui pourraient finir par donner le tournis à 2013.
Photo : Nathalie Crubézy du Collectif à-vif(s).
Commentaires
Merci et bravo pour votre analyse, souvent pertinente, du débat que nous avons organisé...
Juste deux précisions :
- en aucun cas nous n'avons souhaité limiter le débat à l'espace marseillais. Le seul élu spécifiquement en charge pour la ville de Marseille de MP 2013, Renaud Muselier, est lui même partisan de la création d'une grande métropole dont il affirme que la capitale européenne de la culture est une préfiguration...
Nous avons invité le responsable chargé de la culture de la Région, Patrick Mennucci, et celui du département, Michel Pezet...
Nous avons largement insisté, par nos questions (et nos analyses publiées dans le dossier de notre numéro de septembre) sur les enjeux, atouts et difficultés, liées à la dimension territoriale, d'Arles à Toulon en passant par Aix, de ce rendez-vous...
Reste, en effet, qu'ils ont tous trois une grande tendance à beaucoup parler de Marseille !
Le mensuel le Ravi ne limite pas le débat sur la culture au seul champ politique. Par contre, l'objet du débat à l'Alhambra était bien de questionner publiquement les responsabilités politiques concernant la culture en Marseille - Provence et vis à vis des enjeux soulevés par MP 2013 : gouvernance économique, financement, développement économique... et culturel bien entendu...
C'est ce choix qui nous a conduit, ainsi qu'une volonté de lisibilité, à ne pas multiplier les intervenants... Bernard Latarjet, auquel nous avons déjà longuement donné la parole et lequel nous inviterons prochainement à débattre, ne souhaitant pas, par ailleurs, s'exprimer pendant la période où nous avons préparé notre dossier et notre débat...
Cordialement,
le Ravi
www.leravi.org
Merci de votre lecture attentive.
Il ne s'agit pas du tout dans ce papier de mettre en avant une supposée cécité du Ravi sur la dimension territoriale de 2013. Étant moi-même fidèle lecteur du Ravi, je peux témoigner de la place que vous accordez à ces enjeux.
Néanmoins, on n'est pas maître de son dispositif et il m'a semblé à l'écoute que les orateurs se concentraient davantage sur la question marseillaise et sur la variable politique - voire politicienne, occultant les autres aspects du projet.
En relisant, ma formulation "Notons d’abord la conception curieuse du projet de 2013 de la part des organisateurs du débat. Pourquoi en effet limiter le débat à l’espace marseillais, d’une part, et au champ politique, d’autre part ?", je vous accorde que je vous impute abusivement les effets déformants de constitution d'un plateau qu'il est toujours difficile d'équilibrer et surtout impossible d'en contrôler les usages par les invités - on sent bien que chacun est venu avec un message à faire passer nonobstant le conducteur que Michel Gairaud essaie de faire respecter.
En tous les cas, Ravi de vous lire chaque moi et Ravi de vous compter parmi mes lecteurs,
Bien cordialement,
Nicolas Maisetti