A Dans deux jours, ce jeudi 18 novembre, l’association Marseille-Provence 2013 tiendra un Conseil d’administration très attendu par les artistes, les élus et les observateurs du projet Capitale européenne de la culture, en particulier dans le domaine de la programmation artistique. Deux ans après avoir été désigné par le jury et à deux ans de l’échéance, les acteurs et le territoire de Marseille-Provence 2013 font face à de nombreux tournants qui pourraient précipiter ambitions et ambitieux hors de la route.

Au début du mois d’octobre, au théâtre L’Alhambra, le journal satirique Le Ravi et Radio Grenouille ont organisé un débat - La Grande Tchatche - sur ce sujet. Le plateau était composé des élus délégués à la Culture des trois collectivités principales : Renaud Muselier pour la ville, Michel Pezet pour le Conseil général, Patrick Menucci pour la Région. L’occasion de prises de positions spectaculaires et dissonantes.

Limites géographiques : retour à la ville

Notons d’abord la conception curieuse du projet de 2013 de la part des organisateurs du débat. Pourquoi en effet limiter le débat à l’espace marseillais, d’une part, et au champ politique, d’autre part ? Tout au long de la discussion, il ne sera en effet question que de Marseille, de Marseille et de Marseille. Même les tentatives de Michel Pezet de louer les mérites d’Aix et d’Arles ne poursuivront d’autres buts que de démontrer l’absence de politiques culturelles de la ville-centre.

Certes, il a été question du Grand Marseille, cher à Renaud Muselier. Mais une nouvelle fois pour réaffirmer que Marseille « qu’on le veuille ou non, est la ville-mère du département ». On ne peut qu’être inquiet pour l’avenir de 2013 lorsque l’on constate que le projet de territoire - développement territorial, intégration métropolitaine, échelles de projets... - se referme sur des limites administratives contre lesquelles il avait été pensé.

Frontières de champs : loghorrée du politique

On pourrait faire la même remarque s’agissant des champs. Pourquoi donner la parole à ceux - les élus - qui ont finalement été les plus marginalisés et bousculés par la construction de la candidature et du projet ? Le nom de Bernard Latarjet a été prononcé 24 fois au cours des 2 heures du débats. Son usage est commode pour les élus parce qu’il est polysémique : on peut s’en servir pour se défausser de responsabilités quitte à aboutir à des propositions absurdes - « on est là ce soir, mais on n’est pas là pour représenter Marseille 2013. Marseille 2013, c’est Bernard Latarjet et son équipe » ; « le patron c’est Bernard Latarjet » - on peut donc s’extérioriser de certains aspects pour les critiquer - « c’est peut-être la responsabilité de l’équipe de Bernard Latarjet, de ne pas être assez communicative » - ou en revendiquer d’autres, comme le dialogue véritable et sincère avec les artistes qui ne sont pas écoutés par l’association et qui se tournent vers les collectivités locales et leurs élus.

Plus surprenant, peut-être, le nom de Jacques Pfister n’a été prononcé que deux fois. Une fois par Renaud Muselier pour rappeler qu’il exerçait la Présidence de l’association Marseille-Provence 2013 et qu’il avait donné son accord à sa proposition de guichet unique - ce n’est pas vraiment, on s’en souvient, la version donnée à l’époque. Et une fois par le médiateur des débats pour évoquer l’ambition Top 20 de la Chambre de commerce, « Marseille-Provence 2013 ça va faire gagner 10 ans à Marseille, ça va placer Marseille dans le Top 20 des grandes métropoles ». C’est ce qui se dit, c’est ce que dit Jacques Pfister...», sèchement repris par Patrick Menucci « Ils disent la même chose pour le Conseil mondial de l’eau, la même chose pour le Stade Vélodrome, la même chose pour la Coupe du monde de rugby ».

Rien donc, sur l’impulsion managériale de la candidature, rien sur le rôle de la Chambre de commerce dans l’initiative, rien sur Mécènes du Sud, non plus. Pourtant, il a été question de mécénat dans le débat pour vanter ou nuancer les apports de la loi de 2004, et surtout pour porter une violente charge contre l’association et la Chambre qui peinent à trouver les 15 millions d’euros promis par le privé.

Au final, on a eu l’impression d’un milieu politique marseillo-marseillais parlant sur lui-même et déployant ce « flux de parole inutile », comme isolé du reste des parties, des territoires et des acteurs du projet. Il fut ainsi remarquable de constater que les deux premières prises de parole du « public » de l’Alhambra invitées à poser des questions aux élus présents furent le fait d’élus de la ville de Marseille ; en l’espèce, Monsieur Herman, adjoint à la culture, et Madame Imbert, adjointe à l’opéra, dont l’objet de leur intervention fut une mise au point politicienne, sur les atouts de Marseille et le dynamisme des politiques culturelles de la municipalité. Ils semblaient oublier un instant que le label de la Capitale européenne de la culture avait justement été attribué pour pallier aux insuffisances de dispositifs politiques et d’équipements dans le territoire et particulièrement dans la ville-centre - comme l’avait pourtant rappelé au début de la discussion Michel Pezet.

Crispations autour de la gouvernance : les temps du projet, les moyens d’une ambition

Le débat organisé par le Ravi n’aura cependant pas été sans enseignement sur la dynamique du projet 2013. Il a été l’occasion d’une sortie du bois de la part des élus socialistes qui ont exprimé, chacun à leur manière, des inquiétudes sur les délais, relayant en cela, et selon eux, l'incertitude qui pèse sur les acteurs culturels locaux.

En effet, à deux ans de l’échéance, ces derniers sont toujours en attente des résultats de l’appel à propositions qui s’est arrêté en juin dernier. Comme le résume Michel Pezet :

« Je comprends parfaitement le questionnement aujourd’hui de l’ensemble des structures culturelles qui se disent ‘qu’est ce qu’il va se passer ; à quelle sauce on va être mangé ; qu’est ce qu’on va faire ; comment seront budgétisé nos propres demandes ?’ C’est une véritable interrogation et c’est ce qu’on ressent partout lorsqu’on rencontre des structures culturelles, c’est la question qui est posée en disant ‘nous sommes très court maintenant sur la date et sur l’échéance, est-ce que je suis retenu, est-ce que je ne suis pas retenu ? Qu’est ce que je vais avoir ? Qu’est ce que c’est que la labellisation ?’ Il y a donc, là, une véritable interrogation.»

À ce titre, le Conseil d’administration de cette semaine devrait pouvoir apporter les premières éléments de réponse et les premiers avis des comités de pilotage chargés de sélectionner les projets. La programmation ne devrait cependant être fixée puisque certains de ces projets sélectionnés devront probablement revoir leur copie. Toutefois, comme l’a rappelé, un ancien conservateur de musée présent dans la salle, certains projets se montent en trois ans. Le temps de s’y mettre.

La deuxième interrogation fut soulevée par Patrick Mennucci et semble indiquer une rupture dans les positionnements politiques vis-à-vis de 2013. Jusqu’alors, en effet, le « splendide consensus » semblait prévaloir, le « jouer collectif » marcher à plein - malgré, il est vrai l'apparition de premières fissures dès l'annonce de l'attribution. De droite comme de gauche, les élus faisaient feu de tout bois pour présenter en interne et en externe le projet 2013 comme une chance historique pour le territoire en termes d’image et de développement économique.

Pour le vice-Président de la Région chargé de la culture - et on peut le penser, pour le Président Vauzelle - le moment semble être venu de nuancer les ambitions de 2013. À partir d’une démonstration quantitative et financière, Patrick Menucci s’est efforcé de ramener le projet à une augmentation très limitée des ressources publiques allouées à la culture. En effet, en comparant les 900 millions de subventions publiques investies sur la culture par la somme de toutes les collectivités locales du territoire Marseille-Provence sur 3 ans et les 80 millions d’argent public du budget total de la Capitale européenne de la culture, la valeur ajoutée de 2013 ne s’élève qu’à moins de 10%.

C’est sur ce point que le tandem Pfister-Latarjet a réagi face à cette nouvelle attaque du politique qu’on croyait mise en sourdine à la suite de l’échec du guichet unique, qui était en fait, une volonté de la part de Renaud Muselier et de la mairie de reprendre la main sur le processus décisionnel. Cette fois, ce n’est pas par un communique que l’exécutif de Marseille-Provence 2013 s’est exprimé, mais par quelques petites réflexions lâchées à l’occasion de la campagne électorale des CCI.

La réponse du tandem à la timidité des moyens de 2013 a d’abord porté sur la dimension symbolique du projet - « 2013, la symbolique d’une attente de projets partagés ». En outre, Jacques Pfister a rappelé que l’opération ne tient pas compte dans son budget des investissements consentis par les partenaires publics, y compris l’État, et privés à la construction des équipements (en particulier, le Mucem). Enfin, embrayant sur la sempiternelle formule « un euros investi, six euros de retombés », il a défendu l’hypothèse de l’effet levier induit par la dynamique de l’opération.

Néanmoins, si la volonté du Conseil régional était de prendre position sur le thème, « la Capitale européenne de la culture n’apportera rien de décisif au territoire », il ne s’y prendrait pas autrement. Est-ce un pari sur l’échec et la première étape d’une stratégie d’exit ? Est-ce une posture politique visant à limiter les rétributions politiques que pourraient s’attribuer les adversaires politiques en vue de l’élection municipale de 2014 ? Une façon, en quelque sorte, de geler les retombées politiques, positives ou négatives, de l’opération ? Assurément un autre de ces virages qui pourraient finir par donner le tournis à 2013.

Photo : Nathalie Crubézy du Collectif à-vif(s).