A Le 6 octobre dernier, un jury composé autour de la ville de Marseille et de la Communauté urbaine Marseille-Provence Métropole (MPM) devait rendre sa décision concernant le concours de la semi-piétonnisation du Vieux-Port. Quatre équipes d’urbanistes-architectes étaient appelés à proposer un plan-guide de 400 hectares sur le centre-ville, comprenant une première tranche de travaux de 45 hectares supposés recomposer le Vieux-Port autour d’un aire piétonne.

Les résultats du concours international : l’absence de décision

Le concours international lancé en novembre 2009 devait ainsi connaître l’épilogue de la phase de concertation, prélude à la mise en oeuvre d’une profonde transformation sur le terrain. Ces travaux doivent aboutir, au plus tard en décembre 2012, afin que tout soit prêt pour 2013. À cette date, les festivités de Capitale européenne de la culture seront lancées, pour lesquelles sont attendus plusieurs millions de touristes et des centaines de journalistes prompts à diffuser une image enfin valorisée de Marseille.

Econostrum nous apprend pourtant ce matin que le jury a décidé de ne rien décider. Si la ville et la Communauté urbaine seraient tombés d’accord sur le projet de l'association entre le cabinet du paysagiste français Desvigne et celui du britannique Foster, dont le dernier est l’auteur du Viaduc de Milau, du Carré d’art à Nîmes et du Bundestag de Berlin, celui-ci n’a, semble-t-il, pas convaincu le reste du jury qui lui aurait préféré celui de l’architecte marseillaise, Corinne Vezzoni qui a notamment réalisé le bâtiment abritant les Archives départementales. Semblent hors course, les cabinets Jean-Michel Wilmotte (réalisation de la modernisation des Champs Élysées), Bernard Reichen (Grande Halle de la Villette), pourtant tous deux lauréats du grand prix national d’architecture.

La cause du désaccord n’est pas certaine. Selon Econostrum, il s’agirait d’une différence d’appréciation concernant l’audace, mettant aux prises les maîtres d’ouvrage, c’est-à-dire les partenaires institutionnels Ville-Communauté urbaine, et les techniciens - urbanistes, architectes - du jury qui n’auront pas à supporter les coûts de l’opération.

Nous reviennent à l’esprit les débats qui ont présidé aux choix des équipements patrimoniaux sur la façade maritime : les déceptions des uns au regard du manque d’amplitude du « geste architectural » du projet retenu pour le MUCEM, celui de Ruddy Ruccioti ; les louanges adressés à l’obsession de Luc Besson pour que le cahier des charges de l’Euromed Center, futur siège de son EuropaCorp, contienne l’image du dauphin à reproduire.

Signe architectural fort, visibilité symbolique et physique immédiatement identifiable et emblématique, gage d’une identité forte au nouvel ensemble urbain en gestation sont désormais les critères assignés à la ville internationale sur le modèle de l’opéra de Sydney ou du musée Guggenheim de Bilbao. À Marseille, la question de la manhattannisation de la ville prend un tour particulier en raison de la situation financière délicate des collectivités locales.

L’Agence d’urbanisme de l’agglomération marseillaise (AGAM), membre du jury, ne s’y est pas trompée en posant la question suivante dans le dossier qu’elle consacre à la requalification du Vieux-Port : « coeur de ville, reflet des ambitions de la métropole » :

« Quel autre site emblématique peut-il mieux caractériser Marseille et son centre-ville que le Vieux-Port ?»

Le projet est supposé articuler les enjeux liés à l’amélioration de l’espace public et de ses usages privés - protection du patrimoine urbain, réhabilitation des logements, dynamisation commerciale, promotion des déplacements collectifs - avec ceux de la valorisation d’une « signature » architecturale identifiable.

Les traductions politiques consensuelles du projet urbain

Sur le plan politique, le consensus côtoie les polémiques. L’enjeu de la semi-piétonnisation du Vieux-Port est inscrit dans les programmes de Jean-Noël Guérini et de Jean-Claude Gaudin. Il est endossé par Eugène Caselli dès son accession surprise à la tête de la Communauté urbaine, compétente en matière de voirie. La Chambre de commerce s’engouffre dans le débat en déclarant, par l’intermédiaire de son Président, Jacques Pfister, par ailleurs Président du Conseil d’administration de l’association Marseille-Provence 2013 :

« le Vieux-Port doit devenir l’agora de Marseille Capitale européenne de la culture en 2013 ».

Il parle également au nom des commerçants du centre-ville inquiet des conséquences de la multiplication des mega-zones commerciales dans l’espace urbain - après le Grand Littoral au Nord, les Terrasses du Port à la Joliette et la zone de la Capelette à l’Est vont bientôt poser leurs premières pierres. La Provence réalise son propre « sondage », qui, s’il n’a aucune valeur scientifique, indique que 75% des Provençaunautes sont favorables à la fermeture de la circulation automobile en centre-ville - chiffre peu surprenant lorsque l’on sait que deux axes autoroutiers débouchent dans l’hyper-centre.

En février 2009, le conseil municipal vote à la quasi-unanimité le projet alors évalué à près de 100 millions d’euros (35 millions d’euros pour la tranche 2010-2013 et 60 millions d’euros pour la tranche 2013-2015). Une mission « centre-vile pour la piétonnisation du Vieux-Port » est alors confiée à Yves Moraine, président du groupe UMP au conseil municipal, et à Patrick Menuccci, celui du groupe PS.

L’unanimité se prolonge en décembre dernier lors des votes en conseil municipal et en conseil de communauté, des objectifs de l’opération de requalification piétonne du Vieux-Port qui valident les travaux de la mission mixte Moraine-Mennuci. Seul, le parti communiste s’abstient.

Les conflits sociaux périphériques

Deux mois, plus tard, toutefois, un imprévu perturbe ce splendide consensus. Les agents du nettoiement de l’entreprise ISS environnement se mettent en grève afin de contester la décision de la Communauté urbaine de dé-privatiser 20% de la collecte du 2ème arrondissement. Cette décision vise à unifier le ramassage des déchets dans le centre-ville dans la perspective de la semi-piétonnisation du centre-ville - le 1er arrondissement fait déjà l’objet d’une gestion publique de la collecte. Trois mois, après l’épisode Bronzo - du nom de l’entreprise qui avait bloqué pendant une semaine l’accès aux déchetteries et avait fini par avoir gain de cause en obtenant l’annulation d’un appel d’offre auquel elle avait été écartée - la menace de la grève posait en creux la question de la capacité des pouvoirs publics à mener à bien des projets urbains d’envergure. Trois jours, une accumulation des déchets dans la rue et une intervention des forces de l’ordre plus tard, le conflit s’arrête - opportunément une semaine avant les élections régionales - à la suite d’un rendez-vous avec le préfet et, selon les syndicats d’ISS, des assurances apportées par Renaud Muselier. Le conflit latent maintient cependant l’hypothèque de futurs blocages pouvant remettre en cause les arbitrages issus de la rénovation urbaine engagée.

Les brèches dans le consensus politique : le débat sur la L2

En outre, ce conflit a ouvert une brèche dans le consensus politique autour de l’opération. En juin dernier, Jean Viard, sociologue et engagé en politique au côté de Jean-Noël Guérini lors des municipales de 2008, s’inquiète des retards pris par le projet Vieux-Port et dénonce les « attitudes politiciennes » de Patrick Mennucci relatives à la L2.

La L2, ou deuxième rocade de Marseille, est un ensemble autoroutier et routier en construction qui vise à contourner Marseille depuis l’A55 jusqu’au Sud et la Pointe Rouge. Les premières ébauches du projet remontent au plan d’urbanisme directeur de 1959. Depuis lors, il est devenu symptomatique des difficultés à produire un schéma d’aménagement routier contournant la ville.

Plus généralement, Jean Viard dénonce l’absence d’un leaderhip politique capable d’incarner les projets urbains et qui freine l’efficacité de la gouvernance métropolitaine.

La réponse de Patrick Menucci ne se fait pas attendre :

« Il dit que mes inquiétudes sur la circulation liées au retard de la L2 sont politiciennes. Il devrait être plus attentif à la réalité vécue par les Marseillais. En vivant dans le Lubéron, il ne subit pas les mêmes contraintes qu'en habitant la ville dont il est l'élu. Ma position reste la même. Il ne peut y avoir de semi-piétonnisation du quai des Belges, du bas de la Canebière et de Rive-Neuve tant qu'au moins 25% de la circulation n'est pas délestée par la L2 et par le tunnel Prado-sud.»

La mission centre-ville dissoute, il entend conserver la main mise à gauche sur ce dossier en plaidant pour « l’adaptation du processus (L2 et piétonnisation) en créant un espace entre Canebière et mer ». Yves Moraine fait entendre sa différence en estimant urgent de ne pas attendre la L2 pour faire avancer le projet Vieux-Port.

Dernier épisode en date, donc, la non-décision du jury. Toujours selon Econostrum :

« Ce micmac politico-urbanistique est propice aux rumeurs. L’hypothèse d’une annulation pure et simple du concours est avancée. »

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Image : Proposition d'aménagement de l'espace public - Plan Guide. © Agam - Tous droits réservés