A Un simple entrefilet dans La Provence de ce jour, mais un événement important pour l’évolution de la politique internationale de Marseille :

« Une délégation composée de représentants de la Ville, de la Chambre de commerce et de la région, se rend du 15 au 20 octobre dans la ville jumelle chinoise de Shanghai. Le maire de Marseille, Jean-Claude Gaudin, est accompagné de plusieurs élus et d’une délégation économique. À la Ville, on attend beaucoup des retombées de ce déplacement. La dernière visite en Chine remonte à cinq ans. On n’a pas oublié qu’à l’époque, entre 2005 et 2007, les échanges commerciaux avaient été multipliés par 15 entre les deux villes jumelées. »


Signé en octobre 1987 par Jean-Claude Vigouroux, maire de Marseille, et les autorités locales de Shanghai, la convention de coopération entre les deux villes fut en effet relancée en juin 2005 sous l’effet conjugué de pressions incitatives exercée par le gouvernement, et d’une volonté exprimée par le monde économique local.

L'orientation nationale de la coopération décentralisée

Depuis la fin des années 1990, les autorités politiques nationales ont tenté d’agir sur les orientations stratégiques et géographiques de la coopération décentralisée. Certes, le cadre légal régissant les activités internationales des collectivités locales ne suppose qu’une contrainte : le respect par les villes, les régions et les départements, des engagements internationaux de la France. Dans les faits, très peu de conventions de coopération décentralisée ont été annulées par le Préfet. Pratique avant d’être un droit, appuyée par la reconnaissance constitutionnelle de leur libre administration, la projection internationale des collectivités territoriales s’est longtemps déployée en dépit d’un vide juridique au moins jusqu’aux lois de 1992 et de 2007. Davantage que le cadre légalo-institutionnel, les limites imposées à la coopération décentralisée sont construites par les mécanismes de co-financement et les critères assignés à leurs attributions. Témoignant unanimement d’un travail collaboratif avec le Ministère des Affaires étrangères, les professionnels - élus et techniciens - de la coopération décentralisée accréditent l’hypothèse d’une politique consensuelle. Dans cette perspective, la coopération décentralisée apparaît comme la poursuite de la politique étrangère de l’État par d’autres moyens.

Cette description a priori harmonieuse des relations entre l’Etat et les collectivités locales dans la mise en œuvre de la coopération décentralisée serait incomplète si elle ne faisait pas état des enjeux conflictuels. L’un de ceux là nous est fourni par la volonté de l’administration centrale de voir se développer les projets de coopération avec les pays émergents (les fameux BRIC - Brésil, Inde, Chine). En octobre 2006, l’intervention de Brice Hortefeux, alors Ministre des collectivités territoriales, devant la Commission nationale de la coopération décentralisée a ainsi fait date dans l’histoire feutrée de la coopération décentralisée :

Dans son discours, il regrette « une trop forte concentration » des projets et constate « une forte présence de nos collectivités en Afrique subsaharienne et dans l’océan indien (…). Or cette concentration illustre assez bien l'un de nos points faibles en termes de coordination (…). Et je n'évoque pas la complexité byzantine des liens de nos collectivités avec la ville de Marrakech et sa région ». L’objectif est de réorienter au nom de l’État, la coopération décentralisée vers les économies émergentes : « la présence du monde local français est discrète, voire inexistante dans des pays qui s'affirment progressivement sur la scène internationale. (…) L'État a décidé, dans ce contexte, d'afficher sa propre vision des enjeux de la coopération décentralisée, respectueuse bien sûr de la liberté des collectivités (…). C’est sur ces pays qu’il me paraît pertinent de diversifier notre offre. Les dispositifs classiques pourraient alors s'accompagner d'un rééquilibrage en direction de pays majeurs, ayant un niveau de développement en forte croissance, et constituant des partenaires importants pour la France. Je pense ici à la Chine, où des liens s'établissent progressivement, mais aussi à l'Inde, au Brésil (…). Dans le respect de la liberté des collectivités locales, je ne verrai que des avantages à ce que les acteurs locaux français s’intéressent un peu plus à ces pays, en favorisant les synergies ». L’État entend faire prévaloir ses intérêts lorsque ses périphéries interviennent sur la scène internationale et laisse entrevoir ses intentions en la matière : utiliser la fonction internationale des autorités locales à son service.

A ce titre, la ville de Marseille peut se prévaloir d’une antériorité dans la mise en œuvre de la coopération avec des autorités locales des pays émergents matérialisée par les travaux du Conseil international de la ville de Marseille.

À l’issue d’un an de négociations entre les élus de l’agglomération initiés par la Direction des Relations internationales de la municipalité, le Conseil international de la ville de Marseille (CIVM) est institué en décembre 2002 sous le patronage du Ministre des affaires étrangères de l’époque, Dominique de Villepin.

Le CIVM est conçu pour être le nœud d’interactions des acteurs locaux et régionaux de la coopération décentralisée. Il fonctionne à la fois comme une institution qui produit de la décision et comme un réseau d’acteurs. Le CIVM ouvre un espace d’échanges d’informations et de mise en relations de professionnels de la coopération décentralisée.

Le Comité d’orientation du CIVM compte ainsi dans ses membres, outre les élus des différentes échelons de collectivité locale, des représentants de l’Assistance publique et des Hôpitaux de Marseille, de l’Établissement public Euroméditerranée, de la Chambre de commerce et d’industrie Marseille-Provence, du Grand Port Maritime de Marseille, des Universités, des organismes de recherche, des centres de formation, et de l’association Marseille-Provence 2013.

Le CIVM est parfois présenté comme une modalité de participation de la société civile à la coopération décentralisée. En l’espèce la société civile regroupe des institutions privées et publiques qui n’appartiennent pas à l’espace politico-administratif occupé par les collectivités locales.

La gouvernance de la politique internationale du territoire consisterait dans l’organisation de la projection internationale à partir de la mobilisation d’acteurs privés et publics, d’experts et d’associations, à différentes échelles du territoire. La création du CIVM s’inscrit dans le cadre d’une ouverture de la production de la coopération décentralisée à la supposée société civile composée des forces vives économiques du territoire et appuyé sur les ressources de l’association Medcoop.

Le Comité d’orientation du CIVM a défini une organisation géographique conformément au schéma par ailleurs adopté par la Direction des Relations internationales de la ville : une Commission Europe, une Commission Méditerranée et une Commission Asie et reste du monde, successivement présidée par l’Établissement public Euroméditerranée, la Chambre de commerce et la ville de Marseille. La quatrième Commission, nommée « Stratégie », est chargée de la réflexion sur les sigles et le contenu. Elle serait l’un des dispositifs censé produire le support cognitif et stratégique aux politiques d’image de la ville. Cette Commission est présidée par l’Institut de la Méditerranée, organisme d’analyse et de prospective économique.

C’est à son initiative que s’est mise en place, à partir de 2004, la coopération avec Shanghai. Profitant de l’année de la Chine en France et du contexte national promouvant la conclusion de partenariats avec les pays émergents, les experts de l’Institut de la Méditerranée sont parvenus à mettre sur l’agenda la coopération culturelle et économique avec Shanghai.

En 2005, une délégation de 350 personnalités conduite par le maire s’est rendue en Chine au cours d’un voyage officiel d’une dizaine de jours. Cette visite, bien que prenant place dans un territoire extra-méditerranéen, s’inscrit dans la continuité de l’évolution d’une coopération décentralisée qui vise à dynamiser des partenariats techniques et non plus seulement à affirmer des liens d’amitié. Outre le Ballet de Marseille et une compagnie de théâtre, l’École Supérieur de Commerce de Marseille, par exemple, a conclu un accord avec la Jiaotong University Management School ouvrant un programme de MBA commun. La Chambre de commerce, enfin, fut sollicitée pour mobiliser les entreprises locales. Le voyage officiel du maire de Marseille en Chine a non seulement contribué à dynamiser les partenariats existants et à en conclure d’autre, il a également été l’occasion de promouvoir les intérêts et l’image international de la ville. L’objectif était de de montrer à la société locale et aux investisseurs potentiels étrangers, l’affichage d’un volontarisme politique visant à promouvoir les atouts du territoire. La visite a ainsi été l’occasion d’une mission de relations publiques associant la Chambre des notaires chargée de travailler avec leurs collègues de Chine pour comprendre le droit chinois et surtout pour faciliter l’implantation des entreprises. Faire connaître le droit français pour faciliter l’implantation d’entreprises ou de sièges d’entreprises chinoises sur le territoire marseillais, c’est cela aussi l’enjeu.

Le CIVM a pu être un espace de travail en commun associant les Directions des Relations internationales de collectivités locales pourtant rivales sur le plan politique. L’objectif de la coordination paraît même supplanter celui des résultats concrets, la méthodologie de l’action collective devenant le but principal recherché.

Depuis lors, on pensait le CIVM en sommeil, la relance de la coopération sino-marseillaise pourrait lui donner un second souffle. L'Hebdo Marseille écrivait au début de l’année qu’un « nouvel accord de coopération va être signé en octobre entre Marseille et Shanghai lors des journées consacrées à la France à l'Exposition universelle de Shanghai qui se tiendra du 1er mai au 31 octobre ». Alors qu’on regrettait la discrétion de Marseille dans cet événement – surtout dans la perspective de 2013 – la culture, encore davantage que l’économie, semble au cœur du renouveau de la coopération avec Shanghai. Au cours du mois de septembre, l’Espace Villeneuve Bargemon a exposé le travail d’artistes de l’Institut de Peinture et de Sculpture de Shanghai. Du 10 au 14 octobre, enfin, en prélude au voyage du maire, l’Ecole supérieure des Beaux Arts de Marseille présentera des œuvres en Chine.

Photo : MM. Song Binglin, Consul général de Chine et Jean-Claude Gaudin (source : marseille.fr)