La coopération sino-marseillaise à la relance
Par Nicolas Maisetti le mercredi 6 octobre 2010, 11:37 - Lien permanent
Un
simple entrefilet dans La Provence de ce jour, mais un événement important pour
l’évolution de la politique internationale de Marseille :
« Une délégation composée de représentants de la Ville, de la Chambre de commerce et de la région, se rend du 15 au 20 octobre dans la ville jumelle chinoise de Shanghai. Le maire de Marseille, Jean-Claude Gaudin, est accompagné de plusieurs élus et d’une délégation économique. À la Ville, on attend beaucoup des retombées de ce déplacement. La dernière visite en Chine remonte à cinq ans. On n’a pas oublié qu’à l’époque, entre 2005 et 2007, les échanges commerciaux avaient été multipliés par 15 entre les deux villes jumelées. »
Signé en octobre 1987 par Jean-Claude Vigouroux, maire de Marseille, et les
autorités locales de Shanghai, la convention
de coopération entre les deux villes fut en effet relancée en juin 2005
sous l’effet conjugué de pressions incitatives exercée par le gouvernement, et
d’une volonté exprimée par le monde économique local.
L'orientation nationale de la coopération
décentralisée
Depuis la fin des années 1990, les autorités politiques nationales ont tenté
d’agir sur les orientations stratégiques et géographiques de la coopération
décentralisée. Certes, le cadre légal régissant les activités internationales
des collectivités locales ne suppose qu’une contrainte : le respect par
les villes, les régions et les départements, des engagements internationaux de
la France. Dans les faits, très peu de conventions de coopération décentralisée
ont été annulées par le Préfet. Pratique avant d’être un droit, appuyée par la
reconnaissance constitutionnelle de leur libre administration, la projection
internationale des collectivités territoriales s’est longtemps déployée en
dépit d’un vide juridique au moins jusqu’aux lois de 1992 et de
2007. Davantage que le cadre légalo-institutionnel, les limites imposées à
la coopération décentralisée sont construites par les mécanismes de
co-financement et les critères assignés à leurs attributions. Témoignant
unanimement d’un travail collaboratif avec le Ministère des Affaires
étrangères, les professionnels - élus et techniciens - de la coopération
décentralisée accréditent l’hypothèse d’une politique consensuelle. Dans cette
perspective, la coopération décentralisée apparaît comme la poursuite de la
politique étrangère de l’État par d’autres moyens.
Cette description a priori harmonieuse des relations entre l’Etat et les
collectivités locales dans la mise en œuvre de la coopération décentralisée
serait incomplète si elle ne faisait pas état des enjeux conflictuels. L’un de
ceux là nous est fourni par la volonté de l’administration centrale de voir se
développer les projets de coopération avec les pays émergents (les fameux BRIC
- Brésil, Inde, Chine). En octobre 2006, l’intervention de Brice Hortefeux,
alors Ministre des collectivités territoriales, devant la Commission nationale de la
coopération décentralisée a ainsi fait date dans l’histoire feutrée de la
coopération décentralisée :
Dans son
discours, il regrette « une trop forte concentration »
des projets et constate « une forte présence de nos collectivités en
Afrique subsaharienne et dans l’océan indien (…). Or cette
concentration illustre assez bien l'un de nos points faibles en termes de
coordination (…). Et je n'évoque pas la complexité byzantine des liens
de nos collectivités avec la ville de Marrakech et sa région ». L’objectif
est de réorienter au nom de l’État, la coopération décentralisée vers les
économies émergentes : « la présence du monde local français est
discrète, voire inexistante dans des pays qui s'affirment progressivement sur
la scène internationale. (…) L'État a décidé, dans ce contexte,
d'afficher sa propre vision des enjeux de la coopération décentralisée,
respectueuse bien sûr de la liberté des collectivités (…). C’est sur
ces pays qu’il me paraît pertinent de diversifier notre offre. Les
dispositifs classiques pourraient alors s'accompagner d'un rééquilibrage en
direction de pays majeurs, ayant un niveau de développement en forte
croissance, et constituant des partenaires importants pour la France. Je pense
ici à la Chine, où des liens s'établissent progressivement, mais aussi à
l'Inde, au Brésil (…). Dans le respect de la liberté des collectivités locales,
je ne verrai que des avantages à ce que les acteurs locaux français
s’intéressent un peu plus à ces pays, en favorisant les synergies ».
L’État entend faire prévaloir ses intérêts lorsque ses périphéries
interviennent sur la scène internationale et laisse entrevoir ses intentions en
la matière : utiliser la fonction internationale des autorités locales à
son service.
A ce titre, la ville de Marseille peut se prévaloir d’une antériorité dans
la mise en œuvre de la coopération avec des autorités locales des pays
émergents matérialisée par les travaux du Conseil international de la ville de
Marseille.
À l’issue d’un an de négociations entre les élus de l’agglomération initiés
par la Direction des Relations internationales de la municipalité, le Conseil international de la ville de Marseille (CIVM)
est institué en décembre 2002 sous le patronage du Ministre des affaires
étrangères de l’époque, Dominique de Villepin.
Le CIVM est conçu pour être le nœud d’interactions des acteurs locaux et
régionaux de la coopération décentralisée. Il fonctionne à la fois comme une
institution qui produit de la décision et comme un réseau d’acteurs. Le CIVM
ouvre un espace d’échanges d’informations et de mise en relations de
professionnels de la coopération décentralisée.
Le Comité d’orientation du CIVM compte ainsi dans ses membres, outre les
élus des différentes échelons de collectivité locale, des représentants de
l’Assistance publique et des Hôpitaux de Marseille, de l’Établissement public
Euroméditerranée, de la Chambre de commerce et d’industrie Marseille-Provence,
du Grand Port Maritime de Marseille, des Universités, des organismes de
recherche, des centres de formation, et de l’association Marseille-Provence
2013.
Le CIVM est parfois présenté comme une modalité de participation de la
société civile à la coopération décentralisée. En l’espèce la société civile
regroupe des institutions privées et publiques qui n’appartiennent pas à
l’espace politico-administratif occupé par les collectivités locales.
La gouvernance de la politique internationale du territoire consisterait
dans l’organisation de la projection internationale à partir de la mobilisation
d’acteurs privés et publics, d’experts et d’associations, à différentes
échelles du territoire. La création du CIVM s’inscrit dans le cadre d’une
ouverture de la production de la coopération décentralisée à la supposée
société civile composée des forces vives économiques du territoire et appuyé
sur les ressources de l’association Medcoop.
Le Comité d’orientation du CIVM a défini une organisation géographique
conformément au schéma par ailleurs adopté par la Direction des Relations
internationales de la ville : une Commission Europe, une Commission
Méditerranée et une Commission Asie et reste du monde, successivement présidée
par l’Établissement public Euroméditerranée, la Chambre de commerce et la ville
de Marseille. La quatrième Commission, nommée « Stratégie », est chargée
de la réflexion sur les sigles et le contenu. Elle serait l’un des dispositifs
censé produire le support cognitif et stratégique aux politiques d’image de la
ville. Cette Commission est présidée par l’Institut de la Méditerranée,
organisme d’analyse et de prospective économique.
C’est à son initiative que s’est mise en place, à partir de 2004, la
coopération avec Shanghai. Profitant de l’année de la Chine en France et du
contexte national promouvant la conclusion de partenariats avec les pays
émergents, les experts de l’Institut de la Méditerranée sont parvenus à mettre
sur l’agenda la coopération culturelle et économique avec Shanghai.
En 2005, une délégation de 350 personnalités conduite par le maire s’est
rendue en Chine au cours d’un voyage officiel d’une dizaine de jours. Cette
visite, bien que prenant place dans un territoire extra-méditerranéen,
s’inscrit dans la continuité de l’évolution d’une coopération décentralisée qui
vise à dynamiser des partenariats techniques et non plus seulement à affirmer
des liens d’amitié. Outre le Ballet de Marseille et une compagnie de théâtre,
l’École Supérieur de Commerce de Marseille, par exemple, a conclu un accord
avec la Jiaotong University Management School ouvrant un programme de MBA
commun. La Chambre de commerce, enfin, fut sollicitée pour mobiliser les
entreprises locales. Le voyage officiel du maire de Marseille en Chine a non
seulement contribué à dynamiser les partenariats existants et à en conclure
d’autre, il a également été l’occasion de promouvoir les intérêts et l’image
international de la ville. L’objectif était de de montrer à la société locale
et aux investisseurs potentiels étrangers, l’affichage d’un volontarisme
politique visant à promouvoir les atouts du territoire. La visite a ainsi été
l’occasion d’une mission de relations publiques associant la Chambre des
notaires chargée de travailler avec leurs collègues de Chine pour comprendre le
droit chinois et surtout pour faciliter l’implantation des entreprises. Faire
connaître le droit français pour faciliter l’implantation d’entreprises ou de
sièges d’entreprises chinoises sur le territoire marseillais, c’est cela aussi
l’enjeu.
Le CIVM a pu être un espace de travail en commun associant les Directions
des Relations internationales de collectivités locales pourtant rivales sur le
plan politique. L’objectif de la coordination paraît même supplanter celui des
résultats concrets, la méthodologie de l’action collective devenant le but
principal recherché.
Depuis lors, on pensait le CIVM en sommeil, la relance de la coopération sino-marseillaise pourrait lui donner un second souffle. L'Hebdo Marseille écrivait au début de l’année qu’un « nouvel accord de coopération va être signé en octobre entre Marseille et Shanghai lors des journées consacrées à la France à l'Exposition universelle de Shanghai qui se tiendra du 1er mai au 31 octobre ». Alors qu’on regrettait la discrétion de Marseille dans cet événement – surtout dans la perspective de 2013 – la culture, encore davantage que l’économie, semble au cœur du renouveau de la coopération avec Shanghai. Au cours du mois de septembre, l’Espace Villeneuve Bargemon a exposé le travail d’artistes de l’Institut de Peinture et de Sculpture de Shanghai. Du 10 au 14 octobre, enfin, en prélude au voyage du maire, l’Ecole supérieure des Beaux Arts de Marseille présentera des œuvres en Chine.
Photo : MM. Song Binglin, Consul général de Chine et Jean-Claude Gaudin (source : marseille.fr)