Crises des transports locaux internationaux à Marseille
Par Nicolas Maisetti le vendredi 1 octobre 2010, 13:59 - Lien permanent
En
2003, la DATAR a publié un
classement des villes européennes encore brandi en référence par les élites
locales. Les quinze critères choisis renvoient à cinq sous-ensembles :
démographie ; performance économique ; vitrine ; culture et
dynamisme universitaire ; et accès et communication . Pour ce dernier
critère, l’étude distingue les dispositifs aéroportuaires, portuaires,
autoroutiers et ferroviaires, qui sont construits comme des propriétés sociales
d’une ville-monde.
En ce qui concerne les activités portuaires, Marseille se classe troisième
en trafic derrière Rotterdam et Anvers, à partir du site de Fos et de ses
hydrocarbures qui irriguent par oléoducs l'Europe rhénan. Son dispositif
aéroportuaire contribue à faire de Marseille un hub ou
gateway régional, une interface entre l'économie-monde et la région.
L'aéroport de Marseille Provence, situé à Marignane, à 25 kilomètres de
Marseille, est le 3ème aéroport français pour le trafic passager avec 7
millions de passager par an et 40 000 tonnes de marchandises pour le fret .
Surtout, il est le siège du 1er réseau mondial sur l'Afrique du Nord, l'Afrique
et le Corse après celui de Paris.
Ces structures portuaires et aéroportuaires complétées par les réseaux ferré
(TGV Méditerranée) et autoroutier (A7) qui relient la métropole marseillaise au
delta du Rhône et Paris, d'une part, et à la Côte d'Azur et à l'Italie, d'autre
part, et fonde l'accessibilité de l'agglomération marseillaise, définie par les
auteurs de l’étude comme « l'expression de la centralité de la ville
dans le système qu'elle forme » sur les axes Est-Ouest (reliant
Barcelone à Turin) et Nord-Sud (point d'aboutissement de l'axe
Londres-Bruxelles-Paris-Lyon et autorisant une perspective
ultra-méditerranéenne).
L’accessibilité d’un territoire revêt au final un enjeu crucial pour la
compétition entre les territoires reposant sur un positionnement avantageux au
sein des réseaux économiques mondiaux et sur les capacités locales d’attraction
des capitaux.
Cette semaine, deux événements distincts permettent de jeter un éclairage
sur la fragilité de la situation des structures d’accès et de
communication : des mouvements de grève sur le port et l’incertitude qui
pèse sur le maintien de la compagnie Ryanair sur l’aéroport de
Marignane.
Les conflits sociaux sur le port
Depuis, lundi 27 septembre à l’appel des organisations syndicales, les
terminaux d’hydrocarbure de Fos et de Lavéra (Bassin Ouest de Marseille) font
l’objet d’un
blocage : 37 bateaux en attente et un risque d’interruption de
l’approvisionnement des raffineries de Marseille (60% du trafic annuel du Grand
port maritime de Marseille - GPMM) qui représentent 30% du raffinage
national.
Les agents contestent les effets de la réforme
portuaire qui prévoit la délégation au secteur privé d’une partie des
activités du port. Les conséquences du désengagement de l’État sur l’emploi
sont mis en avant par le secrétaire général CGT du syndicat du Port :
« en matière d’investissements (...) nous sommes loin du
compte. Au lieu d’un plan d’investissement, de développement des activités
portuaires, c’est un plan d’extinction de l’activité qui se dévoile jour après
jour ».
Plus largement, le mouvement est une réaction à la disparition des instruments
de co-gestion du port qui ont longtemps prévalu à Marseille. Rappelons que le
processus de réforme a largement associé les acteurs locaux. le projet de loi
fut inspirée des conclusions d’un rapport significativement intitulé "Pour une réforme
des Grands ports français - L'urgence marseillaise", dressé par la Chambre
de commerce de Marseille-Provence avec une contribution
de l’Union pour les entreprises 13 (UPE13)- le MEDEF local, dont le président
d’alors, Stéphane Brousse est un acteur du port, tandis que Roland Blum, le
premier adjoint du maire de Marseille a présenté un
rapport au Ministre des transports en avril dernier sur la desserte
portuaire.
Cette grève vient s’ajouter aux arrêts de travail quotidien de 6h sur les
terminaux de marchandise. Le motif de ce mouvement renvoie au débat sur la
réforme des retraites qui, selon les syndicats, ne prévoient pas la prise en
compte de la pénébilité du travail sur le port.
La conjonction de ces deux situations de blocage intervient dans un contexte
particulièrement sombre. Les escales des cargos ont subi une baisse de 50% cet
été par rapport à 2009. En outre, le terminal de Mourepiane est également
paralysé depuis mercredi : l’augmentation du capital prévu ne serait pas à
la hauteur des engagements, dénonce la CGT.
Les syndicats comptent profiter de la dynamique de mobilisation pour élargir
et durcir le mouvement alors que 14 000 croisiéristes sont attendus ce week-end
à Marseille.
Les pouvoirs publics, les entreprises et les syndicats portuaires partagent
le diagnostic sur la menace qui pèse sur l’avenir du port. De manière désormais
classique, chaque partie accuse l’autre d’être à le commanditaire de la mort de
l’outil portuaire. Quand le Président de l'Union Maritime et Fluviale
Marseille-Fos estime que « notre avenir est aujourd’hui menacé en
raison des grèves qui continuent de désorganiser, voire de briser l’activité
des terminaux», la CGT a « l’impression que les intentions
ministérielles sont de laisser vivoter l’activité plutôt que de la
développer. »
En filigrane, se pose l’avenir de l’usage portuaire par les élites locales.
Engagés dans une dynamique de réorientation de l’usage portuaire (de
l’industrie aux croisières), ils s’efforcent d’éviter de se positionner en
partisan de la rupture et en artisan de la disparition complète des activités
industrielles en raison des ressources qu’elles continuent de véhiculer à la
fois sur le plan matériel (emploi, croissance) et symbolique (l’image d’une
ville portuaire comme marqueur culturel du territoire).
L’incertitude Ryanair
La compagnie aérienne low-cost installée à Marignane depuis
l’ouverture de l’aérogare MP2 en novembre 2006 compte 1,4 millions de passager
(presque 90% du trafic passager sur ce terminal). Son arrivée a
incontestablement dopé l’activité de l’aéroport. En 2007, le trafic global
était de 6,9 millions de passagers, dont la moitié en provenance et à
destination de l’international, soit une augmentation de près de 14% par
rapport à 2006.
Lundi 27 septembre, alors que la CGT bloquait les Bassins de Fos et de
Lavéra, la compagnie aérienne était mise en examen pour travail dissimulé.
Employant le personnel marignanais sous le droit irlandais, la compagnie
conteste le décret du
21 novembre 2006 soumettant les personnels navigants des compagnies
étrangères installées en France au droit français. Déboutée en 2007 par le
Conseil d'Etat, elle a saisi la Cour européenne des droits de l'Homme. Face à
l’accusation de dumping social, la direction de Ryanair avait pris
position dès le moi de mai dernier en menaçant de déménager la flotte
marseillaise vers un aéroport étranger et en réduisant le volume de son trafic,
ce qui entraînerait la suppression de 120 emplois directs et de 1 000 emplois
indirects.
La mise en examen relance le possible de départ de la compagnie, d’autant
plus que celle-ci est coutumière du fait : en 2003, protestant contre la
réduction de subventions, elle avait déménagé sa flotte strasbourgeoise pour
l’installer à Baden-Baden, en Allemagne. Toutefois, la direction n’a pour le
moment pas réitéré ses menaces bien que le secrétaire départemental du PCF a
évoqué un « chantage qui donne la nausée ».
Le choix de la compagnie ne relève pas de l'évidence et s'effectue sous
contrainte. Son installation à Marignane lui a couté 300 millions d’euros (à
comparer au 1,5 millions investis et donc perdus à Strasbourg). Son hésitation
tend au moins à accréditer l’idée d’une territorialisation des processus de
mondialisation qui ne sauraient se résumer à une volatilité extrême des
capitaux comme le sous-entend souvent les partisans néolibéraux de la
dérégulation.
À ce titre, la réaction de Jacques Pfister, président de la Chambre de
commerce qui exploite l’aéroport, se veut rassurante sur la solidité de l’outil
aéroportuaire avec ou sans Ryanair : « Si la base ferme,
l’aéroport de Marseille Provence ne sera pas en danger. Le modèle low-cost est
appelé à se développer, PM2 est le meilleur outil en France, nous ne sommes pas
en position de faiblesse.»
Cette assurance contraste, cependant, avec sa réaction survenue après les
menances initiales exprimées par Michael O’Leary, le PDG de la compagnie, en
mai dernier. À l’époque, « le retrait de la compagnie irlandaise
serait une catastrophe pour une métropole appelée à recevoir le Forum mondial
de l’eau et qui sera capitale européenne de la culture en 2013 (...)
Il importe de bien peser les conséquences qu’un départ de la compagnie ne
manqueraient pas d’avoir et d’entamer un débat serein pour éviter le pire. En
ce qui nous concerne, nous soutiendrons la présence de Ryanair sur notre
territoire. »
Comme pour le port, c’est le bal des hésitations qui semble caractériser les postures des acteurs locaux en ce qui concerne le développement des fonctions locales internationales d’accessibilité et de mobilité.
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