A La 12ème édition du Festival Marsatac s’est achevée ce samedi et nul doute que les derniers concerts ont rassemblé encore davantage de monde que jeudi (3 000 personnes) et vendredi (10 000). Atteignant depuis l’édition 2007 la barre des 20 000 spectateurs et attirant l’avant-garde de la scène hip-hop, puis électronique et rock locale et nationale, le succès de la manifestation n’est plus à démontrer.

Profondément ancré dans le paysage culturel local et national, l’événement est cependant toujours aussi peu soutenu par le pouvoir municipal. Après le J4, la Cité Félix-Pyat, la recherche d’un lieu a constitué comme tous les ans le feuilleton de l’hiver. Le Palais des Sports et les quais du Port autonome avaient été envisagés par la municipalité sans réellement associer les organisateurs du Festival à la réflexion. « Marsatac à la rue », comme une antienne répétée tous les ans, mais qui ne parvient pas à décourager les spectateurs toujours aussi nombreux au fil des éditions. Les relations entre les organisateurs du festival et la mairie sont devenues un révélateur continu de la prise en charge politique d’un événement culturel à la fois exigeant et populaire, alors que se profile 2013 et le label de Capitale européenne de la culture.

En avril, la ville et Marsatac concluent un accord qui prévoie l’installation du Festival à la Friche de la Belle de mai. Polémique dans la polémique : ce ne sont pas les organisateurs qui l’annoncent officiellement, mais Maurice Di Nocera, l’adjoint délégué aux grands événements (on remarquera le découplage entre les affaires culturelles délégués à Daniel Herman et les grands événements) qui confirme une annonce du Secrétaire général de la ville, Jean-Claude Gondard : Marsatac sera pérennisé sur ce site.

Marsatac et la Friche de la Belle de Mai : système Friche et nouveau territoire de l’art

Marsatac à la Friche, comme un retour à l’origine du projet du système Friche : l’investissement par les acteurs culturels locaux d’un espace qui conserve les traces d’un travail désormais parti, la reconquête d’un lieu capitalistique qui devient territoire de l’art - le concept des Nouveaux Territoires de l’Art (NTA) renvoie à un rapport écrit par Fabrice Lextrait, administrateur de la Friche de la Belle de Mai, pour le Ministère de la Culture en 2001. À Marseille, c’est soixante structures associatives culturelles, trois cent à quatre cent personnes qui y travaillent au quotidien, des artistes qui passent en résidence, en diffusion ou en concert.

A Un lieu comme il en existe dans toute l’Europe du Nord depuis les années 1980, et qui organisés derrière les TransEurope Halles font valoir des expériences communes échappant au contrôle du pouvoir public et tentant d’ancrer la culture dans la ville, à partir de ses espaces les plus marginalisés. Le problème, c’est qu’en France, la densité du tissu institutionnel culturel public a plutôt retardé le développement d’initiatives individuelles. À Lyon, quand le pouvoir municipal tente de créer de toute pièce son artopole, les Subsistances, dans une ancienne caserne réhabilitée par la ville, les acteurs culturels ne se précipitent pas franchement dans cette friche officielle instituée par le haut.

À Marseille, le succès de la Friche de la Belle de Mai tient à l’investissement initial des acteurs culturels locaux et à l’accompagnement de la municipalité, en l’espèce Christian Poitevin, l’adjoint de Robert Vigouroux à la culture. Il tient aussi à l’identité territoriale du quartier de la Belle de Mai. Sa localisation arrière-portuaire a favorisé l’installation d’usines de raffinement de sucres et d’allumettes. Au XIXème, le quartier est ouvrier et peuplé d’immigrés italiens. Avec le déclin du système industrialo-portuaire, le quartier change de nature. La manufacture ferme dans les années 1930 et devient une friche industrielle jusque dans les années 1980 et l’arrivée des artistes. Au milieu des années 1990, enfin, la manufacture est rachetée par la ville qui y installe ses archives. Surtout, le quartier est intégré au périmètre de l’opération Euroméditerranée qui décide d’y implanter un pôle média à côté du pole culturel afin d’attirer les fameuses « classes créatives » et reprendre en main la destinée d’un lieu à fort potentiel gentrificateur.

« Désordre urbain » : ancrage politico-social des arts de la rue

Un autre événement culturel repose la question des rapports entre acteurs culturels, pouvoirs publics et populations locales et interroge la capacité de la ville « à faire la fête ». Dans le cadre du Festival « Préavis de désordre urbain », bénéficiant d’une subvention municipale de 3 000 euros, une troupe a créé la panique dans le quartier des Cinq-Avenues. Selon La Provence, un Père Noël armé d’une mitraillette en plastique s’est rendu au bureau de poste du quartier « effrayant notamment une personne âgée ». Plus tard, la police a du intervenir afin d’appréhender des filles dévêtues, allongées sur les rails du tramway. Vérifications faites, il s’agissait de performers appartenant successivement aux troupes d’Ornic’art et de Compagnie Terrain Vague.

A Les réactions des élus ont été directes. « ils ont fait peur aux gens » (Eliane Zayan, conseillère municipale, déléguée aux arts de la rue), « ils ont mis le feu dans le quartier. Un feu thermonucléaire » (Bruno Gilles, maire des 4ème et 5ème arrondissements ). L’édile interprète cet épisode comme le produit d’une « inadéquation entre le quartier et le travail proposé » par les artistes. Le CIQ de Vallier, Cinq-Avenue, Sébastopol le rejoint dans cette analyse : « les gens ne sont pas encore tous prêts, à une époque où les goûts sont quand même très standardisés. On souhaite pourtant animer le quartier, créer des manifestations qui donnent l'occasion aux gens de se rencontrer. On va d'ailleurs organiser le 9 octobre prochain, un grand marché artisanal. »

La movida marseillaise... jusqu’à minuit

C’est dans ce contexte défavorable que Domique Vlasto propose de trouver un site « pour créer une grande discothèque à ciel ouvert à Marseille ». Cette idée se situe dans le droit fil de la comparaison avec Barcelone, mais a suscité immédiatement des réactions hostiles, non seulement de la part des riverains et des CIQ, mais également des élus qui endossent dans un bel élan du jeu collectif cher à 2013 le syndrome NIMBY (not in my back yards / pas dans mon jardin) faisant écho à une récente manifestation organisée devant la mairie par les CIQ qui souhaitaient dénoncer les nuisances sonores subis durant l’été.

Dans sa dernière édition consacré à 2013, le Ravi évoquait cette question de la résistance anti-festive portée par les CIQ : « Nous ne sommes pas contre les manifestations et les fêtes, mais il faut que cela reste dans le respect de la vie de quartiers » déclare la présidente de la confédération, Monique Cordier, qui met en avant la Fête Bleue soutenu par les collectivités locales et la chambre de commerce en juin dernier : « Il y avait des milliers de jeunes, mais à minuit tout était fini. C’est une bonne heure ». La promesse d’une « guerre des tranchées » à l’encontre de Bernard Latarjet et de son équipe si cet exemple n’est pas suivi, sonne comme un rappel à l’ordre pour les artistes appeler à rester cantonnés sur le site de la Belle de mai et à limiter l’irrigation de la culture dans la ville à ce secteur.

Dans un morceau intitulé « Bus de nuit », Massilia Sound Sytem chantait :

Pour ma part je crois important, pour une ville qui se dit Etre un lieu prépondérant, la capitale du midi De faire en sorte que les gens, du moins ceux qui en ont envie Avec un minimum d'argent, puissent bouger toutes les nuits.

C’était en 1991.

Photo : © Franck Pennant (voir le photo-reportage ici)