Euroméditerranée sur la voie d’accélération ?
Par Nicolas Maisetti le mardi 17 novembre 2009, 13:02 - Lien permanent
Opération de requalification urbaine, outil de développement économique, levier
de rayonnement international, vitrine de la métropolisation, alibi de la
gentrification… Quel que soit le label apposé à Euroméditerranée, le projet
semble entrer dans une phase plus opérationnelle.
L’ambiguïté d’une telle opération d’aménagement urbain – qui concerne la
plupart des villes industrialo-portuaires selon des modalités très proches –
réside dans le décalage entre les formulations stratégiques, d’une part, et les
réalisations matérielles, d’autre part.
Les contraintes sur l’action politique
Le politique chargé d’exprimer les ambitions se heurte au moins à trois
types de contraintes :
- celle constituée par les experts, les bureaux d’études et les urbanistes, qui disposent de leur propre agenda et de leurs intérêts ;
- celle constituée par les hiatus chronologiques entre le temps électoral (les élections municipales en 2014) et le temps du projet (la livraison d’Euroméditerranée étant prévue pour 2030) ; et
- celle constituée, enfin, par l’environnement économique et
institutionnelle, en l’espèce la crise économique et la réforme des
collectivités territoriales qui renforcent le climat d’incertitude.
Ces formes non-exhaustives (on pourrait ajouter la fragmentation
institutionnelle locale, les résistances de la société locale…) de contraintes
pèsent sur la décision politique. Ces lourdeurs ne signifient obligatoirement
l’existence de freins à la production des politiques d’aménagement et
d’équipement. Elles peuvent se traduire, au contraire, suivant les contextes et
les configurations territoriales, par davantage de souplesse et de flexibilité
et ainsi par une accélération de la mise en œuvre du projet. Elles conduisent,
en tous les cas, à modifier l’intervention du politique, qui doit faire face à
une ouverture du système d’acteurs. Son rôle réside dans la coordination d’un
réseau qu’il ne pilote pas plus qu’il ne l’anime.
Ces généralités méritent naturellement une attention plus précise sur les
évolutions d’un cas particulier – voire une comparaison entre des
cas.
À Marseille, les épisodes les plus récents d’Euroméditerranée peuvent
fournir ce creuset empirique. Tentons de l’esquisser à partir des derniers
éléments d’informations.
L’extension d’Euroméditerranée
Samedi dernier, l’Établissement Public d’Aménagement Euroméditerranée a
annoncé le nom du lauréat du concours d’urbanisme portant sur les réalisations
au sein du périmètre d’extension. C’est le bureau d’étude de
François Leclerc qui a été choisi en fonction des objectifs
environnementaux de son projet.
Rappelons que l’extension du
périmètre est prévue par un décret du Premier ministre en date du 22
décembre 2007. Elle porte sur 169 hectares délimités par Cap Pinède et les
Arnavaux au nord, le village du Canet à l’est et la tour CMA au sud. Il s’agit
donc d’une pénétration de l’opération dans les quartiers nord de la ville
(jusqu’à l’ancien ruisseau des Aygalades).
Le projet lauréat propose ainsi de repenser l’organisation des voies de
communication reliant l’extérieur et le nord de la ville à son centre.
L’autoroute A55 serait enfouie sous une corniche qui prolongerait le boulevard
de Paris et le chemin de la Madrague-Ville. En outre, un jardin public –
« la coulée verte » – serait construit entre le boulevard
Ferdinand-de-Lesseps et la rue d’Anthoine.
Euroméditerranée n’étant plus à une contradiction près – à l’image du
paradigme du développement durable – 14 hectares en bordure de la corniche
devrait accueillir un palais des évènements, un casino
cher à Renaud Muselier, un hôtel, des bureaux… d’ici à 2030. Coexisterait
des dynamiques de préservation de l’environnement avec des équipements
productifs ; ainsi qu’un processus d’éviction des classes populaires du
centre vers la périphérie avec une intégration des quartiers défavorisés dans
le périmètre du projet.
Le label eco-cité
L’extension semble consister un sensible tournant d’un projet d’abord conçu
pour requalifier l’hyper-centre autour de la construction d’un quartier
d’affaire. Il est question désormais de bâtir au sein d’Euroméditerranée, une
éco-cité, c’est-à-dire d’adapter les objectifs économiques aux impératifs du
développement durable, au cœur des quartiers les plus pauvres.
Ce tournant a reçu l’aval des plus hautes autorités de l’État : le 4
novembre dernier, le Ministre de l’Écologie, du Développement durable et de la
Mer a décerné le
label EcoCité au périmètre d’extension d’Euroméditerranée.
Matérialisation de l’opération
La veille, vendredi, le Président de l’Établissement public, Guy Tessier, a
inauguré, en présence du maire le chantier de recul de l’autoroute A7 à la
Porte d’Aix. Selon Guy Tessier : « la coupure de l’autoroute A7
constitue véritablement un des projets d’aménagement les plus emblématiques et
les plus attendus des marseillaises et des marseillais, tant les enjeux, à
l’échelle de la Ville et de son agglomération sont
importants. »
L’enjeu sous-jacent est non moins essentiel : 15 ans après le lancement
d’Euroméditerranée, il faut montrer aux habitants, aux décideurs économiques et
aux autorités nationales, que le projet sort de terre, qu’il existe parce qu’il
est visible. Cette visibilité devrait se concrétiser, en 2012, par la
suppression de l’autoroute sur 400 mètres pour un montant de 20 millions
d'euros (soit 50 000 euros le mètre, si l’on souhaite faire du mauvais
esprit).
En fait, le chantier est plus ambitieux puisqu’il s’agit de transformer l’aspect physique et la composition sociale d’un lieu historique de la ville, celui de l’économie de bazar et des marchés informels.