Appels à projet 2010 de la coopération décentralisée : co-développement et immigration
Par Nicolas Maisetti le mardi 10 novembre 2009, 12:12 - Lien permanent

Le gouvernement vient de lancer les appels d'offre à projets de coopération décentralisée. L'occasion de revenir sur cette politique locale internationale et ses évolutions.
Cadre légal et pratiques politiques
Si la
loi de décentralisation du 2 mars 1982 faisait mention à son article 65 de
la coopération transfrontalière, la coopération décentralisée française est
principalement codifiée par la loi
du 6 février 1992 relative à l’administration territoriale de la
République. L’article 131 dispose en effet que « les collectivités
territoriales et leurs groupements peuvent conclure des conventions avec des
collectivités territoriales étrangères et leurs groupements dans les limites de
leurs compétences et dans le respect des engagements internationaux de la
France ».
En janvier 2007, l’adoption d’une proposition de loi
relative aux actions extérieures des collectivités territoriales déposée
par Michel Thiollière – sénateur-maire de Saint-Etienne à l’époque – a levé les
incertitudes juridiques qui subsistaient, en particulier celles qui portaient
sur « l’intérêt local » de la coopération décentralisée.
Désormais, les collectivités locales se voient confirmer par la loi la
possibilité de conduire des projets d’aide au développement et de mise en œuvre
des actions humanitaires.
Certes, le cadre législatif n’explique pas à lui seul la croissance des
initiatives internationales des villes et des régions qui ont, comme c’est
souvent le cas, précédé l’adoption de normes légales. Néanmoins, cet
environnement normatif qui s’est accompagné par la mise en place d’un
délégué pour l’action extérieure des collectivités locales en 1983 et par
la création de la
Commission nationale de la coopération décentralisée 9 ans plus tard a
institué un circuit de relations entre les services de l’Etat et les
collectivités locales.
La régulation étatique de la coopération
décentralisée
Ce circuit de relations vise à canaliser et à réguler la coopération
décentralisée afin de faire des actions extérieures des collectivités locales
non pas la mise en œuvre de stratégies dissidentes ou autonomes, mais la
poursuite de la politique étrangère de la France par d’autres moyens. On
assiste donc depuis le début des années 1980 à une décentralisation de la
politique étrangère, en particulier dans le secteur de la low
politics, c'est-à-dire de la politique de coopération, d’aide au
développement et d’actions humanitaires et culturelles. En somme et pour
schématiser, la partie rayonnement du Ministère des affaires
étrangères aurait été en partie dévolue aux collectivités locales, la partie
influence restant aux mains des fonctionnaires centraux.
Cette dévolution, on l’a dit, ne repose pas sur une liberté totale d’action
des collectivités locales. L’Etat encadre ces pratiques par le moyen des
« appels à projet ». Le Ministère des affaires étrangères définit
les critères d’attribution des financements des projets qu’il souhaite être mis
en œuvre par ses collectivités locales. L’Etat oriente donc la coopération
décentralisée en fonction de ses priorités.
Mutualisation et ciblage géographique
Les dernières évolutions en la matière nous permettent de constater, par
exemple, la montée du critère de la mutualisation. Ce critère d’action
publique, qui nous vient des politiques de l’Union européenne et des bailleurs
de fonds internationaux, repose sur le constat qu’un acteur seul sera moins
efficace pour mener une action que s’il associe ses ressources avec des tiers.
La coopération décentralisée cofinancée par l’Etat n’est donc pas constituée
par l’action extérieure d’une collectivité, mais par une initiative commune et
partagée par plusieurs collectivités locales. Il s’agit de réduire le risque de
la dissidence en même temps que la dépense.
Un autre critère d’attribution des crédits du Ministère est géographique.
Lorsque Brice Hortefeux était Ministre des collectivités territoriales en 2006,
il avait secoué le milieu de la coopération décentralisée en encourageant les
villes et les régions à travailler davantage avec les pays émergents et moins
avec l’Afrique sub-saharienne. Dans un premier temps, ce discours
s’est traduit par un rééquilibrage des fonds accordés aux projets de
coopération décentralisée destinés à la Chine, à l’Inde et au Brésil. Dans un
second temps, et malgré les voix s’élevant contre cet accroc à la libre
administration des collectivités locales reconnues par la Constitution, il a
débouché sur une montée des
conventions et des accords de coopération passés entre les collectivités
locales françaises et les autorités locales de ces pays.
Le Ministère de l'immigration et le
co-développement
L’actualité récente nous montre une nouvelle évolution de la coopération
décentralisée française et de la manière dont elle demeure régulée par l’État
central. Le 8 juillet dernier, la réunion de la Commission nationale de la
coopération décentralisée a adopté les conditions dans lesquels seront lancés
les appels à projet pour l’année 2010.
Comme c’est le cas depuis deux ans maintenant, les appels à projet de la
coopération décentralisée sont désormais divisés en deux, en fonction du
Ministère compétent pour attribuer les crédits.
D’une part, le
Ministère des affaires étrangères attribue des financements dans le cadre
d’un appel à projet triennal (2010-2012). Les priorités stratégiques, air du
temps, sont revenues à la Méditerranée et à l’Afrique subsaharienne. L’État et
les collectivités territoriales ont pris conscience que la nature de la
« coopération » avec les autorités locales chinoises
n’avaient rien de commun avec les pratiques traditionnelles de la coopération
décentralisée (appui institutionnel, formation, gestion des risques, culture).
Le critère de la mutualisation reste central, mais il repose particulièrement
sur l’échelle régionale et la terminologie du réseau : « les
régions françaises peuvent se déclarer candidates pour signer une convention
avec l'État afin de mettre en place ou maintenir des réseaux régionaux
autonomes regroupant le maximum de collectivités territoriales de la région,
d'associations ou organismes agissant à l'international. »
Enfin, et c’est une rupture, l’État prend acte de l’initiative
de Jacques Auxiette, Président du Conseil régional des Pays-de-la-Loire
qui, en 2007, a conclu une convention de coopération avec un État, en l’espèce
le Burundi. Il serait en effet désormais possible pour les régions
d’« être candidates pour mettre en œuvre un financement conjoint entre
l'État et la région pour le soutien à la coopération décentralisée ».
Cette disposition pourrait avoir des incidences sur la coopération
décentralisée en Méditerranée. La faiblesse de la décentralisation au Maghreb
par exemple pourrait conduire les fonctionnaires de la Région PACA chargés des
relations internationales et les élus à élargir le champ de leurs activités.
Celles-ci pourraient ne pas s’interdire de traiter directement avec des
autorités nationales en raison du déséquilibre entre l’étendue des compétences
des autorités régionales au Nord et leurs faiblesses au Sud.
D’autre part, le Ministère de l’immigration, de l’intégration, de l’identité
nationale et du développement solidaire (MIIINDS) lance lui aussi un
appel à projet annuel cette fois. Les financements sont accordés aux
autorités locales françaises qui souhaitent mettre en œuvre un projet ou un
partenariat avec une collectivité locale étrangère « située dans une
zone de forte migration vers la France ». On reste tout d’abrod interdit
devant la question de la définition juridique et politique d’une
« zone de forte migration vers la France ». Mais l’on comprend
les intentions du gouvernement à la ligne suivante : « le projet
intervient sur les secteurs participant à l'amélioration des conditions de vie
et d'insertion socio-économique des populations ou qui contribuent à créer des
conditions plus favorables à l'investissement productif dans les zones
concernées ». En d’autres termes, le MIIINDS accordera des financements
aux collectivités locales qui s’engagent à mener des projets permettant
d’enrayer le phénomène migratoire. Il s’agit d’une formulation administrative
organisant une politique de co-développement consistant à établir un lien entre
le développement économique « là-bas » et l’immigration
« ici ». Ce lien n’est pas politiquement incorrect, depuis la
campagne présidentielle de 2007, le thème du co-développement et ses
sous-bassements sécuritaires sont en passe de faire l'unanimité parmi les élus
et cimentent le consensus relatif à la coopération décentralisée.
Gustave Massiah, membre du conseil scientifique d’ATTAC, interrogé par
Libération au moment de la campagne présidentielle estimait pourtant que le
« co-développement est devenu une tarte à la crème tant le concept a
été dévoyé. Il avait popularisé par Jean-Pierre Cot, éphémère ministre de la
Coopération, poussé à démissionner car il voulait des rapports équitables entre
la France et l'Afrique. Aujourd'hui, le codéveloppement n'est, chez beaucoup de
candidats à la présidentielle, qu'un alibi quisert à masquer la politique
répressive vis-à-vis des migrants (…).On veut maîtriser les flux migratoires,
arrimer les migrants chez eux, via une politique de camps que l'on voit se
développer aux portes de l'Europe. Or, le codéveloppement, c'est de la
coopération d'égal à égal. C'est faire le lien entre deux pays. C'est également
remettre en question notre propre développement pour le mettre en relation avec
celui d'autres pays. Ce n'est de toute façon qu'un outil complémentaire de
solidarité internationale, des rapports Nord-Sud. Mais, pour avoir une pensée
du codéveloppement, il faut d'abord avoir une pensée du
développement.»
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Commentaires
Je serais heureux de savoir comment la Région PACA voit son programme de coopération décentralisée. Parce que pour avoir travaillé dans le cadre de ce programme durant 3 ans en Egypte, je dois dire que la gestion par la Région a été bien mauvaise; et c'est un euphémisme . La Région n'a fait aucun suivi, n'a rien capitalisé... Un audit a été lancé, nous avons répondu aux questions du consultant et, encore une fois, aucun retour, aucune nouvelle, rien... Le travail a été passionnant et l'extrême plaisir d'avoir participé à une belle aventure humaine est proportionnel à ma colère vis à vis de la Région, à ce sujet.
La région PACA vient justement d'adopter son nouveau Plan d'Action sur la Méditerranée qui reformate son approche de la coopération décentralisée dans la région : plus ciblée, plus sélectif, plus proche des acteurs décisionnels et renforcement du suivi avec la présence sur place de chargés de mission "ambassadeurs" de la région. Nous y reviendrons dans un prochain billet.