Sortie de crise sur le Port ?
Par Nicolas Maisetti le jeudi 30 juillet 2009, 13:38 - Lien permanent

Un an après la loi portant réforme portuaire et après un long et parfois
violent mouvement de grèves, la CGT et le Grand Port Maritime de Marseille
(GPMM) sont parvenus à un accord sur la gestion du terminal de Mourepiane. Le
travail a repris sur les bassins Est selon
la Provence.
La réforme portuaire
C'est à Marseille, en janvier 2008, que le Premier ministre, François
Fillon, annonce une profonde réforme des ports. S'appuyant sur un constat
alarmiste de l'état des ports français dans la compétition mondiale, le projet
prévoit de privatiser la manutention et implique des changements
institutionnels dans la gestion des ports. Les Ports autonomes, contrairement à
ce que leur nom indique, sont en effet des entreprises publiques et, à ce
titre, gérées par des Établissements publics. En 1920, les ports de Bordeaux et
du Havre passent ainsi sous le contrôle de l'État ; en 1965, les ports de
Dunkerque, Rouen, Nantes-Saint-Nazaire et Marseille deviennent autonomes, tout
comme celui de La Rochelle en 2006.
À l'issue d'un cycle de négociations avec les syndicats et les organisations
professionnelles, la loi est présentée au Parlement et adoptée le 4 juillet
2008. Elle prévoit l'ouverture à la concurrence des entreprises employant les
grutiers et les portiqueurs, soit environ 2 000 personnes réparties sur les 7
ports autonomes. La gouvernance des ports autonomes, appelés à devenir des
Grands Ports Maritimes (GPM), est par ailleurs refondée. Si les GPM restent
dans le giron des Établissements Publics, leur rôle est considérablement
réduit. Dans le langage des
politiques publiques, "leurs missions sont recentrées sur les activités
régaliennes (sécurité, sûreté et police portuaire) et sur les fonctions
d’aménageur du domaine portuaire". Le transfert à des entreprises privées
de la détention et de l'exploitation des outillages de manutention (grues et
portiques) s'accompagne d'un redéploiement de l'investissement public en faveur
des infrastructures portuaires (367 millions d’euros sur la période 2009-2013).
Au final, de gérant d'exploitation, l'autorité portuaire devient aménageur d'un
espace économique.
Enfin, rappelons que cette réforme s'inscrit dans la perspective d'une
convergence avec les normes européennes en matière de développement portuaire,
dont les contours sont redessinés à partir de l'adoption de la stratégie de
Lisbonne en 2000 et qui prévoit la création d'un “espace maritime
commun” impliquant une réglementation et des infrastructures communes et
autorisant une continuité des solutions logistiques entre Etats
membres.
La douloureuse transposition à Marseille
Dès le printemps 2008, en guise d'accompagnement de la procédure
législative, la CGT bloque à plusieurs reprises le port de Marseille. "À
Marseille, nous sommes déterminés à agir contre la réforme des ports qui n'est
pas économique, mais idéologique. On est sur une privatisation. Nous allons
agir dans la durée",
prévient la direction syndicale locale. 10 jours après le vote du texte,
toutefois, la fédération nationale des docks et ports de la CGT surprend en
appelant à "assouplir" les mouvements de grève qui n'ont jamais faibli
à Marseille. Pour le gouvernement et les élus locaux, en particulier Roland
Blum en pointe dans ce domaine, c'est une victoire.
En septembre, un nouveau directeur du Port autonome (qui devient GPM le 1er
octobre) est nommé, il s'agit de Jean-Claude Terrier qui succède à Guy Janin.
La réforme parait en bonne voie tandis que le projet du futur port de croisière
est présenté à la Foire de Marseille sur le stand du Port autonome. En
novembre, les secrétaires généraux CGT de 28 ports ont approuvé à l'unanimité
moins une abstention, le texte de l'accord-cadre qui sera signé jeudi au
ministère des Transports. Le nom du représentant du port qui s'est abstenu
n'est pas connu.
En décembre, les premiers nuages commencent à s'amonceler dans le ciel
jusqu'ici pur de la réforme portuaire. Des agents portuaires CGT des terminaux
pétroliers de Fos et de Lavéra
bloquent l'entrée d'une cinquantaine de tankers. Les grévistes entendent
peser sur les négociations encore à venir concernant le périmètre
d'intervention des GPM. Si cette grève concerne pour l'heure les terminaux
pétroliers (les bassins ouest, à l'extérieur de la ville), elle imprime une
nouvelle tonalité au contexte local d'application de la loi et tend les
relations entre branche locale des syndicats, élus locaux et
gouvernement.
Fin février, en effet, la situation sur le port de Marseille se dégrade
brusquement : l'Union française des industries pétrolières (Ufip) et
l'Union maritime et fluviale (UMF) mettent en cause, "les mouvements
sociaux sporadiques larvés et particulièrement destructeurs (...) Marseille est
en otage de 200 agents du port." C'est l'affaire de l'Union navale qui
mettra le feu aux poudres. Nous l'avons déjà évoqué ici.
Des incidents violents continuent d'avoir lieu durant le mois de mars :
le siège du GPMM est investi, le directeur général adjoint agressé, les portes
sont enfoncées, les tableaux arrachés des murs, des fumigènes sont allumés dans
les couloirs, les meubles sont renversé etc. Conséquence (?), les résultats du
Port sont très inquiétants:-21% de trafic de marchandises pour le début
d'année. La crise économique n'est pas le seul facteur avancé.
Au même moment, le GPMM adopte son plan stratégique qui prévoit des
investissements publics de 600 millions d'euros devant générer 3 milliards
d'euros d'ici 2013.
L'accord CGT-GPMM
Au début de l'été, la situation n'est toujours pas apaisée. Alors que les
chiffres du port sont toujours aussi mauvais (-15% sur les 6 premiers mois de
l'année), une quarantaine de personnes saccagent - une nouvelle fois - le
bureau du directeur général du GPMM aux cris de "''Toi, tu ne nous feras pas
partir, tu ne nous feras pas partir...'".
Scènes presque banales, en tous cas pas inédites, qui témoignent, certes de
la tension entre direction et syndicat, mais également d'une pression nouvelle
sur les salariés. Ces formes de violence font échos aux séquestrations de
patrons qui ont nourri l'actualité des derniers mois. Pour Isabelle Sommier,
chercheuse au Centre de Recherches Politiques de la Sorbonne, et auteure
d'ouvrages sur la violence politique, "les salariés veulent exprimer une
colère, une indignation d'autant plus grandes qu'ils ont l'impression d'être
dans une situation économique qui dure et des négociations bloquées. Retenir
son patron apparaît alors comme un sursaut de dignité pour attirer l'attention
sur leur sort injuste". Les édiles se retranchent derrière la loi et son
application pour négliger un nécessaire travail de concertation.
La solution de sortie de crise semblent pourtant se dessiner autour d'une
prise de participation du GPMM dans la société Intramar. L'hypothèse de
l'actionnarisation de l'intervention publique semble ici aussi se vérifier.
Intramar opère sur le terminal à conteneurs de Mourepiane ; l'entrée de
l'Établissement public dans le capital de l'entreprise vise à favoriser le
transfert des personnels (le chiffre de 230 personnes est évoqué, dont 90 à
Mourepiane, le reste dans les bassins ouest) dans le secteur privé... au sein
duquel les pouvoirs publics resteront présents.
L'accord scellé entre la CGT et le GPMM prévoit que le port conservera 34% des parts de la structure chargée de l'exploitation du terminal, soit une minorité de blocage. Le solde sera détenu par l'entreprise Intramar et ses actionnaires (Port Synergy dont le chef de file est le groupe CMA CGM, Sea Invest et Socoma) au terme d'une recapitalisation. Le travail reprend.