Le Ministre d'État de l'Écologie, de l’Energie, du Développement durable et de la Mer, en charge des technologies vertes et des négociations sur le climat (sic) a tranché. La Ligne à Grande Vitesse Sud-Est qui reliera Paris à Nice en 3h50, passera par Marseille et Toulon. Il a suivi sans surprise les conclusions du médiateur, Yves Cousquer. La décision confirme également l'engagement de l'État pour ce "projet majeur qui participera à la constitution de l'arc méditerranéen Barcelone-Marseille-Gênes."

Finalement passée assez inaperçu dans les médias, ce choix fait l’objet de la chronique matinale d’Olivier Duhamel sur France Culture. Il distingue 3 camps en présence qui défendent 3 logiques de développement local.


A Les opposants à la construction même du prolongement de la ligne
La cohorte habituelle des anti-TGV, écologistes, opposants au développement touristique et riverains.




A Les partisans du tracé nord à travers le Haut Var
Ce sont les partisans de chaque minute gagnée. Paris-Nice en 3h30 au lieu des 3h50 du tracé des métropoles (et des 5h30 actuellement). Ils ont avec eux l’argument financier (8milliards d’euros contre 15), même si le débat n’est semble-t-il pas tranché. Enfin, ils mettent en avant les difficultés techniques de la mise en chantier de la ligne sur un littoral très urbanisé. Cette option était ainsi défendu par le Préfet de Région, Michel Sapin.


A Les partisans du tracé des métropoles
Ceux-ci rétorquent la rentabilité de moyen-terme quand on leur parle du coût ; la protection de Sainte Victoire quand on leur parle d’environnement. Olivier Duhamel met en évidence à ce stade de sa chronique, la logique purement régionale de cette option. Si, Paris sera effectivement à 3h50 de Nice, l’essentiel est de rapprocher considérablement les distances entre les villes du littoral Marseille-Toulon-Nice. C’est la raison pour laquelle, les grands élus régionaux, ainsi que les milieux économiques locaux ont fait savoir leur préférence pour cette option et leur satisfaction de la voir retenue.

À l’issue de son raisonnement, il semble effectivement se détacher trois logiques de développement : localistes, centralistes et régionalistes.

Le chroniqueur s’arrête ici, essayons de poursuivre en analysant les rapports de force.

La logique localiste semble a priori marginalisée. Elle n’est pas majoritaire dans les enceintes politiques délibératives, elle ne trouve qu’un écho mesuré dans l’opinion. Elle s’exprime par des manifestations ponctuelles, des mobilisations collectives limitées à la défense d’un art de vivre traditionnel, où tout ce qui est perçu comme une modernité technologique est rejetée. Cette description est évidemment caricaturale et réductrice. Elle est pourtant celle qui est véhiculée par les médias dominants. Le succès électoral des listes écologistes en France lors des dernières élections européennes, l’importance institutionnelle croissante des enjeux de développement durable, le pouvoir de séduction des régulations politiques participatives alternatives devraient néanmoins nous conduire à une plus grande prudence. Et surtout à ne pas voir dans cette contestation contre le tout technologique, un mouvement confus animé par une poignée d’allumés désirant revenir à l’âge de pierre. La tentative de fendre le consensus développementaliste ou la croissance à tous crins semble avoir le sens de l’histoire à chaque secousse qui affecte les marchés financiers et par ricochet, l’économie réelle.

La logique centraliste croise la tradition jacobine de l’aménagement du territoire avec la pensée libérale du moindre coût. C’est incontestablement celle qui éprouve le plus de difficultés à se reconvertir aux nouveaux contextes : décentralisation et autonomie des pouvoirs locaux, re-régulation des marchés et relance économiques (certes davantage par l’investissement que par la consommation, par l’offre plutôt que par la demande). Son échec, qui s’étend peu à peu, montre la transformation des relations entre le centre et les périphéries. Paris n’exerce plus de la même façon des fonctions de commandement. À des rapports hiérarchiques succèdent des connexions en réseaux multipolarisés au sein desquels, les villes moyennes occupent de nouvelles centralités. Les périphéries nationales sont repensés dans un environnement géographique élargi : Marseille-Toulon-Nice redeviennent ainsi un axe pertinent reliant Rome demain, Barcelone après demain dans un axe est-ouest ; ainsi, que plus tard ( ?) les suds de la Méditerranée (même si l’on dépasse ici les strictes considérations ferroviaires).

C’est ainsi au triomphe de la logique régionale auquel nous semblons assister. L’impact du consensus entre élus locaux et régionaux au-delà des considérations partisanes montrent la force retrouvée de ce personnel politique, qui n'est plus seulement composé de notables, ni d'entrepreneurs politiques, gérants leurs fiefs comme des business à promouvoir et à défendre dans une compétition des territoires européanisés. Ils sont aussi des actionnaires de l’action publique, engageant des participations dans des projets urbains mis en œuvre par d’autres opérateurs (privés et transnationaux). Ils ont l’intention d’user de leur légitimité retrouvée et de leurs compétences inédites pour peser dans les négociations avec l’État central, qui n’est qu’un acteur parmi d’autres. Certes, les transferts de charge sont parfois plus importants que les transferts de compétence. Certes, les blocages sont encore nombreux. Mais si pour le Monde, « les collectivités locales rechignent à financer les grands projets », c’est surtout qu’elles s’attendent à prendre une part plus significative dans le cadrage de ces opérations.

La décision du tracé de la LGV Sud-est est ainsi un formidable laboratoire d’observation de ces nouvelles formes de relations centre-périphéries, au sein desquelles la régulation est transversale et le centre d’impulsion de plus en plus le fait de puissants pouvoirs métropolitains. Ce n’est pas moins toute la géographie et l’économie du développement local qui est à repenser.