Union pour la Méditerranée, des projets et la guerre
Par Nicolas Maisetti le mardi 23 juin 2009, 10:09 - Lien permanent
L'Union pour
la Méditerranée (UpM) fêtera les 13 et 14 juillet le premier anniversaire du
Sommet de l'Élysée qui a relancé la politique méditerranéenne de l'Union
européenne (UE). Il est évidemment tôt pour dresser un bilan, ou même mesurer
sa portée. Mais cette année écoulée a contribué à éclaircir les attentes portée
dans ce projet politique. À en montrer les facteurs de blocage
également.
Dés l'été 2008, l'UpM a du faire face à des blocages politiques et des
incertitudes stratégiques. La Commission européenne et certaines chancelleries
européennes (en particulier les pays d'Europe centrale et orientale soutenus
par Berlin, ainsi que pour des raisons différentes l'Espagne) ont vu d'un
mauvais œil la "relève" du Processus de Barcelone. Certains ont interprété le
projet, avec raison semble-t-il, comme une volonté de rééquilibrer le centre de
gravité stratégique de l'Union vers le sud au dépend des efforts pour ancrer
les pays de l'est, fraichement membres, dans la marché commun. D'autres, une
initiative purement sarkozyste visant à revendiquer un leadership sur la
politique de voisinage de l'UE. Du côté des Suds, la Turquie se montrait
septiques quant à l'esprit d'un projet qui semblait surtout offrir à l'opinion
publique européenne une alternative à son adhésion. La Libye était le seul pays
de la rive sud à ne pas être représenté à son plus haut niveau pour protester
contre une logique qui viserait à "disperser les rangs" des pays
arabes.
L'UpM pouvait toutefois bénéficier de la bienveillance de l'Égypte, dans la
mesure où cette initiative était l'occasion pour elle de consolider son
autorité sur un bloc arabe dans les négociations avec les pays européens.
Surtout, l'Allemagne s'est laissée finalement convaincre. Après avoir exprimée
son "inquiétude" en décembre 2007, accusant Sarkozy de vouloir provoquer des
torsions dans le projet européen, Angela Merkel se rallie à l'initiative
Sarkozy lors du compromis d'Hanovre en mars 2008 à une condition essentielle
qui allait changer l'orientation et la dimension du projet (ainsi que son
nom : on passe significativement de l'Union Méditerranéenne à l'Union pour
la Méditerranée). Il fallait pour préserver la nature de la construction
européenne, que l'UpM ne concerne pas seulement pas les pays méditerranéens de
l'UE dans une sorte de coopération renforcée, mais qu'elle fasse participer
l'ensemble des pays membres de l'Union.
Ces blocages politiques surmontés, le "réhaussement" de la représentation
politique est réalisée à Paris à l'issue des cérémonies du 14 juillet. L'UpM
doit faire face un mois après son lancement aux premiers nuages stratégiques.
La crise géorgienne qui éclate au début du mois d'août 2008 focalise
l'attention et mobilise les énergies du Conseil présidé par la France. En
septembre, c'est la crise financière qui fait passer au second plan les projets
de développement nord/sud. En novembre, enfin, l'élection de Barack Obama à la
Présidence des États-Unis, si elle suscite de nombreux espoirs relatifs à une
attitude nouvelle du Département d'État sur les questions méditerranéennes et
proche-orientales, active des réflexes d'attentisme qui sont peu propices à la
mise en œuvre des nouveaux dispositifs prévus par l'UpM. Enfin, la présidence
tchèque qui succède à la France à partir du premier semestre 2009 complique la
gouvernance arrêtée à Marseille lors du Conseil des ministres de novembre. À
côté dune co-présidence franco-égyptienne, l'UpM doit également compter sur un
gouvernement tchèque peu enthousiaste envers la politique méditerranéenne de
l'Union.
Surtout, le 27 décembre 2008, l'armée israélienne déclenche une offensive sur
Gaza et bloque, jusqu'à ce jour, toutes nouvelles négociations dans le cadre
d'une UpM qui se vantait de réunir autour d'une même table, Israéliens et
Palestiniens. Dernier épisode en date, le gouvernement israélien fraîchement
élu semble remettre en cause les précédents accords diplomatiques conclus par
son prédécesseur.
On touche ici au cœur de l'ambiguïté congénitale de l'UpM : l'affirmation conjointe de la mise en œuvre de projets concrets (low politics) souhaitant outre-passer la négociation décisive sur le conflit israélo-palestinien (high politics). Le problème, c'est que, tout particulièrement dans cette région, le second terme de l'équation détermine le reste. Penchons nous, cependant, un instant sur le "reste" afin de tester l'hypothèse suivante : en l'absence d'un règlement du conflit israélo-palestinien, l'UpM est-elle vouée à l'échec ?
Selon Pierre Beckouche, universitaire et expert au sein de l'IPEMED, la
cause du déficit d'intégration et de développement économique de la zone MENA
réside dans l'absence d'un système productif autonome et performant en
Méditerranée. L'UpM est en effet conçue comme un outil, non de résolution des
conflits - on l'a dit - mais comme une série d'instruments économiques et
financiers contribuant à la mise en contact des entreprises, des associations
et des autorités locales des deux rives dans le but de réaliser des projets de
développement économiques sur la rive sud. Laissons de côté un instant, sans la
perdre de vue, la nature post-coloniale (au sens littérale, "dispositifs
d'après") d'un projet qui repose sur des relations asymétriques poursuivant la
convergence normative et économique, pour ne pas dire un alignement conditionné
des économies et des sociétés du sud sur celles du nord (les systèmes
politiques autoritaires sont préservés afin de garantir la stabilité de ces
pays et empêcher une menace terroriste islamiste, d'une part, et l'afflux de
migrants, d'autre part).

La croissance démographique des pays de la zone Med est de 1,5%, la
croissance économique de 2%, soit largement supérieur aux taux que l'on connait
en Europe. Les fonds Inframed qui sont sensés subventionner les projets
d'infrastructure représenteraient 200 milliards d'euros selon la Caisse des
dépôts, la Banque européenne d'investissement prévoit un besoin d'apport de
plus de 250 milliards d'euros pour "mettre à niveau" les économies du sud. Le
Plan Bleu estime à 50 milliards d'euros le coût d'adaptation de ces pays au
changement climatique. On le voit, les perspectives de développement pour les
pays du sud, et de business pour les entreprises du nord sont considérables et
l'UpM a eu le mérite de braquer un projecteur sur ces attentes. Et les études
d'Anima montrent, années après années, le formidable potentiel d'attractivité
de ces pays du sud, pour les grands projets d'équipement ou pour des
initiatives plus modestes de PME. Certes l'investissement direct à l'étranger a
fléchi l'année dernière pour atteindre 40 milliards d'euros, soit une baisse de
35% par rapport à l'année précédente, mais comparée aux 3 milliards au début
des années 1990, on peut affirmer que la zone a acquis une crédibilité inédite
auprès des bailleurs et des porteurs de projets. La recherche de la compétence
est désormais un argument avancé pour investir dans la rive sud davantage que
celui du coût du travail. Couplé avec la proximité des marchés, la maîtrise des
langues, la rive sud semble s'être engagée dans une dynamique positive appuyée
par les dispositifs d'incitation économique, de canalisation de l'épargne, de
sécurisation des investissements et de coordination politique de
l'UpM.
Mais l'instabilité stratégique de la région remet en cause ce bel édifice. La "relève" semble tomber sur les mêmes embûches que son prédécesseur. Pour un avenir identique ?