A Des anciens chefs de gouvernement français, italien, espagnols et algériens, des anciens ministres libanais, turcs, marocains, grecs, un ancien vice-président de la Banque mondiale égyptien et le président de la Fondation Anna-Lindh (liste non-exhaustive) ont signé ce mercredi une tribune dans laquelle ils appellent les chefs d'États et de gouvernements à se saisir de "l'opportunité historique" offerte par l'Union pour la Méditerranée (UpM) pour enrayer la crise économique mondiale et inventer un nouveau modèle de développement.

Se saisir de l'UpM par le truchement de la crise économique est une initiative suffisamment originale pour que l'on s'y arrête quelques instants. Surtout, la tribune recèle en creux les premiers indices d'une inquiétude exprimée lors du lancement du projet en juillet dernier et pas dissipée depuis.

De manière classique dans le discours sur la Méditerranée, les signataires envisagent l'UpM comme une occasion d'appréhender les relations Nord-Sud sur un mode plus réciproque et moins inégalitaire : "tout ce qui manque à la rive nord, le dynamisme démographique, les marchés, l'énergie, on le trouve à quelques centaines de kilomètres au sud ; réciproquement tout ce qui manque au sud, notamment la technologie, l'organisation, et le cadre favorable à l'investissement et la productivité, on le trouve sur la rive nord."

Ce qui est moins classique c'est le lien qui est établi entre le contexte économique mondial et les potentialités du partenariat euroméditerranéen, moins pour résoudre les problèmes posés en terme de relance et de régulation des marchés financiers, que pour définir de nouvelles règles du jeu. La crise serait le signe d'une nécessaire triple mutation : le passage de l'économie virtuelle à l'économie réelle ; la promotion de nouveaux modes de consommation et d'activités durables ; enfin, le remplacement des logiques Nord-Sud par "des solidarités de proximité". À ce stade, il semble que l'appel aux "mutations" exprime davantage la volonté de renouer avec un fonctionnement régulier des marchés (économie réelle, développement durable, c'est-à-dire croissance maîtrisée, ancrage géographique des échanges) qu'un saut en avant vers un "nouveau modèle". L'histoire récente des relations euroméditerranéennes a semblé buté continuellement sur le problème de la redéfinition des rapports politiques et économiques entre des aires géographiques aux modèles, aux niveaux et aux potentiels de développement pour le moins différenciés. On n'a jamais cessé, d'une part, d'appeler à la construction d'un tiers-modèle qui ne soit ni le régime d'accumulation capitaliste et libéral, ni le régime planificateur et autoritaire. On n'a jamais cessé, d'autre part, de reproduire les schémas anciens, généraux mais trop flous pour enclencher une véritable dynamique de coopération, en dehors des accords conclus sur la corbeille sécurité et lutte anti-terrorisme. Les relations euroméditerranéennes se sont heurtées à l'impossible définition d'une troisième voie.

Et pourtant, la tribune signée par ces membres du comité de parrainage politique de l'Institut de prospective économique du monde méditerranéen (IPEMed) évacue justement les questions sécuritaires pour se focaliser sur les enjeux économiques : "au-delà de conflits qui, pour être très douloureux, relèvent d'un passé qu'il faudra solder, le Bassin méditerranéen redevient un des carrefours stratégiques des échanges mondiaux". La formule est intéressante car elle marque une rupture avec 15 ans de négociation. Les "conflits" (il faut lire le conflit israélo-palestinien et ses répercussions dans le monde arabe) sont balayés d'un revers de main et relégués dans le passé pour faire place aux enjeux économiques. Là, réside la principale innovation de l'UpM par rapport à sa grande sœur du Processus du Barcelone : "concentrons-nous sur les projets, laissons le règlement des conflits qui empoisonnent les initiatives de coopération à d'autres enceintes, d'autres acteurs" semblent nous dire les signataires en échos aux déclarations de Nicolas Sarkozy lors du Sommet de l'Élysée. Les signataires semblent avoir vu juste tant la dialectique entre les projets concrets versus la négociation diplomatique reste le nœud de tous les écueils. Les logiques de projets pour neutraliser les effets des conflits. Mais que faire quand les blocages politiques de haut niveau empêchent sur le terrain la mise en œuvre des chantiers prévus (dépollution, énergie, transport, technologies numériques, formation) ? C'est l'articulation impossible entre high et low politics qui a, jusqu'ici, empêché le partenariat euroméditerranéen de produire des effets d'entraînement.

Dans cette perspective, l'appel à la volonté politique pour que les gouvernements soient pleinement "acteurs" de l'UpM se doublent ainsi d'un appel aux chefs d'entreprise "pour qu'ils intègrent leurs projets de développement dans ce nouvel espace". Malgré un recul en 2008, les rapports successifs de la plateforme ANIMA relatifs à la progression des IDE semblent indiquer que les chefs d'entreprise des deux rives n'ont pas attendu les négociations internationales pour investir un espace naturel pour eux. On peut regretter toutefois que la tribune laisse de côté l'implication indispensable du reste de la société civile et des collectivités territoriales dans l'élaboration et la mise en œuvre des projets.

Il reste que la tribune est une profitable piqûre de rappel pour les promoteurs d'un partenariat renouvelé et relancé entre les deux rives. L'UpM conçue comme la relève du Processus de Barcelone semble toujours cherché la voix étroite qui lui permettrait de sortir des faces à faces stériles et bloc Nord contre bloc Sud ainsi que du point aveugle sécuritaire qui a trop longtemps constitué l'horizon des relations euroméditerranéennes.