A Vu dans le quotidien La Marseillaise, l'opération d'aménagement urbaine et de développement économique Euroméditerranée lance une exposition intitulée "Itinéraires" : "Six cubes (1,7 mètre de côté), conçus comme du mobilier urbain, proposent un parcours pour faire connaître l’opération de réaménagement". L'exposition est mobile et change de lieux tous les 15 jours : du 5 au 17 mai, au parc Borély ; du 19 au 31 mai, au parc du 26e centenaire ; du 2 au 14 juin, au parc Longchamp ; du 16 juin au 5 juillet, au parc François-Billoux ; et du 7 au 29 juillet, sur le cours d’Estienne d’Orves.

L'enjeu principal de l'exposition réside dans une prise de conscience d'un manque d'ancrage social de l'opération Euroméditerranée et montre la volonté de la nouvelle direction politique de l'Établissement public (Guy Tessier a remplacé Renaud Muselier il y a un an) de rompre, pour partie, avec l'image managériale de l'opération. Depuis sa création en octobre 1995, l'Établissement public, créé pour gérer "l'opération d'intérêt national", s'est efforcé de trouver un équilibre entre sa fonction de rénovation urbaine et sa fonction de développement économique. Certes, dans l'esprit des animateurs de l'opération les deux piliers sont liés. La rupture avec la paupérisation des quartiers centraux devaient passer par une revalorisation du bâti et du foncier, des populations nouvelles (plus jeunes, plus riches, plus mobiles) seraient attirées, ainsi que des entreprises et des touristes séduits par la nouvelle forme de la ville et de son centre. Le tout devant entraîner un changement de l'image de Marseille et enclencher une dynamique économique positive. L'une des focales emblématiques du projet étant la Rue de la République qui symbolise et manifeste historiquement la polarisation spatiale nord-sud de la ville et la stratégie de "reconquête" du centre.

Toutefois, cette articulation ne s'est pas déployée de manière si mécanique. Entre 1995 et 1998, "Euroméditerranée est réduite à une opération d'aménagement classique" selon Gilles Pinson. Le pilotage politique du projet est réduit, l'équipe mise en place manque d'expérience en matière de gestion des procédures d'aménagement et l'ensemble donne l'impression d'une approche exclusivement technique, en particulier lorsque l'on observe le contenu du Schéma de référence d'urbanisme d'Euroméditerranée publiée en 1998 par la direction de Dominique Becker.

En 1998, Jean-Michel Guénod remplace Becker à la direction générale de l'Établissement public. Il tente d'insuffler une dynamique de projet à une opération réduite à une simple ZAC trop procédurière. Ce virage vise à définir des orientations générales sur lesquelles viendraient se greffer des projets intermédiaires. Euroméditerranée est conçue à cette époque comme un acteur structurant de multiples initiatives, engendrant des dynamiques générales sur une échelle de temps plus longue. L'Établissement public semble préfigurer un nouvel outil de gouvernance succédant à une gestion clientélaire essoufflée. Ce n'est pas une simple coïncidence si la période voit se créer un deuxième Établissement public, la communauté urbaine Marseille-Provence Métropole. Les élites urbaines semblent avoir pris conscience de la nécessité de produire un système local élargi à d'autres échelles et d'autres acteurs, reposant sur le projet et capable de faire émerger un pouvoir métropolitain dégagée des contraintes de la compétition politique dans un contexte marqué par un endettement croissant de la ville.

En 2004, toutefois, François Jallinot, nouveau directeur général, imprime une nouvelle orientation à l'opération. Il s'agit désormais de crédibiliser Euroméditerranée en faisant sortir de terre le plus rapidement possible des réalisations concrètes. La dimension immobilière de l'opération domine les enjeux. Le marché est le point de référence unique, un rythme sur lequel se cale les promoteurs. La conséquence la plus manifeste sera de ralentir la constitution timide d'un système d'acteurs élargis mobilisés autour d'Euroméditerranée. L'appel à la société locale amorcé par Becker se tarit et se limite aux acteurs techniques et politiques. La Chambre de commerce et les entrepreneurs locaux sont tenus à l'écart de cette dynamique collective limitée.

Ce déficit d'ancrage social n'est pas sans conséquence dans la réaction des populations et des groupes organisés qui vivent sur le périmètre. Cette réaction se manifeste par l'usage du recours qui consiste à contester devant les tribunaux administratifs la validité des permis de construire. Si ces recours mettent rarement en cause la réalisation, ils retardent considérablement les travaux. Ils témoignent surtout de la faiblesse des effets des pratiques délibératives ou concertatives dans Euroméditerranée.

Si l'exposition Itinéraires se révèlera probablement insuffisante pour renouer avec une production concertée de l'action publique locale, elle montre une prise de conscience politique de ce déficit. Guy Tessier résume le sentiment général "au départ, mon prédécesseur voulait faire d’Euroméditerranée un quartier d’affaires. C’est un quartier de vie dont moi je voudrais." Pour qu'Euroméditerranée ne soit pas qu'une maquette d'urbaniste.

Photos : Maquette Euroméditerranée, Les Docks