A Le thème de la gouvernance urbaine a connu un fort engouement académique depuis le milieu des années 1990, en particulier dans le sillage des travaux de Patrick Le Galès. Gilles Pinson inscrit son ouvrage sur les projets de ville dans cette perspective : la transformation et le retour au premier plan des villes européennes, entendues comme des acteurs collectifs, doivent être compris comme les produits de la "redistribution de l'autorité politique entre les niveaux territoriaux et de changement d'échelle des processus de gouvernement des sociétés européennes". L'idée de Pinson, commune aux tenants de la gouvernance urbaine, est d'articuler les échelles de gouvernement avec les formes de l'action publique. En d'autres termes, la description des modulations entre les espaces de la prise de décision permet de comprendre et d'expliquer les mutations de la décision même.

Facteurs exogènes et endogènes du "retour des villes européennes"

Ce livre envisage les transformations de l'État, l'européanisation des politiques locales et les conditions d'entrée des territoires dans les marchés mondiaux, d'une part, les nouveaux rôles politiques des élites locales, l'évolution des agendas urbains et leur impact sur la régulation sociale des espaces locaux, d'autre part, en s'appuyant sur des projets urbains dans 5 villes européennes : Manchester, Turin, Venise, Nantes et... Marseille ! Dans chacun des cas, l'auteur montre que ces deux séries de facteurs poussent les villes à se positionner sur une compétition territoriale. Ce marché des fonctions urbaines pousse les espaces urbains à développer des avantages comparatifs reposant sur un diagnostic partagé de ce que doit être la ville. À ce titre, la démarche de projet n'est pas séparable des réflexions relatives à la fabrication de l'identité des villes. Toutefois, l'analyse de l'entrée des territoires dans les flux d'échanges mondiaux s'accompagne d'une observation fine des transformations du pouvoir dans les villes. L'un des points forts de l'ouvrage est ce dialogue continu entre les explications exogènes et endogènes des démarches de projets et de la transformation de l'action publique locale.

Projets de ville et réseaux d'acteurs locaux

Les projets urbains visent moins pour l'auteur à résoudre des problèmes d'action publique (rénovation urbaine, développement économique, aménagement, construction d'équipements...) que de construire des systèmes d'acteurs capables de se mobiliser et de se coaliser de manière durable et stabilisée. Les projets ne font pas que produire une série de politique publique, ils produisent surtout des interdépendances entre des acteurs publics et privés, nationaux, régionaux et locaux. Le projet sert avant tout à mobiliser et à coordonner. L'une des conséquences de la pluralisation de l'action publique locale est le "décentrement" (une perte de centralité) des acteurs politiques et étatiques dans la définition des processus et du cadrage au profit des élites économiques et des démarches empruntées à la logique marchande. Nous serions passés (pour schématiser à grands traits) d'un modèle vertical et hiérarchique de l'action publique, piloté par l'Etat, à un modèle horizontal et pluraliste, orientée par le marché. La conclusion de l'auteur sur ce point prend à contre-pied le sens commun et une bonne partie des travaux existants. Selon Gille Pinson, cette situation plus confuse, aux acteurs et aux échelles enchâssés dans des dynamiques délibératives diffuses et extra-politiques, ne créent pas mécaniquement l'ingouvernementalité. Au contraire, la gouvernance urbaine peut produire une certaine efficacité politique et démocratique même si l'auteur ne néglige pas la portée souvent élitiste des projets urbains, dont les focales foncière et compétitive se traduisent par une marginalisation des catégories populaires.

Marseille et le contre-exemple Euroméditerranée

L'ouvrage présente 5 études de cas de projets, construits comme des "nouveaux instruments de politique ubaine". Le projet et le cas concret constituent le pivot de l'analyse à travers duquel sont expliqués les changements dans les échelles et les contenus de l'action publique locale. Au fil de la lecture, l'auteur nous propose des encadrés sur chacun des projets et confronte concrètement le cadrage analytique avec le terrain. Or, ce qui frappe dans le cas de Marseille, c'est que le projet Euroméditerranée fait figure de contre-exemple. Sur la conversion du capitalisme local au tournant post-fordiste, sur la mise sur l'agenda politique du projet, sur la réécriture de l'identité locale, sur le dialogue entre méta-projets et projets-opérationnels, sur la valorisation de l'enjeu de la constitution de la société locale en acteur collectif, sur les logiques délibératives, sur les demandes sociales exprimées... Euroméditerraée contraste avec les autres projets (Ile de Nantes, Porto-Marghera à Venise, les candidatures olympiques de Manchester, et le plan stratégique de Torino Internazionale). Cette singularité ne justifie pas une monographie des logiques marseillaises ?