La neige et le train
Par Nicolas Maisetti le jeudi 15 janvier 2009, 10:36 - Lien permanent
Deux éléments récents de l'actualité marseillaise mettent en exergue de
nouvelles formes de rapports entre l'État et ses territoires. Le blocage de la
ville par la
neige, d'une part, et la déclaration d'Éric Ciotti, le président UMP du
conseil général des Alpes-Maritimes attestant
du choix du tracé de la Ligne à Grande Vitesse. L'option choisie serait
celle du Nord qui transiterait par la gare TGV d'Arbois, rejoindrait Nice par
le centre-Var et abandonnerait le tracé des métropoles (Marseille, Toulon). Ces
deux situations de nature différente (réaction des pouvoirs publics face à des
intempéries et aménagement de voies de communication) révèlent une
recomposition des rôles des autorités locales, des services centraux et des
relations entre les deux, dominées par ce que l'on pourrait appeler le
paradigme du contrôle de gestion.
Episode 1 : la Neige
Les images paraissent à peine croyables, les médias ouvrent leur JT sur
l'information du jour : il
neige à Marseille. Les
autoroutes sont bloquées pour permettre selon la DDE de "fixer" les
automobilistes, quitte à en faire des "naufragés de la route" et ne
pas risquer des accidents dispersés sur les petites routes. Le trafic aérien
est interrompu pendant deux jours. Plus de 10 000 foyers sont privés
d'électricité. L'étonnement voire la contemplation de la situation laisse très
vite la place à des critiques, puis à la polémique. Comment la pagaille
a-t-elle pu se propager ? La Provence parle de "fiasco", le
Premier Ministre de "déficiences" et ajoute ""on ne peut pas
accepter dans un pays moderne aujourd'hui que des aéroports soient fermés
plusieurs jours, que des personnes soient bloquées sur l'autoroute une journée
et une nuit - ce qui est absolument invraisemblable".
La réaction des autorités locales est immédiate: "J'imagine qu'en parlant
de situation inacceptable, le Premier ministre a aussi pensé à la situation de
Paris dimanche soir et lundi. La capitale était bloquée", déclare M.
Gaudin, "je m'attendais plutôt à des félicitations qu'à une enquête. Il y
aurait un côté ridicule à acheter des chasse-neige. Nous ne sommes pas à
Chamonix ou à Montréal". Il est rejoint dans ce sens par ses meilleurs
ennemis, MM. Guérini et Caselli, qui préfèrent s'en prendre à Météo France. La
polémique est racontée
ici,
là ou
là. Fait inhabituel, le préfet prend plutôt la défense des édiles quand il
se demande si "pour un événement qui se produit statistiquement tous les 20
ans, il faut que la ville et la communauté urbaine investissent des dizaines de
millions d'euros dans des équipements qui serviront de façon aléatoire. Est-ce
qu'on peut se dire qu'on peut supporter pendant une journée d'avoir une
situation un peu atypique ?".
L'intention ici n'est pas d'imputer la responsabilité des blocages à telle ou
telle institution (personne n'ayant accusé la neige) mais de remettre la
polémique en perspective dans une tendance plus longue de désengagement de
l'État en matière de services publics locaux. De cette évolution résulte un
manque de moyens de l'échelon local sur tout un pan de l'action publique dans
la mesure où le transfert des compétences n'a pas été accompagné par un
transfert des ressources dans le sillage des réformes décentralisatrices. La
gouvernance urbaine est aujourd'hui composé d'arrangements bureaucratiques et
marchands entre le secteur public métropolitain et le secteur privé. Il serait
cependant erroné d'en conclure à un retrait pur et simple de l'État. Celui-ci
continue d'intervenir pour prescrire des comportements et sanctionner les
déviances. Ainsi, quelques heures après le rétablissement de la situation dans
les Bouches du Rhône, la Ministre de l'Intérieur et le Ministre des Transports
décident de procéder à une enquête afin d'évaluer les "conditions dans
lesquelles les différents opérateurs ont anticipé et géré les conséquences de
cet épisode météorologique". Les deux ministres demandent également à la
mission dépêchée sur place "de formuler toutes les recommandations et
propositions de nature à améliorer les dispositifs opérationnels destinés à
répondre à ce type d'événements. Les premières conclusions de cette mission
seront remises aux deux ministres le mardi 20 janvier". En clair, l'État
laisse aux autorités locales et au marché le soin d'organiser les services
publics et intervient en amont moins pour réguler l'action publique que pour en
contrôler son effectivité et en rationaliser son exercice.
Épisode 2 : le Train L' attitude de contrôleur de gestion
est également à l'œuvre dans l'affaire du TGV sud. Rappel des faits : une
ligne à grande vitesse est censé relier Paris et Nice. Celle-ci pour le moment
s'arrête à Aix-en-Provence. Le débat porte sur le tracé : faut-il que le
train passe par Marseille et Toulon et dessine une trajectoire des
métropoles ? Faut-il au contraire qu'il passe directement vers Nice, via
la gare d'Arbois et l'arrière pays provençal ?
Selon le Président du Conseil général, le Ministère de l'Environnement
aurait choisi le tracé nord suscitant une nouvelle polémique parmi les élus
locaux. M. Guérini exprime son "désaccord de fond" sur le choix qui
n'a pas été confirmé par la préfecture, et menace de retirer le Conseil général
qu'il préside de la table des négociations. Mme Joissains-Masini, maire d'Aix,
dénonce "l'arrogance" de M.Ciotti. M. Vauzelle regrette "l'absence
de concertation". Pour M. Caselli, "Éliminer Marseille, deuxième ville
de France, d'un tel aménagement, serait aberrant" . Seul M. Gauin est
resté silencieux attendant une décision officielle. On se souvient cependant de
son engagement pour le tracé des métropoles pendant
la campagne des municipales.
Il est vrai que M. Borloo a tenté de désamorcer la crise. En annonçant que
"la concertation est toujours en cours", l'objectif du Ministre semble
de gagner un peu de temps et d'apaiser les réactions très vives dans la région.
Toutefois, l'argument avancé pour justifier le tracé nord semble trop massif
pour s'y opposer : celui-ci couterait 8,5 milliards d'euros contre 11,5
milliards d'euros pour le tracé des métropoles. Entre un aménagement du
territoire propice à l'attractivité métropolitaine et un coût réduit, il semble
que l'action public ait choisi son camp même si un
calcul investissement / nombre d'habitants concernés nuance cette idée.