Enjeux locaux internationaux (3) : la diplomatie décentralisée
Par Nicolas Maisetti le vendredi 9 janvier 2009, 14:21 - Lien permanent
« Je fais de la diplomatie
participative quand je dis à l’État "nous ne nous occupons pas des questions
sensibles, nous vous les laissons : Palestine, Israël, Algérie, Sahara…
Nous nous occupons des petites choses comme l’eau, les forêts…" Nous tissons
graduellement des liens entre le monde des affaires, les universitaires, les
étudiants, les jeunes, les athlètes, les techniciens » Michel
Vauzelle (La pensée de Midi, avril
2007).
La diplomatie décentralisée constituerait une nouvelle forme de pratiques
diplomatiques, c'est à dire de prises de positions politiques visant la
réduction des risques de conflits internationaux par l'usage des outils de
négociation. Nouvelle forme car nouveaux acteurs : les édiles (élus locaux
et régionaux soutenus par des administrations) interviennent de plus en plus
dans des enjeux globaux non pas pour empêcher la guerre mais pour maintenir le
dialogue dans des zones instables, en particulier par la coopération technique
et l'usage de l'amitié.
L'année 2008 fut riche pour les institutions marseillaises engagées dans la
diplomatie : les discussions qui ont conduit à l’adoption du Processus de
Barcelone : Union pour la Méditerranée (UpM) en juillet dernier sont
un terrain d’analyse privilégié dans l’étude du « nouvel étage
diplomatique ». Les orientations stratégiques récentes conduites par la
municipalité marseillaise (dominé par les élus UMP) et le Conseil régional (où
le PS est majoritaire) ont soutenu les initiatives méditerranéennes du
Président de la République. Dans le cadre de la préparation de la
Conférence de Paris qui a réuni les chefs d’État et de gouvernement de
l’Europe et des trois rives de la Méditerranée, la présidence française de l'UE
a créé une structure diplomatique et interministérielle dirigé
opérationnellement par une ambassadeur, Alain Le Roy, et politiquement par
Henri Guaino, conseiller spécial de Nicolas Sarkozy. Un pôle ‘autorités
locales’ y fut institué afin de relier les débats qui agitaient les
négociations intergouvernementales et leurs implications locales.
Les 22 et 23 juin 2008, la ville de Marseille et la région PACA accueillaient
le Forum
des Autorités Locales et Régionales de la Méditerranée. Celui-ci réunissait
les élus et des fonctionnaires des collectivités locales des rives européenne,
nord-africaine et balkanique de la Méditerranée ainsi que les membres des
réseaux de ville, des délégations gouvernementales et du Comité des Régions. Ce
Forum a fonctionné comme plateforme diplomatique décentralisée, c'est-à-dire
comme espace d’apprentissage des codes diplomatiques pour des autorités
politiques locales et régionales. Les élus y ont adopté une déclaration
politique incitant les Etats à accroître leur engagement et leur aide publique
dans la zone. Cette manifestation constitue un exemple significatif de
l’inclusion collaboratif entre la voie officielle de la diplomatie et la
diplomatie décentralisée.
La conférence était organisée par la
commission méditerranéenne du réseau Cités et
Gouvernements Locaux Unis (CGLU) et la région PACA. La ville de Marseille a
accueilli l’évènement au sein du prestigieux site du Palais du Pharo, qui
appartient à la mairie, pour la première journée et au sein de l’hémicycle du
Conseil régional pour la deuxième journée. Jean-Claude Gaudin, maire de
Marseille, propose aux participants, dans son allocution d’ouverture,
d’« apporter leur pierre à l’édifice de la paix en Méditerranée ». Il
déclare vouloir imposer les collectivités locales aux Etats comme
« acteurs incontournables » de l’UpM. Enfin, l’improvisation
du soliste le conduit à nuancer la volonté pourtant affichée tout au long du
discours de se substituer aux Etats pour conclure : « encore que
nous ne ferions pas plus mal ». Michel Vauzelle, Président de la région
PACA prend soin de rendre hommage à M. Gaudin, avec qui, assure t-il, il
entretient des relations excellentes quand il s’agit de « l’intérêt
supérieur de Marseille ».
Cette façade semble illustrer le consensus qui prévaudrait sur les enjeux
internationaux entre les acteurs politiques du territoire. La conclusion est
laissée au soin des représentants de l’Etat, avec une intervention d’un membre
du Quai d’Orsay et du préfet afin de montrer la continuité des initiatives
diplomatiques étatiques et locales. Les autorités locales revendiquent
désormais le statut de Tiers-acteurs diplomatique : qu’ont-t-ils été
jusqu’à présent dans l’ordre international ? Rien. Que
demandent-t-ils ? A être quelque chose.
Le lendemain, les participants sont attendus au Conseil Régional de PACA. La
symbolique n’est pas neutre. Si Marseille accueille le Forum, c’est la région
et son Président qui investissent cet espace laissé libre par le maire pendant
la campagne électorale qui ont fragilisé un leadership déjà contesté dans
l’arène politique marseillaise. Le consensus s’accommode d’une compétition
interne pour détenir la parole internationalisée de la ville. C’est dans cette
perspective que l’on peut interpréter la pluralité des initiatives
internationales des différents échelons des collectivités locales dont les
compétences en la matière s’entrecroisent.
Un invariant se détache au-delà de la
disparité. Les acteurs politiques locaux partagent la recherche d’un leadership
sur le bassin méditerranéen. Le flou de la notion de leadership, corollaire de
la notion de « rayonnement » favorise la convergence d’une
direction pourtant construites d’intérêts divers, parfois redondants et qui
peuvent être contradictoires. Elle se manifeste par la permanence d’un discours
sur la « capitale » que devrait constituer Marseille en Méditerranée
sans que l’on sache ce que recouvre réellement cette fonction (commandement,
rayonnement, centralité ?). Ce débat est réouvert au sein du projet de l’UpM.
La question de savoir
où se situera le siège du Secrétariat technique de la nouvelle institution
internationale masque en fait une volonté d’apparaître comme la capitale d’un
territoire transnational. Une déclaration commune des responsables des
collectivités locales marseillaises proclame que « Marseille est un
partenaire privilégié de la rive Sud de la Méditerranée et c’est ce qui fait sa
véritable particularité. En effet, ses atouts historiques, identitaires et
géographiques la placent comme un des acteurs majeurs dans la dynamique des
échanges entre le Nord et le Sud. Marseille et le territoire régional ont la
légitimité sociale et la sensibilité pour porter dans un projet européen le
"drapeau méditerranéen" ». Pour Marie-Arlette Carlotti, députée européenne
(PSE), « Marseille dispose de tous les atouts pour devenir cette capitale
de la Méditerranée. C'est la vocation de notre ville depuis 2600 ans, c'est
notre histoire et c'est notre avenir ». Ce discours est par ailleurs
relayé par les autorités politiques nationales. M. Sarkozy intervient en effet
dans le débat pour déclarer que la « capitale française de l'Union
pour la Méditerranée s'appellerait Marseille ».
Ainsi le premier conseil des Ministres des pays membres de l’UpM (les pays de
l’UE et les pays tiers méditerranéens) a-t-il lieu
à Marseille les 3 et 4 novembre 2008 dans le cadre de la Présidence
française de l’UE. Au cours de ce sommet, les Ministres confient cependant à
Barcelone l’opportunité d’accueillir ce Secrétariat technique.
Cette déception des acteurs politiques n’est pas complètement consolée par la
perspective de devenir capitale européenne de la culture en 2013 puisque, dès
cette annonce, les autorités locales annoncent, dans un même élan d’unanimité,
la volonté de un pôle d’expertise économique et de développement durable de
l’UpM dans le cadre du Facilité euro-méditerranéenne d’investissement et de
partenaire, instrument financier régional de la Banque européenne
d’investissement. Si Bruxelles sera la capitale politique de l’UpM et
Barcelone, sa capitale technique, Marseille veut en être la capitale
opérationnelle, "le Strasbourg" de l'Upm,
selon M. Gaudin, en s’appuyant sur le créneau de l’ingénierie
financière.