A« Je fais de la diplomatie participative quand je dis à l’État "nous ne nous occupons pas des questions sensibles, nous vous les laissons : Palestine, Israël, Algérie, Sahara… Nous nous occupons des petites choses comme l’eau, les forêts…" Nous tissons graduellement des liens entre le monde des affaires, les universitaires, les étudiants, les jeunes, les athlètes, les techniciens » Michel Vauzelle (La pensée de Midi, avril 2007).
La diplomatie décentralisée constituerait une nouvelle forme de pratiques diplomatiques, c'est à dire de prises de positions politiques visant la réduction des risques de conflits internationaux par l'usage des outils de négociation. Nouvelle forme car nouveaux acteurs : les édiles (élus locaux et régionaux soutenus par des administrations) interviennent de plus en plus dans des enjeux globaux non pas pour empêcher la guerre mais pour maintenir le dialogue dans des zones instables, en particulier par la coopération technique et l'usage de l'amitié.
L'année 2008 fut riche pour les institutions marseillaises engagées dans la diplomatie : les discussions qui ont conduit à l’adoption du Processus de Barcelone : Union pour la Méditerranée (UpM) en juillet dernier sont un terrain d’analyse privilégié dans l’étude du « nouvel étage diplomatique ». Les orientations stratégiques récentes conduites par la municipalité marseillaise (dominé par les élus UMP) et le Conseil régional (où le PS est majoritaire) ont soutenu les initiatives méditerranéennes du Président de la République. Dans le cadre de la préparation de la Conférence de Paris qui a réuni les chefs d’État et de gouvernement de l’Europe et des trois rives de la Méditerranée, la présidence française de l'UE a créé une structure diplomatique et interministérielle dirigé opérationnellement par une ambassadeur, Alain Le Roy, et politiquement par Henri Guaino, conseiller spécial de Nicolas Sarkozy. Un pôle ‘autorités locales’ y fut institué afin de relier les débats qui agitaient les négociations intergouvernementales et leurs implications locales.
Les 22 et 23 juin 2008, la ville de Marseille et la région PACA accueillaient le Forum des Autorités Locales et Régionales de la Méditerranée. Celui-ci réunissait les élus et des fonctionnaires des collectivités locales des rives européenne, nord-africaine et balkanique de la Méditerranée ainsi que les membres des réseaux de ville, des délégations gouvernementales et du Comité des Régions. Ce Forum a fonctionné comme plateforme diplomatique décentralisée, c'est-à-dire comme espace d’apprentissage des codes diplomatiques pour des autorités politiques locales et régionales. Les élus y ont adopté une déclaration politique incitant les Etats à accroître leur engagement et leur aide publique dans la zone. Cette manifestation constitue un exemple significatif de l’inclusion collaboratif entre la voie officielle de la diplomatie et la diplomatie décentralisée.
1 La conférence était organisée par la commission méditerranéenne du réseau Cités et Gouvernements Locaux Unis (CGLU) et la région PACA. La ville de Marseille a accueilli l’évènement au sein du prestigieux site du Palais du Pharo, qui appartient à la mairie, pour la première journée et au sein de l’hémicycle du Conseil régional pour la deuxième journée. Jean-Claude Gaudin, maire de Marseille, propose aux participants, dans son allocution d’ouverture, d’« apporter leur pierre à l’édifice de la paix en Méditerranée ». Il déclare vouloir imposer les collectivités locales aux Etats comme « acteurs incontournables » de l’UpM. Enfin, l’improvisation du soliste le conduit à nuancer la volonté pourtant affichée tout au long du discours de se substituer aux Etats pour conclure : « encore que nous ne ferions pas plus mal ». Michel Vauzelle, Président de la région PACA prend soin de rendre hommage à M. Gaudin, avec qui, assure t-il, il entretient des relations excellentes quand il s’agit de « l’intérêt supérieur de Marseille ».
Cette façade semble illustrer le consensus qui prévaudrait sur les enjeux internationaux entre les acteurs politiques du territoire. La conclusion est laissée au soin des représentants de l’Etat, avec une intervention d’un membre du Quai d’Orsay et du préfet afin de montrer la continuité des initiatives diplomatiques étatiques et locales. Les autorités locales revendiquent désormais le statut de Tiers-acteurs diplomatique : qu’ont-t-ils été jusqu’à présent dans l’ordre international ? Rien. Que demandent-t-ils ? A être quelque chose.
Le lendemain, les participants sont attendus au Conseil Régional de PACA. La symbolique n’est pas neutre. Si Marseille accueille le Forum, c’est la région et son Président qui investissent cet espace laissé libre par le maire pendant la campagne électorale qui ont fragilisé un leadership déjà contesté dans l’arène politique marseillaise. Le consensus s’accommode d’une compétition interne pour détenir la parole internationalisée de la ville. C’est dans cette perspective que l’on peut interpréter la pluralité des initiatives internationales des différents échelons des collectivités locales dont les compétences en la matière s’entrecroisent.
A Un invariant se détache au-delà de la disparité. Les acteurs politiques locaux partagent la recherche d’un leadership sur le bassin méditerranéen. Le flou de la notion de leadership, corollaire de la notion de « rayonnement » favorise la convergence d’une direction pourtant construites d’intérêts divers, parfois redondants et qui peuvent être contradictoires. Elle se manifeste par la permanence d’un discours sur la « capitale » que devrait constituer Marseille en Méditerranée sans que l’on sache ce que recouvre réellement cette fonction (commandement, rayonnement, centralité ?). Ce débat est réouvert au sein du projet de l’UpM. La question de savoir où se situera le siège du Secrétariat technique de la nouvelle institution internationale masque en fait une volonté d’apparaître comme la capitale d’un territoire transnational. Une déclaration commune des responsables des collectivités locales marseillaises proclame que « Marseille est un partenaire privilégié de la rive Sud de la Méditerranée et c’est ce qui fait sa véritable particularité. En effet, ses atouts historiques, identitaires et géographiques la placent comme un des acteurs majeurs dans la dynamique des échanges entre le Nord et le Sud. Marseille et le territoire régional ont la légitimité sociale et la sensibilité pour porter dans un projet européen le "drapeau méditerranéen" ». Pour Marie-Arlette Carlotti, députée européenne (PSE), « Marseille dispose de tous les atouts pour devenir cette capitale de la Méditerranée. C'est la vocation de notre ville depuis 2600 ans, c'est notre histoire et c'est notre avenir ». Ce discours est par ailleurs relayé par les autorités politiques nationales. M. Sarkozy intervient en effet dans le débat pour déclarer que la « capitale française de l'Union pour la Méditerranée s'appellerait Marseille ».
Ainsi le premier conseil des Ministres des pays membres de l’UpM (les pays de l’UE et les pays tiers méditerranéens) a-t-il lieu à Marseille les 3 et 4 novembre 2008 dans le cadre de la Présidence française de l’UE. Au cours de ce sommet, les Ministres confient cependant à Barcelone l’opportunité d’accueillir ce Secrétariat technique.
Cette déception des acteurs politiques n’est pas complètement consolée par la perspective de devenir capitale européenne de la culture en 2013 puisque, dès cette annonce, les autorités locales annoncent, dans un même élan d’unanimité, la volonté de un pôle d’expertise économique et de développement durable de l’UpM dans le cadre du Facilité euro-méditerranéenne d’investissement et de partenaire, instrument financier régional de la Banque européenne d’investissement. Si Bruxelles sera la capitale politique de l’UpM et Barcelone, sa capitale technique, Marseille veut en être la capitale opérationnelle, "le Strasbourg" de l'Upm, selon M. Gaudin, en s’appuyant sur le créneau de l’ingénierie financière.