Marseille internationale

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vendredi 6 avril 2012

Marseille, l’autre campagne

Jean-Louis Comolli et Michel Samson sont-ils quelque part entre les permanences des militants et les états-majors de campagne des dirigeants, dans les meetings et les tractages, en train de tourner un nouvel épisode de la saga politique « Marseille contre Marseille » en vue des législatives des 10 et 17 juin prochain ? Certes, leurs résultats dépendront en partie de l’élection présidentielle, mais on peut également observer les positionnements des uns et des autres dans cette campagne à la lumière, non pas, du champ politique national, mais des luttes politiques locales dont le rendez-vous majeur demeure le choix du futur maire qui aura lieu en mars 2014 - et dont la date coïncidera avec celle des élections territoriales.

Avant d’en venir au tour d’horizon des forces en présence par circonscription, il faut dire un mot sur les territoires politiques des joutes. La loi sur le "bizarre" rédécoupage électoral de 2009, a fait passer le nombre total de circonscriptions dans la ville de huit à sept. En cause : la population intra-muros a augmenté moins vite que celle du département, reposant une nouvelle fois la question du déclin démographique de Marseille et d’une nouvelle étape de fuite vers les périphéries des classes moyennes, pour la première fois depuis leur enraiement au milieu des années 1990. Lorsqu’il a été annoncé, le redécoupage a suscité de nombreuses réactions qui n’ont pas été l’apanage d’un parti plutôt qu’un autre. À gauche, la profonde transformation qui touche les quartiers Nord a été perçu comme représentant un risque de fragiliser la position des sortants socialistes (Sylvie Andrieux, ex-7ème et Henri Jibrayel, ex-4ème). À droite, Valérie Boyer, dans les quartiers Est peste contre le partage en deux unités de la 8ème circonscription dont elle fut difficilement élus, ravivant à la gauche un siège qu’elle détenait depuis sa création en 1981.

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Examinons d’abord les situations dans les quartiers Sud (2ème et 6ème circonscriptions) et du Centre (4ème, et 5ème circonscriptions) relativement peu épargnés par le redécoupage avant de dresser un aperçu des forces en présence dans les quartiers Est et Nord (1ère, 3ème et 7ème)

La 2ème circonscription : Tian dans un fauteuil et banc d’essai pour parachute

Emblématique des quartiers résidentiels et aisés de la ville, la 2ème circonscription regroupe les cantons de La Pointe Rouge, de Saint-Giniez et de Vauban dans les riches VII et VIIIe arrondissements de Marseille. Elle fut le fief de Charles-Emile Loo (SFIO) durant la période Defferiste, puis de Jean-Claude Gaudin entre 1978 et 1989, date à laquelle il devient sénateur et laisse le siège à Jean-François Mattéi. Enfin, Dominique Tian (UMP) lui succède lorsque Mattéi devient Ministre de la Santé en 2002. Il y est élu confortablement au premier tour avec 57% des voix. Sans surprise, l’UMP l’investit et Dominique Tian pourra continuer à nourrir ses ambitions dans le centre-ville. Si le résultat ne sera sans doute pas contesté par son challenger socialiste - qui bénéficiera de l'absence de candidat écologiste, les chiffres de l’avocat Jean-Pierre Mignard, candidat parachuté, seront particulièrement scrutés par la rue de Solférino dans une opération de reconquête de long terme.

La 6ème circonscription : Tessier face au test pré-2014

Le cas de figure de la 6ème circonscription est voisin. Des quartiers aisés, un député UMP, Guy Tessier, implanté depuis 1988 (dont le parcours a néanmoins subi une coupure avec l’élection en 1989 de Bernard Tapie), et les chances de voir son concurrent écologiste (le PS ne présentant pas de candidat en vertu du douloureux accord passé entre les deux formation) Pierre Sémériva, le battre sont quasi-nulles. Néanmoins, Guy Tessier subira un test dans le duel à distance qui l’oppose à son camarade Renaud Muselier en vue de la succession du maire. Elu en 2007 au premier tour avec 55%, tout résultat inférieur ne sera pas sans effet.

La 4ème circonscription : PS contre PS, épisode I

À l’issue du redécoupage, la nouvelle 4ème circonscription regroupe les Ier, IIe et IIIe arrondissements, ainsi que la partie Sud du XIVe arrondissement. De nombreuses incertidues pèsent sur le scrutin pour lequel, l’UMP présente Solange Biaggi, la conseillère générale du canton qui fait figure paradoxale de favori-surprise en raison de la division des socialistes. Si Patrick Mennucci, maire du Ier secteur (Ie et VIIe arrondissements) et qui voulait faire de cette campagne un test grandeur nature en prévision des élections municipales de 2014, est le candidat investi par le PS, Lisette Narducci, maire du IIe secteur (IIe et IIIe arrondissements) proche de Jean-Noël Guérini a annoncé sa candidature. Premier épisode de la lutte fratricide à gauche qui a déjà débordé. Pour le Front de gauche, à noter la présence de l’ancien député et maire de secteur communiste dans les quartiers Nord, Frédéric Dutoit qui ne devrait cependant pas peser lourd dans ce combat à trois ; pas plus que le représentant, d'Europe Écologie, Sébastien Barles.

La 5ème circonscription : Muselier, l’ombre d’un doute

Député sortant, Renaud Muselier part le grand favori de la bataille de la 5ème circonscription (IVe, Ve et une partie du VIe arrondissement). Il aura néanmoins la partie moins facile que Guy Tessier puisqu’il devra affronter Marie-Arlette Carlotti, l’une des rares frondeuses dans l’opposition socialiste, timide, au Président du Conseil général- ce qui enlève une carte au chevalier blanc de la lutte contre le système Guérini.

La 1ère circonscription : le classico de l’Est marseillais

L’une des grandes inconnues du scrutin. Ce nouveau territoire politique est issu du fractionnement de la grande circonscription qui couvrait l’Est Marseillais (l’ancienne 8ème circonscription). En dépit de cette reconfiguration, l’affiche, qualifiée de poule de la mort par Marsactu, est un classique de la politique marseillaise, tant lors des élections législatives que municipales (XIe et XIIe arrondissements). À droite, Valérie Boyer, la député sortante, la défenseuse de la cause arménienne - rappelons que la communauté arménienne de Marseille forte de près de 100 000 membres à l’échelle de la ville est particulièrement présente dans ces quartiers de l’Est (particulièrement Beaumont et Saint-Jérôme) ; à gauche, Christophe Masse, l’héritier de la dynastie éponyme, qui voudra prendre sa revanche sur les élections de 2007 à l’issue desquelles il avait perdu le fauteuil de son père par moins de 200 voix. Valérie Boyer qui devait être la grande perdante du redécoupage profite du retrait de Roland Blum, député depuis plus de vingt-cinq ans de feu la 1ère circonscription, et de l’arbitrage élyséen qui a écarté le maire Nouveau centre du 6ème secteur et suppléant de Roland Blum, Robert Assante. Celui-ci appelé à « s’exiler » dans la 3e circonscription menace néanmoins de présenter une candidature dissidente. Enfin, donnant encore davantage de clinquant à l'affiche, la leader régionale d'Europe Écologie Les Verts, l'ancienne juge d'instruction, Laurence Vichnievsky, sera présente sur la ligne de départ malgré son retrait du porte-parolat national suite à des déclarations jugées non-conformes avec la ligne du parti. Son discours de l'éthique jettera une pierre dans le jardin de Christophe Masse, fidèle soutien de Jean-Noël Guérini.

La 3ème circonscription : un boulevard pour Andrieux

La 3ème circonscription est la fraction Nord de l'ancienne 8ème. Elle correspond peu ou prou aux limites des XIII et XIVème arrondissements (7ème secteur, le maire en est Garo Hovsépian, PS) et font l'objet d'une entreprise de restauration de l'image qui vise à les éloigner du stigmate des quartiers Nord. À gauche, Sylvie Andrieux, députée sortante, est investie par le PS en dépit des accusations de complicité de détournement de fonds publics qui pèsent sur elle et qui pourraient la conduire à comparaître devant un procès en correctionnelle suivant la demande du parquet. À droite, devant le refus de Robert Assante, puis d’Arlette Fructus (Parti radical valoisine) de s’y présenter, l’UMP a gelé le processus d’investiture. Nora Preziosi, adjointe de Gaudin à l’action familiale, est cependant en pôle position pour défendre les couleurs de la sarkozie et résoudre « l’inconnue de la 3ème circonscripton ». Des sondages réalisés par l’UMP indiquent néanmoins que l’élection ne devrait pas échapper à la gauche. Dans ces quartiers populaires en pleine mutation, on regardera avec intérêt les scores du Front de Gauche (Marie Batoux qui vient d'ouvrir un blog hébergé par Médiapart) qui pourrait profiter d’un effet Mélenchon.

La 7ème circonscription : la rose et les coups de poing

La 7ème circonscription nage en pleine confusion. Outre la présence d’un candidat socialiste PS (Rebia Benarioua) et en dépit de l’accord électoral PS/Vert, Henri Jibrayel, député sortant, investi par la rue de Solférino doit faire face à la candidature de l’élu communautaire Europe Écologie les Verts, par ailleurs Président de la RTM, Karim Zéribi. Protagoniste de divers conflits ouverts et musclés avec Samia Ghali (la maire socialiste du 8ème secteur, XVe et du XVIe arrondissements), et Jean-Noël Guérini. Henri Jibrayel s’oppose cette fois à son camarade écologiste avec une violence qui n’a plus rien de symbolique depuis l'altercation entre des colleurs d’affiche de chaque camp. Des plaintes ont été déposées par les militants qui se renvoient la responsabilité. Jean-Marc Coppola, le leader du Front de gauche à Marseille, peut espèrer bénéficier de ce climat délétère à gauche, alors qu’à droite, la victoire y est tellement envisagée qu'aucun-e candidat-e n'est à ce jour investi-e. Certes, Maryse Rétali (membre d’une petite formation écologiste de droite, Le Trèfle) était pressentie, mais elle a été invitée à se retirer par Robert Assante, dont elle n’est autre que l’adjointe à la mairie du 6ème secteur (XIe et XIIe arrondissement) et qui voulait manifester son mécontentement de ne pas avoir obtenu le soutien du parti dans la 1ère circonscription.

Banc d’essai électoral avant les échéances de 2014 (Muselier, Tessier, Mennucci) ou volonté de consolider un fief contesté (Masse, Boyer, Jibrayel) ou assuré (Tian, Andrieux) sur fond d’affaire Guérini et de luttes de succession, les législatives de mai prochain constituent un moment charnière dans la recomposition du leadership au sein des formations politiques et pour l’exercice du pouvoir municipal. Cet aperçu incomplet le serait d’autant plus si nous ne mentionnons pas l’hypothèse d’un Front national capable, comme il l’a prouvé lors des élections cantonales de mars 2010, de se maintenir au second tour ici ou là (3ème, 4ème et 7ème, là où la gauche est divisée et la droite faible), et d’une abstention qui s’annonce une nouvelle fois massive, ajoutant, s’il le fallait de l’incertitude à la complexité.

lundi 20 février 2012

« J’aurais pu vous parler de la Méditerranée....

A

... mais je voudrais vous dire mes chers amis, vous dire simplement que la France a besoin de vous. »

Certes, lors de son deuxième meeting de campagne, le Président-candidat aurait pu nous parler de la Méditerranée et pas seulement de l’urgent besoin de la « France » de le ré-élire.

La Méditerranée était la priorité diplomatique de son mandat ; Marseille le socle symbolique et technique d’une relance d’envergure de la politique étrangère française, et partant, européenne, en Méditerranée près de quinze après la Déclaration de Barcelone rapidement embourbée par des négociations sécuritaires qui devaient aboutir à un « partenariat sans partenaires » selon la formule de Thierry Fabre.

Puisque le Président n’en a pas eu le temps, retour sur « l’échec d’une ambition » pour reprendre le titre d’un ouvrage de Jean-François Moisseron qui portait, déjà, sur le partenariat euro-méditerranéen, version processus de Barcelone.

Durant la campagne présidentielle de 2007, le candidat Sarkozy avait exposé dans un discours tenu à Toulon les fondements de son projet d’ Union méditerranéenne. Les objectifs stratégiques et politiques de cette initiative furent multiples :

Pour l’Union européenne :

  • relancer le processus de Barcelone jugé à bout de souffle ;
  • résoudre par la négative la question de l’adhésion de la Turquie à l’UE ;
  • mettre fin au conflit israélo-palestinien.

Pour la diplomatie française,

  • reprendre pied dans le monde arabe ;
  • mettre en œuvre la politique d’immigration dite choisie.

Pour aboutir, cette initiative devait recueillir l’assentiment des partenaires européens et celui des pays tiers. Sur ces deux points, elle s’est heurtée au scepticisme, comme prélude aux difficultés à venir.

Les négociations qui conduisent au Sommet de l’Élysée des 13 et 14 juillet 2008 reformulent profondément le périmètre et le contenu du projet, affermissant sa « plasticité ».

Lors du discours de Tanger en octobre 2007, le Président Sarkozy précise le contenu des champs d’action de l’Union Méditerranéenne telle qu’il l’imagine. Aux quatre thématiques présentes dans le discours de Toulon (immigration, écologie, co-développement, sécurité) s’ajoutent désormais la culture, l’éducation, la santé et le capital humain. La question turque et la refonte institutionnelle du partenariat euro-méditerranéen restent les invariants de l’initiative qui se veut une « union de projets ». Demeurent le flou sur le statut de l’approche de l’Union envers le conflit israélo-palestinien et l’illusion d’un contournement de ce dossier qui serait favorisé par l’approche opérationnelle et technique de la coopération.

Le cahier des charges du projet repose à ce stade sur trois objectifs principaux pensés par les promoteurs français comme des « innovations » par rapport au Processus de Barcelone.

  • refonder un système de gouvernance afin d’instaurer une dimension paritaire entre le Nord et le Sud. L’idée est de mettre en place une stricte égalité entre représentants des deux rives au sein de la Présidence et du Secrétariat du nouvel ensemble institutionnel.
  • créer de nouveaux types de financements afin de réaffirmer la spécificité de la zone dans le contexte de la mise en place des instruments de voisinage qui considèrent indifféremment les partenariats aux frontières orientales et méridionales de l’Union.
  • dépasser le blocage diplomatique créé par les tensions sécuritaires et le conflit israélo-palestinien par une dynamique de « projets concrets », en d’autres termes, séparer le cadre politique de la production de projets.

L’un des exemples les plus souvent brandis de ces projets concernent l’enjeu écologique qui se décline sur deux dimensions : le plan solaire et la dépollution du bassin maritime. Vieilles antiennes de la coopération méditerranéenne, ils avaient été abandonnées par la Commission européenne en raison de leur coût. Le projet envisage leur concrétisation en associant des financements publics et privés - à l’heure actuelle toujours introuvable - il est vrai, c’est la « crise ». L’insertion des acteurs locaux, nationaux et internationaux, publics et privés dans les projets était néanmoins supposée être favorisée par cette géométrie variable. Comme le résumait Henri Guaino : « tout le monde peut participer à un projet, personne ne peut empêcher quiconque de le faire ». Avec le recul ( et une dose de mauvaise langue), cette formule s’est surtout traduite par « personne ne participe à rien, car personne ne peut forcer quiconque à faire quelque chose qu’il ne veut pas »

Au-delà des « innovations », il était apparu essentiel pour les promoteurs français de ne pas présenter le projet comme le fossoyeur du Processus de Barcelone, afin de recueillir l'assentiment et le soutien de l'Espagne et de la Commission européenne. Ainsi, l’initiative fut définie comme une « relève » du processus de Barcelone, un dispositif nourrissant une dynamique qui s’épuise naturellement. Cet exercice linguistique vise à ménager ceux qui, à la Commission et dans certaines chancelleries, expriment les premières craintes relatives à l’abandon de l’acquis du Processus de Barcelone. L’idée est supposée reprendre l’intégralité des procédures techniques et politiques du partenariat auquel elle viendrait apporter une dimension trans-sectorielle fournie par les « projets concrets ».

Le Sommet de Paris de juillet 2008 s’inscrit dans le cadre de la « relève » politique puisqu’il réunissait au plus haut niveau les représentants des deux rives contrastant avec l’échec de 2005. Toutefois, au début de l’année 2008, le projet est perçu par les capitales européennes et arabes comme une manœuvre française destinée à rassurer l’opinion nationale sur le barrage de l’adhésion turque et la mise en place d’une politique migratoire plus ferme.

Dans les premiers mois qui suivent les déclarations du Président français, l’Allemagne et la Commission européenne expriment leur inquiétude vis-à-vis d’une initiative qui les marginalise et qui est interprétée comme une volonté de rééquilibrer le centre de gravité stratégique de l’UE vers le Sud au dépens des efforts pour ancrer les pays de l’Est, fraîchement membres, dans le marché commun. Le rapport de force s’instaure avec la Commission européenne.

L’objectif est de manifester la rupture avec les logiques éprouvées lors du Processus de Barcelone et qui auraient montré leurs limites et leur inefficacité. Il a fallu attendre mars 2008, pour qu’un compromis entre les parties, française, allemandes et bruxelloises, ne valident l’initiative tout en la reformulant. Le compromis de Hanovre endossé par la Commission le 20 mai, rebaptise le projet « Processus de Barcelone : Union pour la Méditerranée » (UpM). Alors que l’Union méditerranéenne n’était supposée inclure que les pays riverains de la zone, la nouvelle mouture élargit son périmètre aux vingt-sept pays de l’Union et à douze partenaires méditerranéens, c’est-à-dire, les dix pays tiers méditerranéens du Processus de Barcelone auxquels s’ajoutent l’Albanie et la Mauritanie. L’objectif allemand est atteint. Accusée de remettre en cause la nature de la construction européenne, l’UpM ne déboucherait pas sur une coopération renforcée, tandis que du côté français, on se félicite de la poursuite d’un projet qui n’est pas mort-né, même si on regrette le format initial.

« Sur l’Union pour la Méditerranée », explique alors le Président français, « il y a eu beaucoup de scepticisme de la part de certains partenaires européens (…) J’ai voulu changer de stratégie, car jusqu’à maintenant on avait commencé par la gouvernance. Je souhaite que l’on rapproche les rives Nord et Sud sur des projets ».

A

Le 13 juillet 2008, alors que la France exerce depuis le 1er juillet la Présidence de l’UE, quarante-trois Chefs d’État et de gouvernement, le Président de la Commission européenne et le Secrétaire général de la Ligue arabe se réunissent à Paris, à l’Hôtel Marigny, pour lancer l’UpM. La Déclaration commune du Sommet de Paris pour la Méditerranée comprend trente-trois articles qui développent « six projets régionaux concrets » : dépollution de la Méditerranée, autoroutes de la mer, protection civile, plan solaire, Université méditerranéenne, développement des PME.

Les participants se mettent d’accord sur l’organisation d’un Sommet tous les deux ans et sur le principe d’une Présidence conjointe Nord-Sud, exercée par la France et l’Égypte. Un Secrétariat général - qui sera logé à Barcelone au grand dam des édiles marseillais - devrait être chargé de lever les fonds et de sélectionner les projets financés. La Déclaration commune du Sommet ne dissipe pas le brouillard relatif au montage institutionnel du projet. Aucun accord n’est trouvé sur le fonctionnement, la composition et le rôle du Secrétariat, ni sur les modalités de financement des projets évoqués. Enfin, sur le plan juridique l’UpM pâtit d’une imprécision manifeste. Présentée par les signataires comme une « organisation internationale inter-gouvernementale à vocation régionale », elle se distingue de l’institution internationale par le fait qu’elle repose sur une déclaration, et non un traité. À ce titre, elle est dénuée d’instruments juridiques contraignants et par conséquent de la capacité juridique lui permettant de prendre des décisions.

Comme nous l'écrivions ici en juin 2009, des événements ralentissent la dynamique impulsée à Paris. La crise géorgienne qui éclate au début du mois d’août 2008 mobilise les énergies du Conseil. En septembre, la crise financière fait passer au second plan les projets de financement du développement. En novembre, l’élection de Barack Obama à la Présidence des États-Unis active des réflexes d’attentisme peu propices à la mise en œuvre d’initiatives. La Présidence euro-sceptique tchèque qui succède à la France à partir du premier semestre 2009 complique la gouvernance arrêtée à Marseille lors du Conseil des Ministres de novembre 2008. Le 27 décembre 2008, l’armée israélienne déclenche une offensive sur Gaza gelant toute perspective de dialogue politique. Cet événement dévoile l’ambiguïté de l’UpM : l’affirmation de la mise en œuvre de projet concrets prétendant outre-passer le blocage israélo-palestinien.

Les annulation successives du deuxième Sommet de l’UpM en mai, puis en novembre 2010 ont cristallisé l’échec de la relance du cycle de négociation. Les présidences ultérieures du Conseil n’inscrivent plus la Méditerranée au rang de ses priorités, dont l’agenda est désormais déterminé par les négociations climatiques de Copenhague et la question de la sortie de la crise économique.

Inutile enfin de revenir sur les révolutions arabes qui, à partir de janvier 2011, ont porté un coup fatal à l’UpM en chassant successivement les chefs d’État tunisien et égyptien sur lesquels comptait tant la dynamique promue par Nicolas Sarkozy. Nous avons ici même rappelé que la Tunisie était invariablement considérée comme le bon élève économique parmi les partenaires si bien que le Président français en avait fait son choix pour accueillir le Secrétariat technique, au grand dam des édiles marseillais (bis), tandis que l’Égypte exerçait la Présidence du « groupe » (sic) arabe.

Résumons : une initiative diplomatique audacieuse mais isolée qui rencontre dès le départ la contestation de l’Allemagne, de l’Espagne et de la Commission européenne ; des fondements institutionnels et juridiques incertains ; l’absence, dès avant la crise, de perspectives de financement des « projets concrets » sur lesquels reposaient la dynamique ; l’incapacité d’organiser une rencontre inter-gouvernementale à haut-niveau laissant les haut-fonctionnaires discuter sans mandat précis ; et la disparition brutale des piliers arabes du partenariat.

Le Président-candidat aurait pourtant tellement aimé nous parler de la Méditerranée.

Photo :

discours de Nicolas Sarkozy à Marseille, 19 février 2012 (AFP) défilé du 14-juillet 2008 en présence des Chefs d'État et de gouvernements des pays membres de l'UpM (AFP)

mardi 31 janvier 2012

Quand le Wall Street Journal vient à Marseille : la culture, le mot d'ordre et les doutes

A La ville de Marseille a fait l’objet en fin de semaine dernière d’un article élogieux dans le Wall Street Journal (sorte de La Tribune - Les Echos américains, à la différence près que quand le premier met la clé sous la porte et que le second diffuse 120 000 exemplaires, le WSJ draine 1 700 000 lecteurs).

La symbolique du titre de presse (le journal du district financier de New York, le plus important tirage des États-Unis) pourrait nous conduire à lire ce papier sous l’angle de « Marseille vue par la corbeille mondialisée ». Sans aller jusqu'à ce point, on peut y repérer trace d’une perception générale de la ville (au sens, non pas de la totalité, mais au contraire des croyances vagues et diffuses) . L’article nous fournit donc un cas exemplaire des effets de la diffusion de l’image de Marseille. La question posée par ce type d’écrit est donc celle de la performativité des discours des édiles et des élites économiques qui se sont lancées depuis une décennie dans une course à la rupture avec la mauvaise réputation. Ces rituels qui sont supposés faire ce qu'ils disent emportent-ils des effets ?

L’article qui s’intitule le « renouveau culturel de Marseille » est accompagné d’une très jolie photo qui devrait ravir promoteurs, urbanistes et aménageurs d’Euroméditerranée, ainsi que membres du Mucem. En effet, elle nous montre le « futur rendu du Mucem ». Pratique courante des promoteurs-urbanistes-aménageurs ce qu’on nous montre de Marseille est une ville qui n’existe pas. Ou pas encore. Plutôt, on projette dans le présent un futur en image de synthèse pour affermir une image représentée, c’est-à-dire pour rendre présent ce qui n’est pas là.

J’ai pris l’habitude de compter le temps qu’il faut à l’interlocuteur pour mettre sur la table l’affaire des 2 600 ans d’histoire et du mythe de la fondation phocéenne. Pour l’auteur de l’article, il a fallu 7 lignes. Avant, on nous rappelle Alexandre Dumas et le comte de Monte-Christo (un renvoi, en creux, de la propriété carcérale de Marseille ?). La première ligne m’a fait penser à ce qu’une étude du LAMES sur « Marseille vue par les Marseillais » identifiait comme des propriétés positives et qui sont rattachées au climat ou aux objets urbains iconiques (le soleil, l’énergie de ses habitants, le Vieux-port, et même le mistral).

Poursuivons. Le papier adopte sa ligne directrice dès son troisième paragraphe. Il correspond ici à la vulgate des politiques urbaines qui nous explique comment des initiatives « culturelles » - en fait, réduites à la construction d’équipements (musée, salle de concert, galeries) - ont permis d’enrayer un déclin industriel. La combinaison entre la transition post-fordiste et la injonction magique de la culture est sans surprise convoquée comme le résultat du cycle vertueux associant développement économique local et changement de l’image par les arts.

L’article donne ensuite la parole au maire. Celui-ci est appelé à commenter la « course » qui sépare la ville de l’échéance de 2013, date à laquelle elle sera Capitale européenne de la culture. Il lui est surtout demandé de vanter les investissements consentis par le territoire. Plus tard dans l’article, on nous rappellera ce qu’une lecture rapide aurait pu faire à oublier, le chiffre de 600 millions d’euros avancé pour chiffrer le coût des « 50 sites culturels » construits inclue les montants accordés par l’État pour leur construction (pour le seul Mucem, sur les 175 millions d’euros du coût total, 120 millions est assumé par l’État).

Conformément au récit des élites marseillais, l’article nous emmène sur la nouvelle façade maritime qui est aussi une façade symbolique, celle d’une nouvelle représentation de la ville à offrir aux investisseurs et aux touristes. La Cité de la Méditerranée correspond à cette entreprise symbolique, cognitive et politique pour présenter un territoire susceptible d’être vendu aux tours opérateurs et aux médias étrangers. De quoi cette façade est-elle composée ? De bâtiments dédiés aux logements et aux bureaux qualifiés de upmarket, comprenez plutôt, « haut de gamme », le nouvel horizon des politiques urbaines.

Interrogeant Jean-François Chougnet, le patron de Marseille-Provence 2013, le journaliste apprend que « l’exemple, c’est Barcelone ». L’exemple remplace la rhétorique du rival ou du concurrent qui est massivement mobilisée par les discours locaux. L’objectif est d’identifier un modèle de développement urbain reposant sur la refondation physique du front de mer et symbolique de la présentation de la ville, le tout enveloppé dans l’organisation d’événements à haute valeur ajoutée médiatique, susceptible de diffuser le mot d’ordre standardisé de la ville « moderne », « dynamique », « ouverte ».

Sur ce point, l’article fait référence aux starchitectes enrôlés par la ville et les aménageurs et qui surenchérissent dans l’audace pour bâtir des équipements culturels et accueillir des événements propices à promouvoir une image conforme aux canons de la « ville créative » popularisés par Richard Florida. Rappelons que ces recettes managériales de l’instrumentalisation de la culture à des fins mercantilistes insistent sur la consommation de biens culturels, sans jamais poser la question de leur production et des conditions d’appropriation de ces « produits » culturels offshore.

La suite de l’article consacre de longs développement au Musée d’art contemporain de Marseille, à l’impact que devrait avoir le Mucem sur les influences touristiques et au geste architectural du FRAC - en précisant que les ouvertures sont prévus pour «début 2013» (l’ouverture de l’année Capitale fera donc sans). Je n’ai pas bien saisi le lien avec la Fondation Regards de Provence, « la seule fondation d’art privée » - les membres de Mécénes du Sud (et parmi eux, Pernod-Ricard qui anime la Fondation Ricard) qui revendiquent la paternité de MP2013 apprécieront de se faire voler ainsi la vedette.

Ils se consoleront peut-être de voir les Ateliers de l’Euroméditerranée, pour lesquels ils ne sont pas pour rien, mentionnés dans l’article. Ils se satisferont, surtout, de voir que la conception du rôle du mécène et des acteurs privés est plébiscité par les artistes interrogées par le journaliste du WSJ.

En somme, le papier promeut l’idée selon laquelle « Marseille se réveille ». Ce discours n’est pas neuf. Il est celui de la majorité municipale depuis son arrivée en 1995. Le contexte, rappelé en fin d’article, est néanmoins propice à la diffusion d’un tel message. En effet, la conjonction de l’organisation de la Capitale européenne de la culture et la recrudescence, au moins médiatique, de la violence urbaine et des affaires poussent à braquer les projecteurs sur la ville. Comme les deux faces de la médaille de l’image de ville - qui n’est donc en rien homogène - la culture et la requalification urbaine d’un côté, les kalachnikovs et la corruption des élus de l’autre agissent, pour reprendre les termes si juste de l’appel du OFF, comme dans « un aimant qui aurait le plus et le moins sur le même côté. Et c’est cela qui précisément en fait sa particularité en France et même peut être en Europe ».

Contrairement à la conclusion du WSJ selon laquelle « il est difficile d’être en désaccord » avec le slogan « Marseille on the move », confronté à l’injonction de « bouger » dans une direction à la fois invisibilisée et unidirectionnelle - celle qui fait de la culture l’instrument de la gentrification et le marketing urbain officiel, un outil de désidentification - il est parfaitement possible d'exprimer des doutes. Ce sont ces doutes face au « grand pari » (big gamble) de la Chambre de commerce qui entend enfin rompre avec l’image « infamante » (scurrilous) qu’il faudrait écouter. D’urgence.

lundi 14 novembre 2011

La création de l’Agence des villes et territoires méditerranéens durables : nouvelle organisation internationale pour Marseille ?

A Après plusieurs années de discussions et d’études, l’Agence française des villes et territoires méditerranéens durables va voir le jour. Une convention constitutive du Groupement d’intérêt public (GIP) est signée le 21 octobre dernier nous apprend Econostrum. À l’origine de ce projet, l’Institut de la Méditerranée et le Conseil régional PACA, d’une part, et la DATAR d’autre part.

L’objectif assigné à cette structure est d’encourager le transfert de compétences en produisant une formation et un support d’ingénierie de projets urbains en Méditerranée. L’idée consiste à créer un dispositif de formation de cadres territoriaux, et d’assistance à l’élaboration de schémas d’aménagement du territoire.

Pour les observateurs de la présence des organisations internationales à Marseille, ces expressions ont un air de déjà vu. Il existe en effet une autre structure qui poursuit le même objectif de « mutualiser les compétences » dans le domaine de « l’ingénierie urbaine » afin de proposer aux « partenaires de l’espace méditerranéen » des « bonnes pratiques » dans la gestion territoriale.

Le Centre de Marseille pour l’intégration en Méditerranée (CMIM) issu de la refondation de la plate-forme de la Banque mondiale et pour lequel nous avons consacré plusieurs billets dans ce blog répondait précisément à cet enjeu. On peut donc se demander quelle est la raison d’être d’une nouvelle structure d’accompagnement des projets urbains en Méditerranée.

Pour répondre à cette question, il faut se souvenir des conditions de naissance du CMIM et en particulier de la main mise de la Banque mondiale sur un projet qui se voulait multi-partenarial. Certes, il intègre la Banque européenne d’investissement, le Plan Bleu, l’AFD et la plupart des institutions locales, mais sur deux points essentiels le pari n’a pas été tenu. Tout d’abord, sur le plan de la gouvernance, alors qu’une promesse d’offrir le poste de Directeur du CMIM avait été promis par la Banque à un non-membre de l’institution de Washington, il a finalement échu à Matts Karlson, pur produit de la maison, au grand dam de la BEI et de l’AFD. Deuxièmement, un rapide aperçu des chefs de file et des partenaires institutionnels des 14 programmes du CMIM montre la domination de la Banque dans leur production. Si « tout le monde est dedans ou presque », le ressenti d’une opération sur laquelle la Banque a la haute main a débouché sur la naissance d’un projet concurrent : la fameuse Agence des villes et territoires méditerranéens durables.

Sur ce point, la construction de l’Agence ne marque pas seulement la contestation du dispositif estampillé Banque mondiale, mais renvoie à des positionnements politiques. Elle montre que l’internationalisation des villes est aussi affaire de compétition partisane.

Au cours de notre enquête sur le CMIM, les fonctionnaires des Affaires internationales et du Conseil régional reconnaissaient les tensions suscitées par l’émergence de leur projet perçu comme concurrent par la Banque mais expliquait que la future agence devait se « lover » dans le CMIM. Malgré ces explications, la future plate-forme vise à repositionner l'institution régionale au centre du dispositif de production et d’exportation de l’expertise. En effet, les témoignages des fonctionnaires territoriaux ont exprimé un sentiment de prise en étau de la collectivité locale entre le marteau étatique et l’enclume Banque mondiale, sur des logiques bureaucratiques qui ne s’accordent pas toujours. La période de négociation du CMIM a ainsi pu laisser le sentiment aux acteurs locaux qu’ils étaient les oubliés de la négociation alors dominée par l’enjeu de la constitution de l’Union pour la Méditerranée.

Par ailleurs, L’une des justifications de la plate-forme PACA-DATAR fournie par le Conseil régional porte sur une contestation technique de l’approche de la Banque mondiale à qui il est reproché de proposer dans le CMIM davantage un support de policy papers, de séminaire, de l’échange d’expériences, de la comparaison, davantage qu’un dispositif d’accompagnement au montage de projets. A contrario, pour la BEI et la Banque mondiale, on reproche au projet Conseil régional-DATAR, l'obsolescence de son approche, montrant ainsi dans quelle mesure les controverses entre les institutions internationales se heurtent à l’épreuve du territoire dans lesquelles elles se déploient. L’approche multi-partenariale et multi-solutions proposée par le CMIM est interprétée par les collectivités locales comme la réponse de la Banque mondiale au manque de moyens financiers dont elle dispose. Pour chaque projet, les institutions partenaires devraient être sollicités pour le financement. Le rejet de la logique du trust fund se retourne contre la Banque accusée par les fonctionnaires du Conseil régional de « ne pas avoir un rond » et de faire de « l’affichage politique ».

Pour la Région, la plate-forme PACA-DATAR se présente comme la dimension technique et montage de projet du dispositif global face à la dimension expertise promue par le CMIM. On mesure l’ambiguïté et les luttes d’interprétation lorsqu’on se rappelle que le CMIM a justement reposé sur la justification d’apports de projets face au Secrétariat conjoint barcelonais réduit à une « usine d’estampillonage ». D’autres indices tendent pourtant à indiquer que ces positionnements combinent non seulement des divergences méthodologiques et techniques, mais également des rivalités politiques qui portent sur la revendication des initiatives de l’internationalisation du territoire. L’ambition de catalyser les ressources techniques des différentes institutions locales, nationales et mondiales se heurtent à la conflictualité politique marseillaise. Cette hypothèse conduit à replacer les dynamiques d’internationalisation des territoires dans leurs contextes politiques locaux. En l’espèce la fragmentation politique est un puissant obstacle à la mutualisation institutionnelle.

À l’origine du projet de Plate-forme des villes et territoires durables en Méditerranée se trouve Michèle Medvedowsky-Marchetti. Experte à la DATAR, elle est l’instigatrice de l’Institut des hautes études de développement et d’aménagement des territoires en Europe (IHEDT) construit sur le modèle de l’Institut des hautes études de la Défense nationale. L’idée est celle d’un think tank réunissant des praticiens qui organise des cycles de formation et produit une expertise sur un domaine spécifique. Par ailleurs, Mme Marchetti est l’épouse d’Alexandre Medvedowsky, tête de liste PS pour l’élection municipale d’Aix-en-Provence en 2008 et soutien politique de Michel Vauzelle. Aussi l’initiative du Conseil régional est-elle regardée comme étant politiquement guidée, d’une part, et méthodologiquement marquée par les pratiques « franco-françaises » de la DATAR d’où elle est issue. Les experts des bailleurs de fonds critiquent sur les deux fronts l’initiative concurrente de la plate-forme PACA-DATAR. D’une part, la techno-structure française ne serait pas adaptée au contexte méditerranéen. La planification aménagiste de la DATAR ne résisterait pas aux structures administratives du Maghreb et du Machrek. D’autre part, l’initiative est stigmatisée, par son sous-entendu politique qui irait à l’encontre de l’ambition affichée de mutualiser les ressources et les compétences des acteurs locaux quand la politisation les discriminerait :

« Derrière ça, il y a une dame qui s’appelle Michèle Medvedowsky-Marchetti qui est l’épouse du challenger de la maire d’Aix, qui a travaillé à la DATAR pendant de nombreuses années. (...). Cette initiative est donc très, très politique. Madame Medvedowsky, c’est le Parti socialiste à Aix. Ce n’est pas étonnant qu’elle soit avec la Région et pas avec le Département et qu’évidemment elle ne soit pas soutenue par la ville. La ville, c’est l’UMP, le Département, c’est Guérini et Guérini, ce n’est pas Vauzelle. » (membre du CMIM, décembre 2010)

L’Agence des villes et territoires méditerranéens durables, une nouvelle organisation internationale ? Peut-être. Elle n’en dévoile pas moins les enjeux politiques de l’internationalisation du territoire.

jeudi 5 mai 2011

Marseille, ville arabe ?

A Comme dans toutes les bonnes séries, l’organisation de la Capitale européenne de la culture apporte chaque semaine son lot de rebondissements. Après la démission de Bernard Latarjet, on apprend dans La Provence que la ville de Marseille, par la voix de son adjointe déléguée au cinéma, Eliane Zayan, s’oppose à la volonté de l’Association Marseille-Provence 2013 (MP2013) d’inscrire dans la programmation officielle de l’année Capitale un Festival du cinéma arabe et souhaiterait que cet événement s’intitule le « Festival du film méditerranéen ».

La substitution du terme « arabe » par « méditerranéen » montre que, davantage qu’un conflit d’appréciations artistiques, ce débat entre l’Association MP2013 revêt des enjeux politiques et stratégiques - comme le reconnaît Thierry Roche, le directeur délégué de l’association lorsqu’il déclare «Nous jugeons de l’intérêt culturel, pas des arguments politiques», ce qui indique que des « arguments politiques » sont tenus. Ces enjeux sont à l’intersection entre la régulation sociale dans la ville et la présentation de soi externe proposé par les élites politiques municipales. En clair, il apparaît crucial pour ces dernières de faire apparaître Marseille comme une ville « méditerranéenne ».

Énoncé méditerranéen et renversement de stigmates

Aussi, cet épisode nous semble particulièrement révélateur des deux facettes de la gouvernance de Marseille. Sur le plan interne, il illustre les tentatives du pouvoir local de définir quels groupes plutôt que d’autres sont exclus, non seulement de la prise de décision, mais aussi des espaces d’incarnation de l’identité de la ville. Sur le plan externe, il suggère l’orientation des canaux de représentation la ville à l’extérieur qui suppose une définition plus ou moins unifiée d’une identité collective proposée à l’extérieur.

Or, cette définition unifiée repose sur un énoncé méditerranéen. Pourquoi rejeter le qualificatif « arabe » ? Pour éviter de « stigmatiser une communauté » affirme Mme Zayan. On peut néanmoins faire l’hypothèse suivante suivante fournie par un acteur culturel local dans un tout autre contexte :

« La Méditerranée, c’est une euphémisation, une façon de ne pas dire arabe ou Islam. Donc, c’est une façon d’inscrire dans un monde commun quelque chose qui, pour certains, fait problème et resurgît comme un problème à plusieurs moments. »

En d'autres termes, le passage d'arabe à méditerranée s'inscrit dans une stratégie de renversement de stigmates

Mais si la préférence méditerranéenne exprimée par la majorité municipale répondrait à une façon de résoudre un « problème », que peut-il donc être ? C’est ici qu’il faut introduire et articuler les doubles échelles évoquées.

Conflits partisans et Compétitions interterritoriales

Sur le plan strictement local, le choix de la présentation de soi méditerranéenne s’inscrit dans un contexte politique spécifique. L’euphémisation est une traduction du rapport entretenu entre la droite locale et l’extrême-droite et plus précisément les électeurs potentiels du Front national. L’argument du refus du communautarisme semble à première vue surprenant dans une ville qui reconnaît l’existence et la légitimité des communautés. Que l’on songe à Marseille Espérance ou à l’existence d’un conseiller du maire sur les questions communautaires.

Toutefois, quelques semaines seulement après la qualification au second tour des élections cantonales de la totalité des candidats FN dans les cantons de la ville, il semble que la ville donne des gages à ces électeurs lorsqu’elle souhaite un rapprochement du « festival avec d'autres associations, comme Horizontes del sur, pour ne pas présenter un festival communautaire ».

La dimension politique est renforcée par les déclaration d’un responsable de l’opposition, montrant ainsi que la présentation de soi de la ville est aussi affaire de compétition partisane. Patrick Mennuci, vice-Président du Conseil régional délégué à la culture, mais également Président du groupe socialiste au Conseil municipal de Marseille, interpelle en ces termes la mairie :

« Marseille est une ville arabe, en même temps qu'une ville méditerranéenne. Si l'on n'est pas capable de se regarder tels que nous sommes, nous reculons, et tous les beaux discours sur l'intégration sont dépassés. Marseille doit assumer pleinement sa part arabe. »

Assez révélateur du caractère potentiellement polémique pour la presse qui relaie ces propos : l’affirmation « Marseille est une ville arabe » est en gras dans l’article de La Provence, tout comme « festival communautaire » et, dans la première ligne, « Festival international du cinéma arabe ».

La volonté du pouvoir local d’offrir une présentation de la ville méditerranéenne plutôt qu’arabe ne s’inscrit pas seulement dans le contexte de la compétition politique, mais s’intègre dans des enjeux déterminés par la compétition inter-terrtoriale. Or, la propriété méditerranéenne apparaît plus rétributrice que la propriété arabe dans la mesure où elle s’intègre plus aisément dans une dynamique concurrentielle structuré par un cadre européen.

Dans le cadre de la candidature à la Capitale européenne de la culture, par exemple, les acteurs de la mobilisation reconnaissent que les premières moutures du dossier inclinait trop vers le Sud. Sous les recommandations d’interlocuteurs bruxellois, la dimension européenne fut finalement davantage mise en avant. De la même façon, alors que les Ateliers de la Méditerranée sont devenus les Ateliers de l’Euro-Méditerranée, la mairie souhaite que le Festival du film arabe devienne le Festival du film méditerranéen (et en fait euro-méditerranéen comme le montre la référence de Mme Zayan, à Horizontes del Sur, « lieu d'échange et de diffusion de la création hispanique »).

La simple querelle sur la dénomination d’une manifestation culturelle informe donc des conditions d’énonciation de la ville, de la manière dont ses élites envisagent son identité et des résonances sur la compétition démocratique et la course à l’attractivité. Elle montre enfin l’ampleur avec laquelle le récit méditerranéen s’est imposée dans la présentation de soi de son territoire.

lundi 21 mars 2011

Départ de Latarjet - Nouvelle séquence pour 2013


A Rudy Rucciotti a donc remporté son pari. Durant l’émission des Matins de France culture consacré à Marseille-Provence 2013, le starchitecte français avait reconnu que Marseille :





« ce n’est pas Lille. À Lille, les choses sont cadrés, tout est dur et bien organisé, Martine Aubry est une maire fantastique qui tient ses troupes, qui tient tout le dispositif. On connaît le succès incroyable de Lille. Marseille, c’est improbable, on sent que c’est impossible. Moi, j’ai parié avec Latarjet qu’il allait démissionner avant 2013.»

Précisons que Bernard Latarjet n’a pas formellement démissionné mais selon les termes du communiqué de presse de l’association Marseille-Provence 2013 :

« À la demande de Bernard Latarjet, et à l’exemple de ce qui s’est fait dans plusieurs capitales européennes, les dispositions suivantes seront soumises à l’approbation du prochain Conseil d’administration : la nomination d’un nouveau directeur général opérationnel, sur proposition du président conformément aux statuts et la nomination de Bernard Latarjet en tant que conseiller placé auprès du Président, qui accompagnera le directeur général. »

Latarjet restera donc proche de son successeur qui sera probablement Jean-François Chougnet, ancien directeur général du Parc de la Villette qui était alors présidé par le même Barnard Latarjet. Cette situation fait dire à l’ancien patron de Marseille-Provence 2013 :

« Jamais il n'a été question de démission, ni de fatigue de ma part. Jamais, je n'ai songé à jeter l'éponge. Mes collaborateurs, le sénateur-maire de Marseille et le ministère savent que j'envisage, depuis quelques temps, une restructuration de l'équipe de Marseille-Provence 2013 qui sera soumise au conseil d'administration ».

Nonobstant, la mécanique de communication qui a présidé à cette décision (voir sur ce point le billet de Marsactu), c’est pourtant à une prise de distance de Latarjet auquel on assiste. Dans les séquences du projet Capitale, elle constitue à n’en pas douter une rupture. Elle clôture en effet une phase interminable de pré-programmation et inaugure, on l’espère, l’heure des choix définitifs des événements. Parallèlement, la décision surprise, quelques semaines seulement après la grande conférence de presse, est prise dans un contexte particulièrement difficile.

Le Monde publiait à la fin de la semaine dernière un papier décrivant le « malaise culturel local » révélé par Marseille-Provence 2013. Mis à bout à bout, une série d’événements récent dessine un panorama culturel effrayant : enchaînement symbolique d’intellectuels à l’opéra Bastille à Paris, suppression de subventions publiques à des associations culturelles (Centre international de poésie de Marseille, Pensée du Midi, AMI-Centre de développement pour les musiques actuelles) et donc suppressions programmées d’événements, crise des bibliothèques municipales...

Sur le plan de la gouvernance, ces épisodes sont à relier aux chantages exercés par certaines collectivités locales suspendant leur participation - et donc leur financement - à des retours sur investissement précisés, négligeant ainsi l’un des objectifs principaux du projet de territoire mutualisant les bénéfices.

La séquence qui s’ouvre avec le retrait de Latarjet est celle de toutes les incertitudes. Assiste-t-on à un surcroît de politisation du projet de Capitale, c’est-à-dire à une reprise en main par les collectivités locales lassées de voir l’opération lui échapper ? Ou au contraire, cette décision s’inscrit-elle dans le cadre de l’évolution régulière des Capitales européennes de la culture qui ont, pour la plupart, connu des bouleversements de gouvernance organisant la transition entre la phase de candidature et de programmation ?

Nous reviennent à l’esprit ces propos d’un membre de l’association tenus il y a près de 18 mois :

« Avant la désignation, les relations étaient conflictuelles et tendues entre Latarjet et les collectivités locales, surtout la ville, sauf que c’était Latarjet qui allait faire gagner et donc tout le monde fermait sa gueule jusqu’aux résultats. Et le jour du résultat… Ils n’ont pas attendu le lendemain… Le jour même des résultats... le soir, on a fait la fête, et certaines personnes à la mairie ont dit « maintenant, on a gagné, on vire tout le monde. On devient les directeurs ».

De ce point de vue, la séquence actuelle pourrait être celle du revanchisme des politiques - compris ici comme les élus et les responsables des services administratifs des collectivités locales - sur la dynamique managériale du projet Capitale. Pas sûr cependant que cette reprise en main s’accompagne d’un saut qualitatif pour l’intégration des acteurs culturels dont la réduction des subventions a surtout été utilisé comme un moyen de pressions sur l’association Marseille-Provence 2013.

jeudi 10 mars 2011

Quel avenir pour la coopération euro-méditerranéenne ?

a Au Sud de la Méditerranée, rien n’est encore joué. Le colonel Kadhafi multiplie les attaques contre son peuple et doit désormais faire face à un Conseil national de la transition qui en appelle à la reconnaissance de la communauté internationale.

En Égypte, l’enthousiasme de la chute du Rais a rapidement laissé la place à l’incertitude sur les ambitions des généraux qui occupent le pouvoir. Dans la nuit du 8 au 9 mars, des affrontements inter-communautaires auraient fait une dizaine de morts et une centaine de blessés dans le quartier copte du Caire, rouvrant la plaie de l’attentat du nouvel-an contre une église chrétienne et soulevant la question de l’attitude de l’armée.

En Tunisie, on s’efforce de faire disparaître les vestiges du pouvoir ancien : le RCD, institution centrale de domination et de contrôle, de surveillance et de punition, est dissous, tandis que les successions de gouvernements de transition accordent de moins en moins de maroquins aux personnalités impliquées dans l’ancien régime.

Au Maroc, enfin, le roi annonce une réforme constitutionnelle qu’il qualifie de « globale » et qui dessinerait les contours d’une monarchie constitutionnelle, c’est-à-dire instaurant un mécanisme de responsabilité effective du gouvernement devant le Parlement.

Partout ailleurs, de l’Algérie au Bahreïn, les secousses et les répliques démocratiques font vaciller les régimes arabes dans un contexte marqué par les incertitudes qui entourent la santé du roi Abdallah d’Arabie Saoudite.

Face à cette nouvelle donne, l’Union européenne tente de réagir en reprenant la main sur un processus de coopération qui lui a échappé depuis le lancement de l’Union pour la Méditerranée (UpM) proposée par le Président Sarkozy en 2008.

Les échecs institutionnels de l’UpM

L’UpM suscite en effet de nombreuses et virulentes critiques qui n’ont pas attendu le printemps arabe pour se faire entendre, mais qui trouvent, là, une caisse de résonance particulièrement efficace. Succédant au Processus de Barcelone, l’UpM a pu être interprétée par les fonctionnaires de la Commission européenne comme une dépossession du partenariat euro-méditerranéen.

Les promoteurs français du projet estimaient de leur côté vouloir répondre à une situation dans laquelle les instruments financiers communautaires destinés à la coopération avec les rives Sud et Est de la Méditerranée étaient fondus dans le dispositif de la Politique de Voisinage. Cette dernière aurait déséquilibré la Politique extérieure de l’Union au profit des pays de l’Est et n’aurait pas permis de répondre aux spécificité des contextes méditerranéens. Certains diplomates français assument ainsi avoir pensé l’UpM « contre la technostructure européenne » et « la technostructure bruxelloise sentait qu’elle se faisait déposséder de son pouvoir, ce qui a été fait d’ailleurs ».

Avant de voir quelle est l’actuelle réponse de la « technostructure bruxelloise », tentons de comprendre les obstacles institutionnels - il y en a eu tellement d’autres - rencontrés par le projet.

En s’appuyant sur Égypte, qui s’est vu confier la co-Présidence de la nouvelle structure, et sur la Tunisie, pressentie par l’Élysée pour accueillir le siège du Secrétariat général, le Président Sarkozy est accusé d’avoir effectué de mauvais choix.

En présumant pouvoir se passer de l’Allemagne, en marginalisant la Commission et en présentant le projet comme une alternative à l’adhésion de la Turquie à l’Union européenne (UE), il a lourdement hypothéqué les chances d’instaurer une dynamique politique et institutionnelle positive.
Enfin, en subordonnant le dialogue politique à l’octroi de financements destinés à des « projets concrets », il a sous-estimé l’obstacle des négociations au sein d’un « bloc » arabe dont la labellisation unitaire fut très faiblement auto-réalisatrice.

L’appel du Quai d’Orsay à une « ''refondation de l’UpM'' » apparaît dès lors comme un vœux pieux alors que la diplomatie française subit un profond malaise et que le Secrétariat général de l’UpM a déposé sa démission, reconnaissant son incapacité à remplir les missions qui lui avaient été assignées - organisation du Sommet, financement et labellisation des projets.

La reprise en main par la Commission européenne

À Bruxelles, en revanche, la reprise en main est déjà en cours et s’est déployée en deux temps.

Dans un premier temps, la Commission a débloqué 30 millions d’euros pour répondre aux besoins humanitaires liés aux déplacements de populations et 17 millions d’euros dédiés à la transition tunisienne.

De son côté, le 28 février, le Parlement a reçu le Secrétaire général du nouveau Service européen pour l’action extérieure, ainsi que le représentant de la Présidence hongroise pour évoquer la situation en Méditerranée. Enfin, les euro-députés ont accordé un surplus d’1 milliard d’euros à la Facilité euroméditerranéen d’investissement et de partenariat (FEMIP).

Ce bras financier méditerranéen de la Banque européenne d’investissement (BEI) dispose désormais de 6 milliards d’euros pour accompagner les projets qu'il a soutenu à hauteur de 2,6 milliards d’euros en 2010 (+60% par rapport à 2009). Or, on s’aperçoit que les trois partenaires les plus importants de la FEMIP sont l’Égypte (3,5 millions d’euros), la Tunisie (2,9 millions) et le Maroc (2,6 millions).

Le soft power de l’UE via le financement de projets structurants (comme les 500 millions d’euros attribués à MedGaz, un gazoduc creusé entre Beni Saif en Algérie et Almeria en Espagne ; le port de TangerMed au Maroc, pour 200 millions d’euros...) ou de PME s'avérerait-il plus efficace que les conférences inter-gouvernementales à 43 pays ?

Dans un second temps, la Commission européenne a annoncé cette semaine, le lancement « un partenariat ambitieux pour la démocratie et une prospérité partagée avec le sud de la Méditerranée ». Dans cette communication présentée conjointement avec la haute représentante de l’Union pour les affaires étrangères et la politique de sécurité, le Président de la Commission s’est déclaré « déterminé à faire un saut qualitatif dans les relations » euro-méditterranéennes.
Catherine Ashton, la Haute représentante, a semblé s’adresser à l’Hôtel Marigny et au Palais de Pedralbes lorsqu’elle a affirmé que l’UE « possède l'expérience et les instruments » pour mener des actions dont les grandes lignes devront être adoptées par le Sommet prévu à la fin de la semaine. Comme il est l’usage trois corbeilles ont été défini :

  • un soutien à « mutation démocratique » et l’accent sur « les droits de l’Homme »;
  • un partenariat avec la « société civile » ; et
  • une aide à la stimulation de la croissance économique.

Ces corbeilles semblent en rupture avec la coopération euro-méditerranéenne du Processus de Barcelone qui portait sur la lutte anti-terroriste et anti-migration et laissait à la coopération économique la portion congrue et à la coopération culturelle le(s) reste(s).

« Dans ce cadre », nous dit la Commission, elle « réorientera les programmes d'aide substantiels, qui représentent actuellement 4 milliards d’euros de subventions en faveur de nos voisins du Sud pour la période 2011-2013.» À titre de comparaison, la BEI a estimé dans une étude récente que le Plan solaire méditerranéen, l’une des priorités de la Déclaration de Paris, s’élevait à 20 milliards d’euros. Sur ces 4 milliards, m’est revenu à la mémoire ces propos d’un fonctionnaire européen tenus il y a quelques mois :

« L’ensemble des investissements des pays du Sud dont elles ont besoin pour rencontrer la cloche démographique, c’est-à-dire entre 30 et 70 00 emplois à créer d’ici 2030 ; l’urbanisation, c’est-à-dire 100 millions d’euros de plus d’ici 2030 ; le problème énergétique et les problèmes de transport : c’est 300 milliards d’euros d’investissement à faire en 20 ans, pour tous les pays de la zone, hors-Turquie. 300 milliards d’euros. L’aide publique au développement européenne, c’est quoi ? C’est 4 milliards d’euros. Vous y ajoutez 2 milliards d’aide bilatérale, ça fait 6 milliards. Vous divisez 300 milliards par 6 milliards, ça vous fait combien d’année ? Vous n’y êtes pas. »

Certes, on n’y est pas encore, mais dans l’économie générale du partenariat euro-méditerranéen, la reprise en main bruxelloise du dossier devrait sonner le glas de l’initiative Sarkozy de l’UpM, tandis que la coopération pourrait bénéficier de la transition démocratique pour porter enfin ses fruits. La revanche de la technostructure bruxelloise sur le lyrisme de Guaino ou le retour du soft power.

vendredi 4 mars 2011

Sommeil et réveil

A Depuis quelques semaines, le lecteur régulier de ce blog a pu constater une mise en sommeil de ces pages alors même que leurs objets se réveillaient.

Sur le plan international, les révolutions en Méditerranée, les secousses de l’UpM, les mésaventures de la diplomatie française.

Sur le plan local, le lancement d’une nouvelle étape pour Marseille-Provence 2013 - nouveau logo, nouveau site, nouveaux partenaires - , les affaires politiques.

Sur le plan « glocal », bien sûr, les postures politiques locales face au « printemps arabe »

Pourquoi ce sommeil ? D’abord, ne pas se faire piéger par la richesse de l’actualité et des informations, écouter, lire et voir avant de se joindre à la parole de l’observateur. Ensuite, une raison prosaïque, matérielle : un temps de plus en plus rare dans les derniers mois de rédaction de thèse.

Tenter toutefois de ne pas perdre le fil ; reprendre peu à peu pied dans le flux continu de ce qui nous parvient de la Méditerranée : tenter de comprendre comment ces flots et ces remous éclairent les profondeurs - et comment, en retour, ces profondeurs recomposent l’écume.

Renouer, en somme, avec un « Rêve méditerranéen » qui s’éveille.

jeudi 24 février 2011

Ce n'est pas pour la vanter...

A Les Matins de France Culture ont consacré une émission spéciale à Marseille-Provence Capitale européenne de la culture 2013. Ce jour, en effet, une conférence de presse devait dévoiler une partie de la programmation un état d'avancement du projet et le logo de la future Capitale. En attendant, un compte-rendu de ce qui s'est dit, je vous propose la retranscription de la chronique de Philippe Meyer :

« Auditeurs sachant auditer... Ce n’est pas pour la vanter, mais Marseille est une cité dont le nom provoque une résonance particulière, évoque des couleurs dissonantes. C’est la patrie de deux Edmond : Edmond de l’ombre, Edmond le sombre, Edmond Dantes, futur comte de Monte Christo ; Edmond le vibrant, Edmond le solaire, Edmond Rostand, père de Chantecler et de Cyrano. C’est une ville où les contrastes sont plus exagérés qu’ailleurs. La bonhomie y montre davantage de rondeur et la violence moins de scrupule. Marcel Pagnol et Mémé Guérini ; la plume et le stylet.

À Marseille, au cours de l’histoire, on a ratonné les immigrés et pas seulement les Arabes et on a accueilli et mélangé les Italiens et les Arméniens, les Levantins et les Grecs. C’est un peu notre Naples. C’est l’une des villes à avoir le plus longtemps résisté au pouvoir central et parisien. Sans monter sur des barricades. Plutôt en opposant aux directives venues la capitale, assez d’inertie, de mauvaise foi, d’arguties et d’entourloupes, pour que les réalisations soient modérées. Ainsi Marseille est l’une des dernière villes sur laquelle la main de l’énarque aura pu poser le pied.

De son côté la bourgeoisie marseillaise eut longtemps de la gêne à devoir avouer provenir d’une ville aussi peu raffinée. J’ai connu un garçon de l’une de ses bonnes familles qui, fréquentant le Lycée Thiers, le mieux doté de la capitale phocéenne, se lia d’amitié avec un camarade de classe fils d’un couple de concierges et doté d’un accent très prononcé qui finit par déteindre sur son ami grand bourgeois. Lorsque les parents du jeune homme bien né s’en avisèrent, ils résolurent d’envoyer leur fils en pension à Lausanne.

La chanson doit beaucoup à Marseille. Et plus encore les chanteurs. Les Marseillais étaient un public à l’italienne : connaisseur, gouailleur, sévère, implacable : "irritable et bon enfant" écrivait Colette. Encore les contrastes. La grande Thérésa, la première star de la chanson, y fut trouvé si médiocre par le public de l’Alcazar, qu’à sa deuxième représentation, elle fut accueillie par un troupeau ânesse. Aucune carrière ne pouvait devenir national, dans ce qu’on appelle aujourd’hui la variété, si elle ne s’était pas frottée à ce public de l’Alcazar.

La langue française doit à Marseille plus de mots que cette chronique ne saurait en contenir : "palanquée" qui désigne ce que peut soulever un palanque, "bouffer, "pétoche", "arpion", "balèze". Au milieu de la floraison contemporaine du polar, Marseille a son école. Celle où se croise les livres du regretté Jean-Claude Izzo, de Nadine Saffran, de Philippe Carrese, de Del Pappas. Plus d’un de ces auteurs de polar remettent à l’honneur et en circulation le goût de la langue et de l’image dont les Marseillais feignent de s’agacer quand nous les en créditons.

C’est que le Marseillais est un peu comme Cyrano. Les clichés à son propos, il se les sert lui-même, avec assez de verve, mais il ne permet pas qu’un autre les lui serve. Bravons cette allergie. N’y a-t-il pas une grande civilité à dire à quelqu’un qu’il est un niais en lui déclarant « le jour où il pleuvra de la soupe, tu seras le seul avec une fourchette ».

Et appuyons-nous sur un indigène, mon confrère Jean Construcci, à qui une professeur d’histoire raconta qu’à la question "pourquoi ne voit-on pas le Général de Gaulle sur le cliché de ceux qui partageaient le monde en zones d’influence à Yalta ?" Elle s’entendit répondre "Parce que c’était lui qui prenait la photo." Même le cancre à Marseille se doit d’être visité par l’inspiration. Le ciel vous tienne en joie. »

lundi 7 février 2011

Les révolutions arabes et la coopération euro-méditerranéenne

A Difficile de poser un regard autre qu’interrogatif sur la situation dans le monde arabe tant l’inconnue demeure la seule certitude. D’un côté, les régimes autoritaires semblent se craqueler les uns après les autres - Tunisie et Égypte, donc mais aussi Jordanie, Algérie, Maroc, Syrie. De l’autre, les recompositions qui succèdent aux fragmentations ne préjugent pas de progrès supposés démocratiques.

Ce lundi, l’assemblé tunisienne a voté une loi permettant au Président tunisien de gouverner par décrets-lois : verrouillage et confiscation du pouvoir ou mesure visant « à écarter des dangers » - qui demeurent donc - pour la préservation des acquis du mouvement né le 17 décembre ? En Égypte, les Frères musulmans sont invités à la table de négociation. Un accord est trouvé pour réformer les institutions, mais même les experts les plus avisés sont bien en peine de fournir des éléments de prédiction.

Là ne sera donc pas le propos de ce billet. Contentons-nous de quelques remarques sur les effets attendus de cette nouvelle donne pour la coopération euro-méditerranéenne.

crises de gouvernance à l'UpM

En ce qui concerne l’Union pour la Méditerranée (UpM), la mise hors-jeu du Président Hosni Moubarak est une catastrophe de plus pour le projet de Nicolas Sarkozy. Certes, celui-ci n’a pas attendu les manifestations de la place Tahrir pour agoniser. Les événements du Caire s’ajoutent à la longue liste des « difficultés politiques » qui ont bloqué le dialogue diplomatique pourtant supposé être contourné par la mise en œuvre de « projets concrets ».

Sur ce plan, la démission du Secrétaire technique de l’UpM, dans l’indifférence générale, a porté un nouveau coup à la dynamique projet. Ahmad Massa'deh explique son geste par l’absence de visibilité diplomatique qui a empêché par deux fois la tenue du Sommet. On pourrait ajouter la vacuité des solutions financières disponibles qui a mis au chômage technique le Secrétariat dont les deux fonctions résidaient justement dans l’organisation du Sommet et dans la sélection et la labellisation de projets financés par les bailleurs publics et privés. Ce double échec témoigne de l’erreur congénitale de l’UpM qui prétendait passer outre les blocages politiques par une dynamique de projets financés par les partenariats publics-privés.

Nicolas Sarkozy avait choisi Égypte de Moubarak pour partager avec lui la co-Présidence de l’UpM. Ce choix avait témoigné d'une autre méconnaissance des réalités méditerranéennes. Le montage institutionnel de l’UpM apparaît, ainsi, moins de trois ans après comme une triple erreur :

  • en excluant les États-membres de l’UE non-méditerranéens du projet, il ignore le cadre politico-juridique de l’Union européenne (UE), braquant les Allemands qui interprètent la première mouture comme une « menace sur le projet européen » ;
  • en substituant l’adhésion de la Turquie dans l’UE par une participation d’Ankara à l’UpM, il fragilise l’équilibre du processus du dialogue euro-méditerranéen en l’enfermant dans une logique euro-arabe anxiogène ;
  • en choisissant Moubarrak comme co-Président, il empêche les pays de la rive Sud de désigner eux-mêmes un supposé représentant et il construit artificiellement un « bloc sud-méditerranéen » imputant une cohésion entre les pays des zones maghrébine et machrékine - sans évoquer la question de la représentation israélienne.

Selon un haut-fonctionnaire européen rencontré en décembre dernier :

« Nommer Moubarak co-Président, c’est une erreur constitutionnelle majeure puisque l’Union pour la Méditerranée était censée être paritaire avec une co-Présidence etc. Donc, la co-Présidence devait être le fruit d’un consensus. Et pourtant en décembre 2007, à la suite d’un voyage à Hurghada puis Charm el-Cheikh, il dit « et bien, ce sera Moubarak ». Mettez-vous à la place du Roi du Maroc qui doit s’incliner devant Moubarak, surtout quand c’est Sarkozy qui le dit. Ce choix est aussi une erreur tactique parce que Moubarak est un dictateur vieillissant d’un pays qui est en perte de vitesse depuis 10 ans et dont le seul avantage est qu’il a signé un Traité de paix avec Israël, mais qui entretient une politique extrêmement ambiguë avec Israël. Et puis, il n’y a pas d’homogénéité dans la zone. Le Roi du Maroc est commandeur des croyants, Moubarak se dit laïc, pour ne citer que ça »

Les investisseurs et le risque

Les mouvements qui secouent le monde arabe pourront également être interprétés comme une catastrophe pour l’UpM dans la mesure où ils renforcent la perceptions du risque que représente la zone pour les éventuels investisseurs. Tout se passe comme si l’émancipation démocratique freinerait les possibilités de croissance économique, révélant ainsi l’impensé des enjeux des libertés et des droits. Échaudés par la crise argentine il y a une décennie qui avait vu Suez Environnement, par exemple, perdre plus de 700 milliards de dollars du fait de la désolvabilité qui avait frappé ses investissements et de son expoliation du marché, les investisseurs considèrent la rive Sud de la Méditerranée comme une zone de sous-traitance. Les investissements directs étrangers qui ont survécu à la crise de l’automne 2008 demeurent cantonnés à des secteurs à faible valeur ajouté : nul transfert de technologie lorsque Hewlett Packard fait emballer des cartons de cartouche d’encre en Égypte, guère plus lorsque Renault fait assembler ses pièces à Tanger, préférant la Roumanie et la Turquie pour les usines de fabrication. La raison ? L’absence de certitude sur le cadre réglementaire, juridique, fiscal et technique dans lequel ces entreprises vont opérer - par ailleurs renforcée par les dégradations des notes souveraines. Selon l’adage, si une entreprise est prête à prendre certains risques technologiques et économiques, elle est moins encline à en prendre sur le plan politique.

En Méditerranée, les espoirs démocratiques semblent rimer avec la fermeture des marchés. Le plus désespérant, c’est qu’au regard de l’évolution de la coopération euro-méditerranéenne et des choix politiques effectués depuis la fin des années 1990, cette articulation n’apparaît même pas comme paradoxale.

mercredi 19 janvier 2011

La Révolution tunisienne dans Marseille, appropriation citoyenne et silence politique

A Difficile de ne pas revenir sur la révolution tunisienne lorsqu’on prétend tenir un blog sur l’internationalisation de Marseille. Sur les 600 000 Tunisiens résidant en France, on estime à 8% la part de la diaspora ayant élu domicile à Marseille et dans les Bouches-du-Rhône, soit près de 50 000 personnes. La ville occupe le troisième rang national après Paris qui compte plus de 250 000 Tunisiens, et Lyon, presque 75 000. Néanmoins, la structuration communautaire de l’échange politique et social propre à la ville de Marseille rend leur présence plus visible. En outre, ces chiffres fournis par l’Office des Tunisiens à l’étranger ne peut prendre en compte la part des Français d’origine étrangère et la masse des Franco-Tunisiens. En l’absence de statistiques ethniques, il est ainsi très difficile de mesurer le phénomène. Néanmoins, le Consulat général de Tunisie à Marseille recense exactement 82 580 personnes dans sa circonscription qui comprend les départements des Bouches-du-Rhône, du Var, du Vaucluse, du Gard, de l'Aude, des Pyrénées orientales, de l'Hérault et de la Lozère.

Dans le champ médiatique, les projecteurs se sont soudain braqués sur les réactions de cette communauté. Dès l’annonce du départ de Zine El Abidine Ben Ali, le vendredi 14 janvier, 2 000 Tunisiens (et/ou Franco-Tunisiens) ont ainsi manifesté dans les rues marseillaises pour célébrer la chute du dictateur (à défaut de la chute de la dictature). Comme souvent dans le cas des communautés marseillaises, la mobilisation fut permise par une association. Ici, c’est le Collectif Maghreb Solidarité, récemment fondé et soutenu par le Nouveau Parti Anticapitaliste et le Parti des Indigènes de la République, qui a été en pointe organisant des rassemblements à Marseille dès le 10 janvier - malgré l’absence d’autorisation préfectorale.

Par ailleurs, la révolution tunisienne a pu mettre en évidence le rôle diplomatique endossé par Marseille. La ville est, en effet, la seconde ville du pays en nombre de consulats (70). C’est donc devant le Consulat de Tunisie à Marseille, Boulevard d’Athènes, qu’a eu lieu une manifestation ce lundi 17 janvier, relatée ainsi par l’AFP :

« Une quinzaine de Tunisiens se sont présentés lundi matin au consulat général de Tunisie à Marseille pour exiger des garanties, notamment la continuité des services publics, après le départ du président tunisien. Se présentant sous le nom "Comité tunisien pour la paix et la démocratie", les manifestants ont réclamé le départ des partisans du Rassemblement constitutionnel démocratique (RCB) du président, affirmant que le consul général Mokhtar Bartegi était un proche du régime. Une altercation a éclaté dans les locaux du consulat, entre un des manifestants et un individu présenté comme proche du pouvoir par le comité. Des coups sans gravité ont été échangés. Les manifestants ont finalement pu rencontrer le consul général qui leur a garanti une continuité des services publics et l'inscription de tous les Tunisiens marseillais sur les listes électorales. »

Marseille accomplit ici un rôle de caisse de résonance des enjeux et des conflits qui se déroulent ailleurs. Loin du discours sur la ville-globale qui prétend traduire l’exercice d’une influence transnationale, Marseille s’apparente à une ville-monde dans laquelle sa composition sociale résume le monde qui l’entoure.

Le Point révèle que la manifestation des Tunisiens marseillais au Consulat fut présentée par les protagonistes comme une volonté de se « réapproprier » l’institution. Aussi, la ville-monde permet de déplacer la mise en scène de conflits extra-territorialisés. Elle est une tribune où se rejouent les passions collectives dont l’épicentre géographique est ailleurs. Les propriétés de la ville-monde rendent possible la reproduction des luttes et des passions collectives en d’autres lieux.

Marseille est également une interface physique entre la diaspora tunisienne et le pays d’origine. Une fonction de passeurs des échanges transnationaux s’ancre dans des pratiques et des dispositifs concrets. En l’espèce, le terminal 1 de l’aéroport de Marseille-Provence est investi de Tunisiens, exilés parfois depuis des dizaines d’années, et soudain désireux de rentrer au pays pour « voir ça ». L’aéroport est la représentation physique de la circulation des personnes entre territoires de migrations et rappelle, si besoin était, que les dynamiques migratoires ne se résument pas à la présence aux points d’arrivée, ni à la gestion policière des reconductions, mais s’institutionnalisent à partir de modes de circulations complexes dont l’aller est une composante essentielle du retour - et réciproquement.

Le milieu politique local allait-il rester muet face à l’écho qu’a donc représenté, à Marseille, le changement de régime à Tunis ? Les cérémonies des vœux qui se multiplient auraient pu fournir une occasion d’exprimer une solidarité locale à l’égard de mouvements d’émancipation d’un peuple, qui est loin de constituer l’étranger pour Marseille, mais une partie intégrante de son histoire, de sa grammaire et de son imaginaire. Marsactu a cherché en vain une trace de tels propos dans le discours du maire intervenant pour inaugurer un Mémorial dédié à l’histoire de la Marseillais, hymne national autant que chant de la liberté :

« Pas une phrase pour saluer le courage de la rue tunisienne, pas un mot pour les dizaines de morts tombés sous les balles de la police et des milices de Ben Ali. »

Pressé par les questions des journalistes, Jean-Claude Gaudin s’est aligné sur la non-position de la diplomatie française, vantant les mérites d’une non-ingérence et semblant presque regretter la Chute :

« Il n’y a pas de révolution sans excès, la France n’est pas là pour favoriser les excès. »

Et sidérant :

« Si les intérêts des nombreux français qui sont là-bas ne sont pas pulvérisés et l’atteinte à leur liberté aussi, alors il est clair qu’il vaut mieux qu’un gouvernement nouveau s’installe en Tunisie. »

En "clair", donc, la liberté et la démocratie en Tunisie devraient dépendre des « intérêts français », condition de la bienveillance de la France à la révolution en cours. En ces temps encore incertains pour le peuple tunisien qui n’a pas encore tout à fait conquis la liberté pour laquelle elle se bat, les paroles du maire d’une ville-monde ont surtout été celles du Président de CIQ qu’il fut.

mercredi 12 janvier 2011

Marseille, canards boiteux

A L’année 2011- que je souhaite à chacune et chacun heureuse - s’ouvre dans un climat politique particulièrement trouble pour le contexte marseillais. Situé dans un intermède électoral, un an après les régionales, un an avant les présidentielles et les législatives, ce début d’année place les protagonistes dans une situation préparatoire inédite. Les municipales de 2014 s’annoncent ainsi comme une - longue - bataille autant indécise que décisive pour la ville et son territoire.

Dans le monde anglo-saxon, on a coutume d’affubler les sortants du qualificatif de Lame Ducks, « canards boiteux » pour signifier la perte de légitimité d’élus qui ne pourront remettre en jeu leur mandat. Ce déficit de légitimité ne frappe pas seulement le statut - symbolique - des futurs-ex représentants, mais également leurs décisions, si bien que la fin des mandats est le plus souvent marquée par l’absence d'initiatives politiques d’envergures. Précisément, l’expression désigne la période dans laquelle un élu est toujours en fonction, alors que son successeur, déjà connu, n'occupe pas encore le poste. Si les sortants pourraient se sentir libérés des contraintes qui pèsent sur ceux qui doivent rendre des comptes aux électeurs dont dépend la survie politique - c'est ainsi que la guerre de sécession trouve l'origine de son éclatement par cette période, le fait d’être dégagé du « siège de l’opinion » pour reprendre l’expression de Bernard Manin qui désigne l’un de ses principes du Gouvernement représentatif peut produire l’effet inverse et entraîner l’inertie, voire la paralysie du pouvoir.

En France, l’expression revêt un autre sens et désigne ceux qui sont isolés, à l’écart, honteux. Dans le monde économique, elle renvoie aux entreprises peu rentables et mal adaptées au marché.

À Marseille, deux spécificités peuvent être dégagées au regard du problème du canard boiteux. Tout d’abord, cette situation est extraordinairement longue. Malgré un affichage politique attendu selon lequel, il ne « s’interdit rien », personne n’envisage que Jean-Claude Gaudin, qui sera alors âgé de 75 ans en 2014, brigue un quatrième mandat.

À droite, donc, les ambitions - et les ambitieux - sortent du bois. Renaud Muselier et Guy Tessier devraient, en toute logique, s’affronter. Un temps envisagé à l’Élysée, l’hypothèse Henri Guaino semble désormais abandonnée. Ce n’est pas parce que Gaston Defferre était Cévénol, que les logiques claniques micro-locales s’effacent pour offrir, ne serait-ce qu’à la « plume du Président » inspirateur du projet méditerranéen de Nicolas Sarkozy, une piste d'atterrissage pour parachute ensoleillé.

À gauche, comme en 2008, Jean-Noël Guérini mènera le combat pour reconquérir la ville au nom du Parti socialiste pour la première fois depuis 1988 - cela fera tout de même 26 ans en 2014. « Mènera » ? Sans doute. A moins que ne se produisent les effets de la deuxième spécificité du contexte politique marseillais, décidément claudiquant.

Les affaires. Nul besoin ici de revenir sur le climat politique marseillais devenu irrespirable depuis l’arrestation de Monsieur Frère, Alexandre Guérini, soupçonné de divers délits - corruption, détournements de biens publics etc. - et surtout d’avoir joué un des tous premiers rôles dans le casting de la Communauté urbaine depuis l’alternance de l’exécutif en 2008. L’association « gestion des déchets », « Baresi, mafia » ont permis de nourrir un feuilleton médiatico-judiciaire dans lequel aucun ingrédient ne manque : de la figure du juge déterminé face au système politique supposé corrompu aux lettres anonymes, la saga se déploie en épisodes. Dernier en date, l’initiative d’un fonctionnaire du Conseil général qui endosse les habits de Julien Assange pour proposer de divulguer les secrets les plus enfouis d’une institution qui n’en finit plus de susciter le soupçon. Ce n’est pas sa tentative de suicide qui risque d’apaiser les esprits.

Outre les résultats judiciaires, il importera de voir les conséquences politiques d’une affaire qui est en train de devenir un scandale. En somme, l’affaire Guérini Alexandre risque-t-elle de diminuer les chances, voire de les anéantir, de Guérini Jean-Noël ? Quelle sera la réaction de la Rue de Solférino si les développements impliquent le désormais Président de la Fédération des Bouches-du-Rhône ? Le relatif affaiblissement du patron peut-il profiter à des challengers qui ont pu se trouver en désaccord avec lui par le passé - Patrick Mennucci en tête ? Enfin, et surtout, le juge Duchaîne ira-t-il jusqu’au bout, y compris au delà des clivages politiques et des temporaltés électorales, découvrant l’ampleur d’un «système » politique, c’est-à-dire d’un milieu dans lequel chacun se tient et où une découverte ici conduit à une révélation là ?

Dans l’attente de ces réponses - judiciaires et politiques - la marche boiteuse des affaires marseillaises pourrait bien faire trébucher l’action publique locale. Sur ce plan, on annonçait une année 2011 décisive avec l’annonce de la programmation de 2013 - sans cesse différée - l’inauguration des travaux sur Euroméditerranée I - sans cesse repoussée - et le lancement d’autres sur Euroméditerranée II - déjà retardé. À moins que la gouvernance territoriale ne soit à ce point déconnectée des gesticulations politiques et la délégation au marché ne soit à ce point aboutie que les béquilles de la démocratie ne servent même plus à soutenir la course de l’expert-aménageur ?

lundi 6 décembre 2010

De retour de la Semaine économique de la Méditerranée - Impressions

A Les 6ème Rendez-vous de la Méditerranée ont clôturé ce samedi la Quatrième Semaine économique de la Méditerranée (SEM). Au total 14 événements furent organisés - certains étalés sur plusieurs jours. Bref tour d’horizon de ces rencontres qui recouvrent, comme on le verra, des enjeux et des champs très hétérogènes.

Rencontres Euroméditerranéennes de la Mode - Cité Euroméditerranéenne de la Mode

Certains des événements pré-existent à la SEM. Cette pérennité prouve leur ancrage dans le paysage local des événements internationaux. Les Rencontres Euroméditerranéennes de la Mode se sont ainsi tenues pour la 7ème fois autour des thèmes de la formation et de la création industrielle. À l’occasion de l’édition 2010, la Cité Euroméditerranéenne de la Mode - qui regroupe les professionnels du textile et de l’habillement - s’est associée à l’Institut Mode Méditerranée pour créer la « Maison Méditerranéenne des Métiers de la mode » afin de poursuivre l’oeuvre fédératrice de ces deux structures. Ce produit est à la base de l’ambition de la SEM qui est de mutualiser les ressources afin de parvenir à l’émergence d’une institutionnalisation de pratiques communes.

Atelier Transports Urbains Durables - CMIM

La journée de lundi s’est poursuivie au Pharo avec l’organisation de deux ateliers, l’un portant sur les transports urbains durables et organisés par le Centre de Marseille pour l’intégration en Méditerranée (CMIM), et l’autre sur la situation économique des pays méditerranéens organisées conjointement par le CMIM, le réseau FEMISE et la Banque européenne d’investissement (BEI). Au-delà des résultats de ces réflexions et du contenu des rapports exposés, notons qu’ils illustrent des infléchissements importants de la SEM.

Tout d’abord, le choix du Pharo comme lieu quasi-unique pour la tenue des événements contraste avec l’éclatement géographique qui a caractérisé la première édition et la polarisation au sein de la Chambre de commerce qui a marqué la deuxième. Outre des considérations pratiques, la SEM gagne en visibilité tandis que les organisateurs ont répondu aux principales critiques faisant état de l’éclatement comme reflet de la fragmentation des initiatives, des institutions et des acteurs de la promotion internationale des ressources du territoire.

Enfin, la SEM a montré la place prise par le CMIM et ses partenaires, en particulier la BEI, dans les réflexions et l’expertise locale internationale un an après sa création. L’omniprésence de son Directeur, Matts Karlson, a pris le relais de la stratégie des grands témoins déjà présente dans les éditions précédentes. L’externalisation de la figure du « champion » de la SEM - si ce n’est de la politique locale internationale - fut visible par la langue -anglaise- employée par ce pur produit Banque mondiale. Il s’inscrivait dans la continuité des éditions 2008, dont le rôle fut tenu par un représentant de la Commission européenne, et 2009, avec la présence multiple du Vice-président de la BEI. L’importance du CMIM est le témoin ambivalent de l’ouverture du territoire marseillais, longtemps absente des politiques locales, en même temps que des dynamiques exogènes qui anime la production de son internationalisation.

Le lendemain mardi, le CMIM a eu l’occasion de présenter les premiers résultats de son travail exploratoire sur les programmes qui structurent son action - développement urbain, environnement, transports, formations, et nouvelles technologie. Au menu, principalement, les transports urbains et la mobilité (partenariat AFD et Plan Bleu, projet Medinas 2030) et les technologies de l’information et de la communication (partenariat PNUD, projet ISI@Med). Ces ateliers avaient ainsi valeur de test pour la méthodologie adoptée par le CMIM qui associe différents partenaires institutionnelles aux réflexions, souhaitant ainsi capitaliser les compétences et les approches de chacun. Une méthodologie qui articule en outre différents programmes afin de désectorialiser les politiques de développement urbain en Méditerranée.

Atelier Attractivité des Territoires - EPAEM / Région PACA

Le mercredi était consacré à l’enjeu de l’attractivité des territoires et s’ouvrait par une visite in situ du périmètre d’Euroméditerranée, l’occasion de déployer un discours d’institution composante essentielle des projets urbains. En liaison avec le Conseil régional, l’Établissement public a ensuite organisé un atelier relatif à la question des « facteurs d’attractivité des territoires » composé d’interventions très hétérogènes tentant de faire dialoguer perspectives théoriques et semi-savantes relatives aux stratégies de planification internationales très soldatossienne avec des témoignages de praticiens aussi divers qu’un architecte - le théâtral Massimiliano Fuksas - un fonctionnaire territorial de la région, un responsable du port de Tanger-Med etc. Le tout entrecoupé d’une prise de parole surprenante d’un journaliste vedette de BFM engagé dans un énoncé - involontaire - de tous les clichés sur Marseille et ne se rendant pas compte que son inventaire à la Prévert constituait en soi un autre de ces stigmates qu’il était en train de dénoncer.

Au final, on apprend peu de choses sur les facteurs - bâti, image, culture, logistique - et les enjeux - coopération et intégration territoriale - des politiques d’attractivité, en l’espèce, réduite à des présentations successives d’expériences séparées. Malgré la présence d’un animateur des « débats » emprunté à l’univers journalistique, le dispositif était sans doute trop contraignant pour engager un véritable dialogue et une discussion critique mettant en perspective les différents niveaux de présentation des initiatives et des enjeux.

Développement Durable - EPAEM / Région PACA / CMIM

Le jeudi mettait à l’honneur la thématique transversale de l’édition 2010 de la SEM - le développement durable. En premier lieu, le Conseil régional et l’Établissement public présentaient la dernière variation éco-friendly de l’opération Euroméditerranée. La mutualisation des opérations et des présentations n’excluait pas la poursuite d’un agenda propre à chaque institution. Aussi les aménageurs de l’EPAEM ont-il profité de l’événement pour lancer le réseau des opérateurs d’aménageurs urbains durables en Méditerranée, en partenariat avec l’incontournable CMIM tandis que le Conseil régional a pu présenter ses Pôles régionaux d’innovation et de développement économique solidaire (PRIDES).

En second lieu, l’ONUDI et le gouvernement Jordanien ont poursuivi les interrogations sur le développement éco-durable des villes méditerranéens et, sur un modèle désormais bien établi durant la SEM, ont institutionnalisé les réflexions en lançant un Forum Eco-Cité.

Forum Citoyen - Parlement Européen

La journée s’est terminée par le traditionnel Forum Citoyen du Parlement européen, déserté par les élus... et par moi-même, je ne me livrerai donc pas à de plus amples commentaires. Un compte-rendu est par ailleurs fourni par le Bureau de représentation du Parlement.

MedVentures - ANIMA

Le lendemain, Anima remettait les prix MedVentures - d’une valeur de 90 000 euros - à la Chambre de commerce qui récompense chaque année les meilleures starts-up du développement international en Méditerranée. Les trois lauréat furent une entreprise israélienne, EyalGPS « qui propose des solutions technologiques text to speech pour les smart phones à destination des conducteurs et déficients visuels » ; une entreprise libanaise, Ounousa, qui se présente comme « le premier réseau social de la communauté féminine » méditerranéen en langue arabe et une entreprise palestinienne, Addicts 123, qui intervient dans le secteur des réseaux d'énergies. 

Coopération Décentralisée et Développement Économique - CGLU / MAE

À l’instar du Forum Citoyen, je n’ai pas pu assister à la présentation de cet événement puisqu’occupé par la rencontre organisée par la Commission Med de CGLU et le Ministère des Affaires étrangères sur la coopération décentralisée et plus particulièrement sur les contributions économiques des autorités locales et régionales dans le cadre de l’Union pour la Méditerranée (UpM). Ici encore, rien de neuf, les orateurs ont présenté les points de vue de leurs institutions respectives. Le représentant de la Mission interministérielle pour l’UpM a exhorté les villes et les régions « à se battre pour prendre toute leur place » dans le processus ; celui du Secrétariat général a vanté les avancés du/des projets en dépit du blocage politique ; ceux des collectivités locales, leurs propres contributions au « dialogue euro-méditerranéen ». Nonobstant ces remarques attendues, l’atelier a démontré, si besoin était, l'immixtion profonde entre l’expression d’une solidarité internationale et les intérêts marchands de la coopération décentralisée euro-méditerranéenne.

Rendez-Vous de la Méditerranée - Cercle des Économistes

Cette semaine intense s’est donc achevée le samedi par la traditionnelle conférence organisée par le Cercle des économistes et la lecture de la Déclaration finale du Rendez-vous de la Méditerranée. Organisée autour de nombreux ateliers et réunissant un nombre impressionnant d’orateurs, plus de 50 cette année, la discussion s’est articulée autour de la dernière publication du FEMISE relative aux perspectives de «sortie» de crise des économies sud-méditerranéennes. Si la matinée était davantage consacrée à un tour d’horizon pays par pays et secteur par secteur de la situation macro-économique, par ailleurs peu réjouissante, du Bassin, les débats de l’après-midi ont porté sur les effets de l’UpM en matière de réorientation des stratégies économiques au Sud, illustrant des propos tenus la veille dans un autre contexte : « les projets n’attendent pas la paix ».

À l’issue de ce rapide tour de monde, gageons que l’unité de cette semaine n’est pas facile à dégager. Au-delà de l’hétérogénéité des flux de parole, des contributions et des thématiques, il est cependant apparu clairement qu’un équilibre incertain s’est installé entre le blocage politique de l’intégration en Méditerranée et les promesses des projets économiques engagés. La question reste néanmoins entière dans la mesure où l’échec du top-down fait peser une inquiétante hypothèque sur les timides avancées bottom-up. Trente mois après le lancement de l’UpM, l’agenda des projets concrets restent d’autant plus ouvert alors que celui de la diplomatie parait fermé.

Plus d'informations sur http://www.semaine-eco-med.com et les dossiers spéciaux : http://www.lejmed.fr/ ; http://www.econostrum.info/

Crédits photos : Commission Med CGLU

dimanche 21 novembre 2010

(Le Sommet de) l'Union pour la Méditerranée n'aura pas lieu – part 2

A Le 22 mai dernier, nous consacrions un billet au report du sommet de l'Union pour la Méditerranée (UpM) prévu le 7 juin à Barcelone. En cause, à l'époque, l'enlisement des pourparlers indirects entre Israéliens et Palestiniens et l'annulation de plusieurs conférences ministérielles et techniques en particulier sur les questions de l'eau et de développement urbain. La crise ouverte quelques jours après l'annonce officielle du report par l'assaut israélien sur une flottille composé de militants pro-pamlestiniens et destinée à briser le blocus de la bande de Gaza a assombri encore les perspectives. Enfin, au début du mois d'octobre, la reprise des constructions israéliennes en Cisjordanie après la fin du moratoire sur le gel des colonies a exclu toute possibilité de réunir autour de la table du dialogue euro-méditerranéen les délégations israéliennes et arabes.

Même cause, même effets

Quelques jours après l'annonce du premier report, j'ai rencontré un membre de la Cellule de l'Elysée chargé du dossier qui exprimait sa confiance dans l'organisation du Sommet lors de la troisième semaine de novembre :

" Il n’y a jamais rien de sûr et certain. Vous connaissez le processus de Barcelone et l’UpM. À partir du moment, où on partage la responsabilité… Avant, les gens étaient invités autour de la table. C’était Bruxelles qui invitait les gens à s’asseoir autour de la table. Ils étaient invités, ils venaient. Maintenant, les gens sont co-propriétaires du processus. C’est leur maison. Donc, les gens utilisent le processus. Et quand il y a une question politique, ils utilisent aussi le processus comme caisse de résonnance."

En d'autres termes, le renforcement institutionnel consacré par la transformation du Processus de Barcelone en Union pour la Méditerranée, s'il a pu accroître la légitimité de l'initiative stratégique, a consolidé les difficultés. C'est cette aporie qu'expriment les difficultés d'articulation entre la logique projets de l'UpM et les contingences diplomatiques. C'est elle qui traduit ce que Mireille Duteil appelle le "handicap n°1 de l'UpM" :

"Croire que le partenariat économique pourrait faire oublier aux pays arabes - ou du moins les aiderait à faire passer au second plan - le conflit israélo-palestinien."

L'extinction des projecteurs médiatiques

Le second report – cette fois sine die – du Sommet a rencontré un faible écho dans la presse française. Les commentateurs s'accordent à y voir un échec personnel de Nicolas Sarkozy qui n'a pas su mettre en œuvre l'une de ses promesses de campagne. L'UpM est rangée dans la galerie des renoncements du Président de la République. Un rapide détour par les moteurs de recherche web des principaux sites d'information généralistes montre la relative indifférence médiatiques dans laquelle est tombé le projet. Le Monde se contente ainsi de relayer l'article de l'AFP, Le Figaro la dépêche de l'AFP, sur le site de Libération, idem.

Si ce rapide recensement peut paraître accessoire, il tend à montrer une autre facette de l'échec de l'initiative de Sarkozy. Sous la plume d'Henri Guaino, ce projet présentait en effet le mérite de "braquer les projecteurs médiatiques" sur une région qui n'avait plus les faveurs de l'agenda et des financements communautaires depuis l'impasse dans laquelle était plongé le Processus de Barcelone et le basculement du centre de gravité de l'UE à l'Est. La Politique de Voisinage, à ce titre, présentait le risque d'un déclassement de la coopération euro-méditerranéenne.

Même les adversaires politiques du Président Sarkozy ou les plus septiques à l'égard du discours de Toulon (février 2007) qui posait les bases du projet de l'UpM, se félicitaient de la relance du partenariat euro-méditerranéen, comme le suggère ce témoignage d'un conseiller régional (PS) PACA proche du Président Vauzelle :

"Après le constat d’échec de Barcelone, toute personne qui aimait la Méditerranée ne pouvait qu’être intéressé par l’ambition politique portée par Nicolas Sarkozy qu’il avait présenté d’ailleurs à Marseille. Il a essayé de trouver les éléments de pacification et de réunification autour de la Méditerranée. Pour le Président Vauzelle, la Méditerranée et l’Afrique du Nord ne sont pas dans une logique de voisinage, mais dans une logique de centralité. Donc, ils ne sont pas à la marge, ils ont au coeur. C’est un peu ça au départ l’Union pour la Méditerranée, qui s’appelait au départ l’Union méditerranéenne donc on est vraiment sur une centralité."

Cette perception dominait les présentations médiatiques lors du Sommet inaugural de 2008. Les difficultés politiques qui se sont amoncelées à partir de la guerre de Gaza quelques mois plus tard ont éteint peu à peu l'intérêt soulevé alors. La très lente organisation institutionnelle – le Secrétariat général ne fut installé qu'en mars 2010 lorsqu'il fut chargé de préparer le Sommet qui n'a donc toujours pas eu lieu -, l'absence de concrétisation des projets et donc de financements ont fait sombré l'UpM dans un ronronnement qui rappellent le défunt Processus de Barcelone.

Et maintenant ? Les étages locaux et techniques du jeu diplomatique

Si aucune date n'est pour le moment prévu pour le Sommet, les chancelleries espagnoles, françaises et égyptiennes ont exprimé le souhait qu'il se déroule "dans les prochains mois". On peut néanmoins en douter au regard de l'agenda diplomatique chargé du Président français qui exercera la Présidence du G8 et du G20. Surtout, son organisation dépend plus que jamais de progrès de plus en plus hypothèques sur le front de la reprise des négociations – même indirectes - israélo-palestiniennes.

En dépit de l'interdépendance manifeste entre la dynamique diplomatique et la production des projets, l'UpM n'en demeure pas moins organisée et pensée comme un incubateur de projets supposés déconnectés de la situation politique. Sur ce plan, le Centre de Marseille pour l'intégration en Méditerranée a tenu au cours d'une conférence de presse célébrant son premier anniversaire à rappeler l'importance du "concret" de l'intégration euro-méditerranéenne du "pragmatisme" de sa construction, reposant sur "les retours d’expérience, la coopération et les partenariats". Avec un budget revu à la hausse et la création d'un fonds d'affectation multi-donneurs, la plateforme d'ingénierie de projets marseillaise pourrait bien réussir le pari de substituer aux blocages top-down, une dynamique bottom-up – quitte à se passer de la scène politique dans l'attente de progrès.

Autre étage du jeu diplomatique, les autorités locales et régionales. Michel Vauzelle a profité de la réunion du bureau du Forum Global des Associations de Région (FOGAR), dont il a pris la Présidence en juillet 2010, pour rappeler les objectifs de sa diplomatie décentralisée :

"Cette assemblée des régions du monde porte une très grande espérance. Soixante ans après la création des Nations Unies, Israël n'a toujours pas de frontières reconnues et la Palestine n'a toujours pas d'Etat. Si au niveau méditerranéen les régions arrivent à travailler ensemble alors que les Etats n'arrivent pas à trouver un accord, les régions peuvent jouer leur rôle."

La Semaine économique de la Méditerranée qui s'ouvre à Marseille à partir du 29 novembre et la Semaine Méditerranéenne des leaders économiques à Barcelone dès demain pourraient nous donner les premiers signes d'une reprise par le bas du dialogue euro-méditerranéen repoussant plus loin les anciennes frontières politiques incapables de nourrir Mare Nostrum d'espérances partagées.

mardi 16 novembre 2010

Les tournants de 2013 : les leçons d’un débat

A Dans deux jours, ce jeudi 18 novembre, l’association Marseille-Provence 2013 tiendra un Conseil d’administration très attendu par les artistes, les élus et les observateurs du projet Capitale européenne de la culture, en particulier dans le domaine de la programmation artistique. Deux ans après avoir été désigné par le jury et à deux ans de l’échéance, les acteurs et le territoire de Marseille-Provence 2013 font face à de nombreux tournants qui pourraient précipiter ambitions et ambitieux hors de la route.

Au début du mois d’octobre, au théâtre L’Alhambra, le journal satirique Le Ravi et Radio Grenouille ont organisé un débat - La Grande Tchatche - sur ce sujet. Le plateau était composé des élus délégués à la Culture des trois collectivités principales : Renaud Muselier pour la ville, Michel Pezet pour le Conseil général, Patrick Menucci pour la Région. L’occasion de prises de positions spectaculaires et dissonantes.

Limites géographiques : retour à la ville

Notons d’abord la conception curieuse du projet de 2013 de la part des organisateurs du débat. Pourquoi en effet limiter le débat à l’espace marseillais, d’une part, et au champ politique, d’autre part ? Tout au long de la discussion, il ne sera en effet question que de Marseille, de Marseille et de Marseille. Même les tentatives de Michel Pezet de louer les mérites d’Aix et d’Arles ne poursuivront d’autres buts que de démontrer l’absence de politiques culturelles de la ville-centre.

Certes, il a été question du Grand Marseille, cher à Renaud Muselier. Mais une nouvelle fois pour réaffirmer que Marseille « qu’on le veuille ou non, est la ville-mère du département ». On ne peut qu’être inquiet pour l’avenir de 2013 lorsque l’on constate que le projet de territoire - développement territorial, intégration métropolitaine, échelles de projets... - se referme sur des limites administratives contre lesquelles il avait été pensé.

Frontières de champs : loghorrée du politique

On pourrait faire la même remarque s’agissant des champs. Pourquoi donner la parole à ceux - les élus - qui ont finalement été les plus marginalisés et bousculés par la construction de la candidature et du projet ? Le nom de Bernard Latarjet a été prononcé 24 fois au cours des 2 heures du débats. Son usage est commode pour les élus parce qu’il est polysémique : on peut s’en servir pour se défausser de responsabilités quitte à aboutir à des propositions absurdes - « on est là ce soir, mais on n’est pas là pour représenter Marseille 2013. Marseille 2013, c’est Bernard Latarjet et son équipe » ; « le patron c’est Bernard Latarjet » - on peut donc s’extérioriser de certains aspects pour les critiquer - « c’est peut-être la responsabilité de l’équipe de Bernard Latarjet, de ne pas être assez communicative » - ou en revendiquer d’autres, comme le dialogue véritable et sincère avec les artistes qui ne sont pas écoutés par l’association et qui se tournent vers les collectivités locales et leurs élus.

Plus surprenant, peut-être, le nom de Jacques Pfister n’a été prononcé que deux fois. Une fois par Renaud Muselier pour rappeler qu’il exerçait la Présidence de l’association Marseille-Provence 2013 et qu’il avait donné son accord à sa proposition de guichet unique - ce n’est pas vraiment, on s’en souvient, la version donnée à l’époque. Et une fois par le médiateur des débats pour évoquer l’ambition Top 20 de la Chambre de commerce, « Marseille-Provence 2013 ça va faire gagner 10 ans à Marseille, ça va placer Marseille dans le Top 20 des grandes métropoles ». C’est ce qui se dit, c’est ce que dit Jacques Pfister...», sèchement repris par Patrick Menucci « Ils disent la même chose pour le Conseil mondial de l’eau, la même chose pour le Stade Vélodrome, la même chose pour la Coupe du monde de rugby ».

Rien donc, sur l’impulsion managériale de la candidature, rien sur le rôle de la Chambre de commerce dans l’initiative, rien sur Mécènes du Sud, non plus. Pourtant, il a été question de mécénat dans le débat pour vanter ou nuancer les apports de la loi de 2004, et surtout pour porter une violente charge contre l’association et la Chambre qui peinent à trouver les 15 millions d’euros promis par le privé.

Au final, on a eu l’impression d’un milieu politique marseillo-marseillais parlant sur lui-même et déployant ce « flux de parole inutile », comme isolé du reste des parties, des territoires et des acteurs du projet. Il fut ainsi remarquable de constater que les deux premières prises de parole du « public » de l’Alhambra invitées à poser des questions aux élus présents furent le fait d’élus de la ville de Marseille ; en l’espèce, Monsieur Herman, adjoint à la culture, et Madame Imbert, adjointe à l’opéra, dont l’objet de leur intervention fut une mise au point politicienne, sur les atouts de Marseille et le dynamisme des politiques culturelles de la municipalité. Ils semblaient oublier un instant que le label de la Capitale européenne de la culture avait justement été attribué pour pallier aux insuffisances de dispositifs politiques et d’équipements dans le territoire et particulièrement dans la ville-centre - comme l’avait pourtant rappelé au début de la discussion Michel Pezet.

Crispations autour de la gouvernance : les temps du projet, les moyens d’une ambition

Le débat organisé par le Ravi n’aura cependant pas été sans enseignement sur la dynamique du projet 2013. Il a été l’occasion d’une sortie du bois de la part des élus socialistes qui ont exprimé, chacun à leur manière, des inquiétudes sur les délais, relayant en cela, et selon eux, l'incertitude qui pèse sur les acteurs culturels locaux.

En effet, à deux ans de l’échéance, ces derniers sont toujours en attente des résultats de l’appel à propositions qui s’est arrêté en juin dernier. Comme le résume Michel Pezet :

« Je comprends parfaitement le questionnement aujourd’hui de l’ensemble des structures culturelles qui se disent ‘qu’est ce qu’il va se passer ; à quelle sauce on va être mangé ; qu’est ce qu’on va faire ; comment seront budgétisé nos propres demandes ?’ C’est une véritable interrogation et c’est ce qu’on ressent partout lorsqu’on rencontre des structures culturelles, c’est la question qui est posée en disant ‘nous sommes très court maintenant sur la date et sur l’échéance, est-ce que je suis retenu, est-ce que je ne suis pas retenu ? Qu’est ce que je vais avoir ? Qu’est ce que c’est que la labellisation ?’ Il y a donc, là, une véritable interrogation.»

À ce titre, le Conseil d’administration de cette semaine devrait pouvoir apporter les premières éléments de réponse et les premiers avis des comités de pilotage chargés de sélectionner les projets. La programmation ne devrait cependant être fixée puisque certains de ces projets sélectionnés devront probablement revoir leur copie. Toutefois, comme l’a rappelé, un ancien conservateur de musée présent dans la salle, certains projets se montent en trois ans. Le temps de s’y mettre.

La deuxième interrogation fut soulevée par Patrick Mennucci et semble indiquer une rupture dans les positionnements politiques vis-à-vis de 2013. Jusqu’alors, en effet, le « splendide consensus » semblait prévaloir, le « jouer collectif » marcher à plein - malgré, il est vrai l'apparition de premières fissures dès l'annonce de l'attribution. De droite comme de gauche, les élus faisaient feu de tout bois pour présenter en interne et en externe le projet 2013 comme une chance historique pour le territoire en termes d’image et de développement économique.

Pour le vice-Président de la Région chargé de la culture - et on peut le penser, pour le Président Vauzelle - le moment semble être venu de nuancer les ambitions de 2013. À partir d’une démonstration quantitative et financière, Patrick Menucci s’est efforcé de ramener le projet à une augmentation très limitée des ressources publiques allouées à la culture. En effet, en comparant les 900 millions de subventions publiques investies sur la culture par la somme de toutes les collectivités locales du territoire Marseille-Provence sur 3 ans et les 80 millions d’argent public du budget total de la Capitale européenne de la culture, la valeur ajoutée de 2013 ne s’élève qu’à moins de 10%.

C’est sur ce point que le tandem Pfister-Latarjet a réagi face à cette nouvelle attaque du politique qu’on croyait mise en sourdine à la suite de l’échec du guichet unique, qui était en fait, une volonté de la part de Renaud Muselier et de la mairie de reprendre la main sur le processus décisionnel. Cette fois, ce n’est pas par un communique que l’exécutif de Marseille-Provence 2013 s’est exprimé, mais par quelques petites réflexions lâchées à l’occasion de la campagne électorale des CCI.

La réponse du tandem à la timidité des moyens de 2013 a d’abord porté sur la dimension symbolique du projet - « 2013, la symbolique d’une attente de projets partagés ». En outre, Jacques Pfister a rappelé que l’opération ne tient pas compte dans son budget des investissements consentis par les partenaires publics, y compris l’État, et privés à la construction des équipements (en particulier, le Mucem). Enfin, embrayant sur la sempiternelle formule « un euros investi, six euros de retombés », il a défendu l’hypothèse de l’effet levier induit par la dynamique de l’opération.

Néanmoins, si la volonté du Conseil régional était de prendre position sur le thème, « la Capitale européenne de la culture n’apportera rien de décisif au territoire », il ne s’y prendrait pas autrement. Est-ce un pari sur l’échec et la première étape d’une stratégie d’exit ? Est-ce une posture politique visant à limiter les rétributions politiques que pourraient s’attribuer les adversaires politiques en vue de l’élection municipale de 2014 ? Une façon, en quelque sorte, de geler les retombées politiques, positives ou négatives, de l’opération ? Assurément un autre de ces virages qui pourraient finir par donner le tournis à 2013.

Photo : Nathalie Crubézy du Collectif à-vif(s).

mercredi 10 novembre 2010

Élections à la Chambre de commerce et d’industrie de Marseille-Provence : la trilogie métropole-région-Europe

A Les dirigeants des entreprises du territoire marseillais sont appelés à élire leurs nouveaux représentants consulaires du 25 novembre au 8 décembre. Deux exécutifs sont en fait renouvelés : celui de la Chambre de commerce et d’industrie de Marseille-Provence (CCIMP) et celui de la Chambre de commerce et de l’industrire de la région Provence-Alpes-Côte d’Azur(CCIR).

Aucune surprise attendue à Marseille : le Président sortant, Jacques Pfister, conduira la seule liste en lice. Elle est renouvelée à près de 70% par rapport à celle qu’il avait conduit en 2004. Cette élection n’est cependant pas sans enjeu dans la perspective des politiques locales internationales.

Le contexte national de la réforme des Chambres consulaires : la régionalisation

C’est la première élection consulaire depuis l’adoption de la réforme des CCI voté en juin dernier. Le point central de cette loi a consisté en un renforcement de la dimension régionale du dispositif consulaire en établissant un lien hiérarchique entre la Chambre régionale et la Chambre territoriale. La réforme a ainsi suscité de violentes contestations de la part des dirigeants des CCI saisissant l’enjeu de leadership posé par la loi. La CCI est en effet une organisation qui revendique la représentation et la défense des intérêts des acteurs économiques de dimension territoriale.

La définition des limites du territoire est ainsi un enjeu de pouvoir essentiel dans la revendication de la représentation consulaire. A contrario, les promoteurs de la réforme jugeaient indispensable la mutualisation régionale et la mise en cohérence d’un outil institutionnel destiné aux entreprises avec l’émergence de l’échelon régional dans la compétition économique mondiale.

La place de la CCIMP dans le système local : un lieu de pouvoir

À Marseille, la Chambre, la plus vieille de France, crée en 1559 par Henri IV, est présidée par Jacques Pfister depuis 2004. Elle est historiquement non seulement un lieu d’intégration et de socialisation des élites économiques mais aussi un espace privilégié du pouvoir local. La description établie par Pierre-Paul Zalio de l’industrie marseillaise à partir d’une série de portraits de chefs d’entreprises et de familles qui dominent la scène économique entre 1880 et 1950 a montré dans quelle mesure la Chambre de commerce constitue le siège du pouvoir économique :

« Être présent à l’assemblée consulaire, directement ou par l’intermédiaire d’un membre de sa famille, c’est appartenir à l’aristocratie des affaires, avec tout ce que cela suppose de statut et de barrière distinctive. C’est à la fois le signe d’une réussite économique et d’un parcours sans faute dans le syndicalisme professionnel et un passeport d’entrée dans l’espace relationnel de la bourgeoisie d’affaires. »

Élection et ambitions de Jacques Pfister : du Club Top 20 à MP 2013

En novembre 2004, une nouvelle équipe dirigeante, menée par Jacques Pfister, accède à la direction de la CCIMP sur la base d’un programme volontariste visant à enrayer un déclin diagnostiqué de Marseille et à prendre pied dans la compétition mondiale des territoires.

Au moment de son élection, Jacques Pfister dirige le groupe Orangina-Schweppes, né de la fusion de ces deux filiales de Pernod-Ricard, dont le siège est à Aix-en-Provence tandis que son ancrage à Marseille lui est assuré par la présidence du conseil d’administration de l’école de commerce, Euromed, lieu de formation de nombreux chefs d’entreprise de la région.

S’appuyant sur une étude de la DATAR plaçant Marseille en 23ème position dans la hiérarchie des métropoles européennes, le nouveau Président engage une réflexion sur les possibilités de progresser dans le classement. Il fait reposer sa candidature sur un programme : l’ambition Top 20, c'est-à-dire gagner trois places dans « le championnat d’Europe des métropoles » et faire partie des vingt premières villes européennes.

Ce discours fait écho aux revendication d’experts et d’universitaires qui militent pour la constitution d’un espace politique ajusté aux déterminants économiques. Le programme de Jacques Pfister cimente le consensus entre experts et monde économique relatif à la faible intégration métropolitaine de la région urbaine marseillaise. L’objectif partagé est alors de rompre avec l’archipèlisation des dynamiques métropolitaines.

L’un des premiers éléments de matérialisation de cette Ambition Top 20 consistera en la création d’un Club éponyme qui rassemble, à titre personnel, des chefs d’entreprise. Ce Club, on a eu l’occasion de le rappeler dans ces pages, fut ainsi en première ligne dans la candidature victorieuse de Marseille-Povence à la Capitale européenne de la culture, dont Jacques Pfister assure la Présidence de l’association qui la pilote.

Les enjeux territoriaux multi-niveaux de la représentation consulaire

Au cours d’un entretien accordé à Christian Apothéloz dans le cadre de l’émission Futurs composés diffusés sur Radio Dialogue en avril 2007, Jacques Pfister confiait sa conception du rôle de la CCIMP. Celle-ci renvoie aux enjeux multi-scalaires déterminés simultanément par la réforme législative, les conditions globales de production de la richesse économique et la régulation des échanges locaux.

Selon lui l’espace pertinent du développement économique local dans le contexte de la mondialisation est l’échelle régionale. Les relations entre les filières économiques et les collectivités locales sont davantage régulées par le Conseil régional que par le département ou la commune. Or, la CCI présente une structure territoriale plutôt faible si bien que se pose la question de la justification économique de certaines CCI. La consécration de l’échelle régionale dans la loi de juin 2010 pose la question de l’inadéquation des échelles entre institutions locales et contextes mondiaux.

Le Président Pfister ne s’arrête cependant pas à l’échelon régional. Il se présente à la fois comme partisan des relations de proximité - rappelant que les TPE constituent l’essentiel des entreprises du territoire Marseille Provence (60 000 sur 70 000 environ) et de l’échelon européen comme le suggère les discours volontaristes sur la place du territoire dans le classement de la DATAR.

Pour conclure, citons-le au micro de Radio Dialogue :

« Je pense qu’il y a trois échelons pertinents sur lesquels il faut travailler. L’échelon métropolitain, d’abord, c’est-à-dire qu’une grande région doit pouvoir s’adosser sur une grande métropole, une sorte de capitale. Et la métropole du territoire, c’est clairement Marseille et son environnement immédiat. Ce n’est ni la commune intramuros, ni la Commune urbaine, mais une aire métropolitaine plus large. Ensuite, nous avons la Région. Savoir si elle est bien découpée est un autre débat, mais nous sommes pour le pouvoir régional. Au regard des dossiers que s’emparent la CCI, on se rend compte que le niveau régional revêt un sens beaucoup plus fort. L’internationalisation du territoire s’inscrit au niveau régional et si l’organisation institutionnelle était davantage en phase avec cette échelle, on aurait de fortes potentialités de valeur ajoutée. Les interlocuteurs du développement économiques sont de plus en plus de taille régionale : les collectivités locales, les entreprises, les syndicats, les projets, les affaires... Enfin, c’est l’échelon européen. En utilisant, en somme, la trilogie Europe - Région - Métropole, nous deviendrons beaucoup plus efficace et nous aurions beaucoup à gagner.

L’enjeu est d’articuler les trois échelles qui ne sont pas contradictoires. Comme la proximité n’empêche pas la projection régionale, l’espace métropolitain est essentiel dans cette perspective et doit être intégré à la volonté collective. Ce territoire métropolitain ne se résume pas à Marseille. Il va de Salon à Aubagne et peut même aller jusqu’à Toulon. C’est là où les gens vivent, travaillent, que la famille s’éduque, se distrait. Et on voit très vite qu’on est dans une dimension métropolitaine. La métropole a un pouvoir d’attraction qui est plus fort qu’une ville comme Marseille ou qu’une région. C’est Barcelone et la Catalogne, si vous voulez, Milan et la Toscane.»

jeudi 4 novembre 2010

Nuages juridiques sur la coopération décentralisée

A En attendant un mois de novembre chargé pour les politiques locales internationales marseillaises - Semaine économique de la Méditerranée et Sommet de l’Union pour la Méditerranée - l’occasion de sortir de ce terrain nous est fourni par une série de décisions de justice relative à la coopération décentralisée - Merci, à l'Agence Coop Dec Conseil qui attiré notre attention sur ce point. Celles-ci informent de l’évolution des actions extérieures des collectivités locales au regard du droit, mais également du politique, en particulier en termes de légitimation.

La double décision lyonnaise : l’enjeu de l’intérêt local

En avril dernier, la Cour administrative d’appel de Lyon a annulé une décision du Conseil régional Rhône Alpes datant de 2005 et attribuant deux subvention à des organismes de coopération internationale. Le centre de formation professionnelle forestière de Chateauneuf du Rhône s’était ainsi vu attribué 70 000 euros pour apporter son aide à la conservation de la forêt de Maamora au Maroc, tandis que l’association ManaoDE s’était vue confiée la même somme pour le développement de marchés solidaires et de commerce équitables pour les petits producteurs de la province de Tamatave au Madagascar.

Saisie par l’association des Contribuables actifs du Lyonnais (Canol), la Cour d’appel devait se prononcer sur la légalité des deux subventions qui avaient été frappé de nullité par le Tribunal administratif de Lyon en novembre 2007 et qui condamnait la Région Rhône-Alpes au motif que « les deux subventions en litige ne présentent pas un intérêt local ».

Concernant la première subvention, la Cour d’appel confirme le jugement de première instance en estimant que le « versement de la subvention ne contribue pas au financement de la formation des stagiaires du centre de formation forestière de la région lyonnaise ».

Concernant la seconde, la Cour d’appel reconnaît l’existence d’un « intérêt local » dans la mesure où les activités de ManoDE subventionnées par la Région dans la cadre d’une coopération décentralisée conduite avec la région malgache vise « au développement des échanges économiques entre les deux régions ». Aussi la coopération décentralisée doit-elle encore justifier de sa validité juridique au regard de sa pertinence pour le développement économique local.

L’évolution du cadre juridique que nous allons examiner dans un instant a finalement moins consisté en une « sécurisation » de ce champ, qu’en une promotion de la coopération décentralisée comme instrument du développement local, c’est-à-dire supposée comporter des retombées matérielles directement mesurables sur le terrain de la collectivité maître d’œuvre. La trajectoire du sens politique de l’action extérieure des collectivités locales observée à partir de ses soubassements juridiques semble indiquer la substitution des valeurs (expression de la solidarité, promotion de la paix, dialogue culturel) qui prévalaient au moment de la formation des premiers jumelages par des intérêts bien compris. Toutefois, davantage que de substitution, c’est à un combinaison des valeurs et des intérêts, du symbolique et du matériel, auquel nous assistons avec la coopération décentralisée, comme le suggère une toute autre décision de justice.

La décision marseillaise : la nature politique de l’engagement humanitaire

En février 2009, l’Association des contribuables de l’intercommunalité d’Aubagne - décidément les associations de contribuables s’emploient à faire respecter l’adage « plutôt la Corrèze que le Zambèze » - attaque une délibération du conseil municipal de La Penne-sur-Huveaune qui avait octroyé 1 500 euros au Fonds de solidarité et d’urgence pour les collectivités locales et la population de la bande de Gaza.

Selon l’association, le conseil municipal a exprimé une position politique en privilégiant le sort d’une population parmi les belligérants. Le 27 avril 2010, le Tribunal administratif de Marseille a fait droit à cette demande au motif que ce choix politique excluait la disposition prise par le conseil municipal de l’engagement humanitaire permis par la loi.

Pour autant, le juge administratif précise que les dispositions de la loi révisée en 2007 ne visent pas seulement les victimes des catastrophes naturelles mais peut s’adresser aux victimes civiles d’actes de guerres.

Réflexions sur l’application de la Loi Thiollière

Ces deux situations différentes permettent de revenir sur la Loi Thiollière du nom du sénateur qui avait défendu et fait voter à l’unanimité du Parlement en 2007 un texte présenté comme parachevant la sécurité juridique de la coopération décentralisée.

Au début des années 1980, les finalités et le contenu de l’action extérieure des collectivités locales n’étaient pas codifiées, mais celle-ci n’en étaient pas moins une pratique avant d’être un droit. Comme la montré Antoine Vion, l’inscription juridique de la coopération décentralisée est le produit de mobilisations d’élus déjà engagés dans des formes d’intervention internationale. Que l’on songe aux jumelages franco-allemands post-Seconde guerre mondiale, à ceux noués avec les villes du bloc communiste dans les années 1960 ou des coopérations avec les territoires du Sud tissant une vaste toile locale de coopération franco-africaine dans les années 1970 : la coopération décentralisée n’a pas attendu la loi pour se faire.

En 1982, toutefois, la loi de décentralisation fait référence, certes de manière étroite, à la coopération transfrontalière qui peut être conclue par des Régions, avec l’autorisation du gouvernement. Puis, une circulaire du Premier ministre en mai 1985 écrit pour la première fois l’expression « coopération décentralisée ». Surtout, la loi du 6 février 1992 fournit le « cadre indiscutable » de la coopération décentralisée pour reprendre l’expression de Marie-José Tulard. L’article 131 de la loi relative à l’administration territoriale de la République bien que bref dispose que :

« les collectivités territoriales et leurs groupements peuvent conclure des conventions avec des collectivités territoriales étrangères et leurs groupements dans les limites de leurs compétences et dans le respect des engagements internationaux de la France ».

La jurisprudence sera, quant à elle, très souple et ne cassera que rarement des conventions de coopération décentralisée.

Toutefois, un doute subsistait sur l’existence d’un intérêt local au nom duquel le Front national était parvenu à annuler des accords de coopération. L’exemple le plus souvent donné est celui de deux conventions de coopération décentralisée conclues entre le département des Deux-Sèvres et des localités malgache et burkinabé, annulées par le juge administratif de Poitiers en 2004 suite à un recours déposé par des élus frontistes. Cités Unies France (CUF), le principal réseau accompagnant les collectivités locales dans la conception, la mise en œuvre et le suivi de leur coopération décentralisée, relève que :

« dans les faits, et alors qu’on estime qu’il existe à ce jour plus de 3250 collectivités ou groupements français engagés dans des relations de coopération décentralisée, le déféré préfectoral reste quasi-inexistant. Une pratique s’est peu à peu établie. Les contrôles de légalité sont en général favorables. Il faut y voir l’influence positive de la Délégation à l’Action extérieure des collectivités territoriales qui a su faire partager aux instances préfectorales, l’intérêt qu’il y a à favoriser l’action internationale des collectivités territoriales».

En dépit de cette jurisprudence favorable et de la bienveillance préfectorale et gouvernementale, le législateur a souhaité verrouillé davantage cette pratique, signifiant par là, la légitimité accordée par l’État à une politique locale étrangère très faiblement dissidente et très largement perçue et pratiquée comme une politique étrangère officielle poursuivie par d’autres moyens et d’autres acteurs. C’est dans ce cadre que la loi Thiollière est adoptée en janvier 2007 suivant trois principes : le partage de volonté entre les partenaires - la réciprocité -; le renforcement du contenu opérationnel des coopérations - la logique projet - ; et la reconnaissance de l’intérêt local per se de la coopération décentralisée y compris dans un théâtre humanitaire. Elle élargit ainsi considérablement l’assise juridique de la coopération décentralisée en disposant désormais que :

« les collectivités territoriales et leurs regroupements peuvent, dans le respect des engagements internationaux de la France, conclure des conventions avec des autorités locales étrangères pour mener des actions de coopération ou d’aide au développement. (...). En outre, si l’urgence le justifie, les collectivités territoriales et leurs regroupements peuvent mettre en œuvre ou financer des actions à caractère humanitaire ».

CUF a salué cette avancée législative en notant que la loi consacre :

« la coopération décentralisée comme une nouvelle compétence et non plus un mode d’exercice des compétences locales. Ceci met la collectivité à l’abri des recours auprès du tribunal administratif, fondés sur l’interprétation de la jurisprudence concernant « l’intérêt local » d’une action internationale ; (...) enfin, en cas d’urgence, une aide humanitaire peut être apportée, sans qu’il y ait de conventions signées avec une autorité locale étrangère.»

Or, que ce soit la réforme des collectivités territoriales qui semble remettre en cause la clause de compétences de certaines d’entre elles ou les décisions de la justice administrative évoquée plus haut, il semble que le doute s’est justement installé sur la notion même d’intérêt local.

En outre, la décision du Tribunal administratif de Marseille sanctionne l’engagement politique de la coopération décentralisée qui semble coïncider, à première vue, avec une technicisation de ces pratiques synonymes de dépolitisation. Dans les faits, la mobilisation d’une expertise faussement neutre n’a jamais contribué à l’éviction des présupposés politiques d’une coopération emprunte de considérations partisanes comme le suggère l’usage communautaire de l’action publique locale internationale. Ainsi, à Marseille, la focale méditerranéenne de la coopération décentralisée est directement connectée aux demandes exprimées ou imputées aux populations originaires des rives Sud et Est du Bassin. Les élus locaux justifient ainsi toujours les accords de coopération décentralisée sur cette base, que ce soit en vue d’un usage clientélaire ou pour exprimer une reconnaissance locale des populations issues de l’immigration.

Dans la discussion de la décision du Tribunal administratif marseillais, le professeur Christian Baillon rappelle que la question de la neutralité politique des collectivités locales n’est pas neuve et qu’elle fut posée dès 1941 lors de l’achat d’une ambulance et de médicaments pour l’Espagne républicaine. Un arrêt du Conseil d’État de 1989 proscrit ainsi l’intervention des communes dans des conflits politiques.

En l’espèce, le Tribunal administratif a sanctionné les justifications politiques du maire de La Penne-sur-Huveaune. La question posée renvoie ainsi à un débat qui dépasse de loin la sphère juridique : la coopération décentralisée est-elle une activité politique ? Répondre par la négative consacrerait une conception technique d’un engagement mêlant pourtant, on l’a dit, considérations morales et économiques. Comme à l’origine de la coopération décentralisée, le droit semble donc à la remorque des pratiques politiques. Si les mobilisations des élus dans les années 1980 étaient dirigées pour la reconnaissance juridique de leurs activités, on pourrait assister en rebours à une mobilisation pour la déclassification juridique de la coopération décentralisée dans la mesure où le juge et le législateur loin de sécuriser son espace, le fragiliserait.

mardi 26 octobre 2010

Marseille à la Une

A Ou plutôt en page Trois. Pour la troisième fois depuis la rentrée, le «quotidien de référence», Le Monde, a offert à la ville de Marseille l’honneur d’une pleine page dès son ouverture. Mais après l’affaire Andrieux qui remet au goût du jour le célèbre clientélisme et l’irruption des jeunes des quartiers Nord dans le paysage du non moins célèbre grand banditisme, c’est un autre stigmate bien connu des clichés sur la ville qui est mis à l’index : les grèves des éboueurs qui provoquent une urgence politico-sanitaire.

Ce coup de projecteur médiatique n’est pas isolé - ni à la presse nationale ni à la presse écrite. D'une part, il est relayé par la presse étrangère comme le relève La Provence. D'autre part, il prend une dimension nouvelle avec internet. Ainsi, à l’issue d’une conversation de café probablement animée et portant sur le thème de la «saleté dans la ville», un jeune informaticien marseillais décide de créer un site participatif dans lequel les habitants sont appelés à poster des photos montrant si possible « des rats crevés, des poubelles renversées, des merdes de chiens sur le trottoir, des tags moches, des plages poubelles et d'une façon générale tout ce qui fait de Marseille une ville sale.» Une google map permet même de situer les principales zones touchées par ces phénomènes. Sobrement intitulé «Merde in Marseille», ce site recense selon les auteurs, plus de 700 visiteurs jours - indication avant la publication d’un billet sur le site de Marsactu. Il est même appelé à devenir une plateforme de mobilisation, voire d’organisation d’un collectif.

Nonobstant les risques sanitaires qu’a engendré le conflit des agents d’entretien - les syndicats ont d’ailleurs mis en avant cette raison pour stopper le mouvement - l’épisode de vingt-quatre jours de grèves et les reportages montrant les tas d’immondices dans les artères commerçantes de Marseille fait peser une menace sur le travail de reconstruction symbolique de son image entrepris par les élus locaux et les entreprises de la métropole.

Il n’y a qu’à s’entretenir avec les élus locaux, les responsables administratifs ou les chefs d’entreprise pour se rendre compte de l’importance qu’à revêtu l’image véhiculée par un territoire. Elle est devenue un facteur décisif de la réussite ou de l’échec imputé aux stratégies internationales. Si l’attractivité d’un territoire ne se décrète pas par choix politique, elle n’est pas non plus seulement le résultat de l’observation de variables objectives établies par un investisseur étranger cherchant à localiser ses activités et à minimiser ses coûts.

Elle est aussi, et peut-être surtout, le fait d’une perception dans laquelle la réalité produit des effets incertains. Cette perception est d’autant difficile à mesurer que les discours des entreprises qui justifient leur implantation dans un territoire donné puisent un riche «vocabulaire de motivations» pour reprendre l’expression d’Everett Hugues. Pour un Michael O’Leary qui décide de quitter le terminal de Marseille-Provence parce qu’il est mis en examen par la justice française, combien de Jacques Saadé qui décide de s’implanter à Arenc pour des raisons sentimentales, parce que sa première affaire, c’est ici qu’il l’a menée ?

Il est désormais établi dans les politique urbaines que «vendre la ville» aux investisseurs étrangers, aux touristes et aux classes créatives - définies moins selon des propriétés sociologiques ou professionnelles (étudiants, travailleurs intellectuels) que par leur capacité à consommer et à voter - implique de produire une politique de communication. La capacité de positionnement de la ville dans les réseaux d’échanges économiques mondiaux, ainsi que celle visant à s'inscrire avantageusement dans la compétition des territoires est ainsi l’affaire d’une intégration économique et d’une présentation de soi valorisante.

À Marseille, cette entreprise de construction d’une vitrine ou, pour reprendre le terme goffmanien de «façade», se heurte non seulement aux clichés - violence, affairisme et corruption, saleté - qui n’est pas propre à la ville, mais s’applique avec la même consistance à ses voisines de la Côte-d’Azur et du littoral transalpin, mais également à des phénomènes de réalité qui sont déformés et grossis par ces clichés et aboutissant à leur affermissement.

Prétendre qu’il existe un cercle vicieux de la construction de la «mauvaise réputation» n’est pas nier les difficultés qui se posent en terme de régulation de la violence, de l’échange politique ou de la gestion des déchets. Toutefois, il est curieux de constater que ce problème est toujours posé par les acteurs locaux comme une contrainte politique extérieure sans qu’il soit articulé avec les possibilités d’une action publique.

Dans le cas de la «saleté» de la ville, l’illustration de ce paradoxe réside dans le maintien historique de la pratique du fini-parti. Se retranchant derrière des explications allant du «ça a toujours été comme ça, vous ne pouvez pas comprendre, vous n’êtes pas d’ici», au regret d’une «culture latine» de l’incivisme ou à l’absence de responsabilité des syndicats - il n’y a qu’à voir sur ce point les interventions des élus UMP à l’occasion de la corvée de ramassage qu’ils se sont médiatiquement imposés - les élus locaux se montrent incapables de considérer la situation sous l’angle de l’échec de la politique publique de ramassage des déchets. Une analyse proche pourrait être menée relative au débat sur la «mort» annoncée des activités portuaires imputé tantôt à la CGT par les édiles, tantôt à la politique croisiériste menée par la ville pour le syndicat.

Pour en revenir à notre objet, «vendre la ville», c’est dans le cas de Marseille, «changer d’image», c’est-à-dire parvenir à établir une signature marketing du territoire dans laquelle non seulement l’ensemble des acteurs locaux puissent s’y reconnaître, y adhérer et participer à sa diffusion, mais également qui correspondent aux attentes des investisseurs potentiels. La difficulté réside dans l’ajustement nécessaire entre cette entreprise de branding et les labellisations dont la ville et son territoire font l’objet : ni trop éloignée du sens commun, ni trop proche des stigmates, la «marque» territoriale est supposée articulée deux réalités et deux temporalités contrastantes - celle qui pèse dans le présent et celle qui doit se réaliser dans l’avenir.

C’est dans cette perspective que l’on peut comprendre dans quelle mesure la stratégie internationale d’un territoire est intrinsèquement liée à la réinvention de ce territoire et aux luttes pour la définition d’une réalité politique et sociale. Ces processus de réinvention sont supposés se départir d’une réalité perçue pour en façonner une autre. C’est là tout le défi des acteurs politiques et économiques qui, en lien avec la société civile, sont appelés à renégocier les termes d’un échange territorial pouvant conduire à la redéfinition d’une réalité sociale dans laquelle violence, affaires et saleté n’auront plus leur place.

Image tirée de la galerie de www.merdeinmarseille.org

jeudi 21 octobre 2010

Le CMIM à mi-chemin

A Le 9 octobre 2009 la Banque mondiale et la Banque européenne d’investissement concluaient un protocole d’accord avec la France et cinq pays de la rive Sud de la Méditerranée - Egypte, Jordanie, Liban, Maroc et Tunisie - qui créent le Centre de Marseille pour l’intégration en Méditerranée (CMIM). Un an après sa création et un an avant l’audit de la Banque mondiale qui devra décider de sa pérennisation, l’occasion nous est donnée de revenir sur les activités de cette structure et sa place dans le dispositif international marseillais.

Le CMIM ne sort pas de nulle part. Entre 2004 et 2008, Marseille a accueilli une antenne de la Banque mondiale appelée KNA-MENA. Acronyme barbare qui désigne en fait son objet (Knowledge networks Agency - Agence pour le savoir et la mise en réseau de la connaissance) et sa cible géographique (Middle East and North Africa - Moyen-orient et Afrique du Nord). Il s’agit du bureau méditerranéen du ''World Bank Institut''' (WBI - Institut de la Banque mondiale), c’est-à-dire du volet expertise de la Banque - et non du volet prêt. L’objectif de l’Agence est d’identifier les besoins des pays du Sud de la Méditerranée et d’organiser des formations dans le secteur du renforcement institutionnel (capacity building dans le langage de la Banque).

Dans cette perspective, la ville se porte candidate pour offrir des locaux - la somptueuse bâtisse de la Villa Valmer -et accueille l’Agence de WBI qui y produit une expertise dans les domaines classiques de l’institution : la «bonne gouvernance», la formation des élites administratives et le développement urbain.

C’est ce dernier programme qui va prendre une importance décisive dans l’histoire de la présence de la Banque mondiale à Marseille dans la mesure où les enjeux urbains concentrent une attention croissante de la part des bailleurs de fond internationaux.

Très rapidement cependant l’Antenne est remise en question. Non pas tant par les acteurs locaux qui l’utilisent peu en dehors de l’habituel affichage - Il est certes chic de faire valoir auprès d’investisseurs étrangers la présence d’une organisation internationale, il l’est moins auprès du grand public pour qui la Banque mondiale est encore synonyme de grand méchant de la finance globale. Si la présence de l’Agence KNA-MENA est menacée en 2006-2007, ce n’est pas non plus en raison de la faiblesse de ses retombées en terme de projets - on a vu que ce n’était pas son objet-, mais parce que la Banque faisait face comme de nombreuses organisations internationales - et de nombreux États - à un souci d’économie. La spécificité marseillaise de la Banque mondiale - a pu passer pour une certaine incongruité.

L’échec d’une mission de préfiguration d’un outil plus opérationnel d’intervention sur les enjeux urbains a semblé sonner le glas de cette structure et il a fallu la convergence entre les programmes des Présidents Zoellick (le volet arabe de ses axes stratégiques) Sarkozy (la relance du partenariat euroméditerranéen et la création de l’Union pour la Méditerranée) pour rendre encore plus incongrue la disparition d’un centre de diffusion de l’expertise et de la connaissance dans un espace que l’on disait prioritaire et qui par ailleurs ne coûtait rien à la Banque - locaux mis à disposition, fonctionnaires nationaux détachés.

L’engagement de la Banque européenne d’investissement et de son vice-Président, de plus en plus Marseillais, Philippe de Fontaine-Vive aura fait le reste : le CMIM est créé. Détail mineur, mais révélateur de l’appropriation locale d’un projet international : la ville de Marseille, toujours propriétaire des locaux par ailleurs rénovés, a poussé jusqu’au bout pour que l’appellation conserve la présence de «Marseille». Problème insoluble de la traduction anglaise : essayez donc de dire Center for Mediterranean Integration en casant Marseille dedans. Un compromis est trouvé qui jongle entre les deux appellations.

14 programmes sont définis par le protocole qui portent sur cinq secteurs : développement urbain ; environnement et eau ; transport ; emploi et formation ; et innovation. Au-delà, des policy papers qui seront produits par la structure - 5 sont disponibles sur le site - celle-ci visera à construire une «culture institutionnelle commune», c’est-à-dire qu’elle sera également jugée à la capacité d’organiser le dialogue entre les institutions et les initiatives qui proviennent des acteurs locaux, nationaux ou mondiaux à destination de l’espace méditerranéen.

Ainsi, les 14 programmes sont portés chacun par une institution partenaire : l'Agence Française de Développement (AFD); la Banque Européenne d'Investissement (BEI), la Banque Mondiale, la Caisse des Dépôts et Consignations (CDC), le Forum Euroméditerranéen des Institutions de Science Economiques (FEMISE), le Plan Bleu, le Programme des Nations Unies pour le Développement (PNUD)... Reconnaissant à la fois la fragmentation, la redondance et la compétition entre les instituions et les initiatives, l’ambition du CMIM est d’introduire des process d’apprentissage mutuel entre les elles.

Sur ce plan-là, quelques incertitudes demeurent. La nomination d’un fonctionnaire de la Banque mondiale, Hans Karlson, à la tête du Centre a pu surprendre certains partenaires qui envisageaient une gouvernance plus ouverte. De même le projet de la Région PACA, en partenariat avec la DATAR, d’ouvrir sa propre plateforme de diffusion de l’expertise et de la mise en oeuvre de projets en Méditerranée dans le domaine de l’urbain pose la question de la possibilité d’émergence d’une mutualisation territorialisée des ressources expertes

samedi 16 octobre 2010

Les appropriations marseillaises du conflit social

A Le maire de Marseille s’est exprimé ce matin dans les colonnes de La Provence sur la traduction locale du mouvement social actuel qui s’oppose à la réforme des retraites.

Interrogé sur le blocage de la raffinerie pétrolière de Fos, le grève qui touche la collecte des déchets, celle dans les cantines scolaires et évoquant le départ de la compagnie Ryanair du terminal MP2 de Marignane, le premier magistrat a livré une interprétation très marseillaise du conflit sur les retraites répondant aux registres tout aussi locaux employés par les organisations syndicales de la fédération des Bouches-du-Rhône. Tout se passe comme si le conflit social qui a lieu à Marseille était déconnecté des enjeux nationaux.

Les registres locaux du mouvement social : découplage et agglomération des revendications

Certains des éléments évoqués dans l’interview, que ce soit par le maire ou par le journaliste, sont des mobilisations qui n’ont, au moins dans leur origine, que peu à voir avec la réforme des retraites.

Ainsi en est-il du départ de Ryanair, strictement lié à une décision de justice datant du printemps dernier et condamnant la compagnie pour travail dissimulé, en vertu d’un décret pris en 2006 qui soumet au droit français les personnels navigants des compagnies étrangères installées en France.

Ainsi en est-il également des grèves affectant les activités portuaires. Comme nous le rappelions, les organisations syndicales ont appelé dès le lundi 27 septembre à la grève afin de contester les effets de la réforme portuaire de 2009. Certes, ce mouvement se greffait à des arrêts de travail quotidien de 6h sur les terminaux de marchandise qui relève directement de la protestation contre la non-prise en compte de la pénibilité des activités portuaires dans la loi portant réforme des retraites.

Un éditorialiste du Figaro s'étonnait la semaine dernière sur les ondes de France inter de la grève sur le port de Marseille. Mettant en avant un précédent accord entre le gouvernement et les organisations syndicales portuaires, il expliquait que la réforme ne concernerait ces personnels qu'en 2018. Si on peut s'étonner de ces discours qui visent à discréditer la parole de ceux qui contestent au motif qu'ils ne sont pas concernés (sur ce plan, il est vrai, les lycéens ont remplacé les dockers), ils ignorent le fait que ces grèves, au moins dans un premier temps, n'ont eu pour objet que la réforme portuaire. En outre, ils occultent les capacités agglomérantes des mouvements sociaux.

La déclinaison marseillaise de la mobilisation sociale nationale semble ainsi évoluer dans une sphère autonome si bien qu’elle laisse à penser qu’elle est moins une traduction locale d’enjeux nationaux, qu'une appropriation spécifique.

Les enjeux internationaux de la grève : image et déclassement

Jean-Claude Gaudin a annulé le voyage qu’il avait prévu en Chine dans le cadre de la relance de la coopération sino-marseillaise. En cause ? L’intérêt général de Marseille qui commande sa présence. En jeu ? Le « retour du déclin de la ville» qui menace.

Ce discours du déclin est un classique de la justification des politiques urbaines engagées à Marseille depuis le début des années 1990 et qui ont pris une tonalité internationale lorsque s’est intensifiée la compétition inter-territoriale lors de l’ouverture du marché commun. Ce déclin est objectivé par des chiffres qui sont brandis par les élites locales quand il s’agit d’évoquer les bilans passés ou les impératifs de l’action présente et à venir : une perte de 150 000 habitants entre 1975 et 1990 et de 50 000 emplois industriels et la précarisation d’un quart de la population. Progresser dans le classement de la DATAR de 2003 - plaçant Marseille au 23ème rang - est devenu pour les élites politiques et économique de la ville, un programme et un mandat inscrit au coeur de toutes les initiatives - attirer des entreprises et des institutions internationales, organiser des évènements et des projets urbains de dimension internationale aux premiers rangs desquels figurent la désignation de Marseille-Provence Capitale européenne de la culture en 2013 et l’opération d’aménagement urbain Euroméditerranée.

Le discours du déclin obéit cependant à des fonctions tellement plurielles qu’on ne sait plus bien s’il envisage la ville déjà en déclin, s’il s’agit de l’en sortir ou d’éviter son retour : «le blocage a de réelles et lourdes conséquences économiques qui accentue le déclin de Marseille (...)» et quelques lignes plus bas « Je ne veux pas du retour du déclin à Marseille».

Le Petit Journal de Canal + illustrait dans un reportage hilarant de quoi Marseille portait encore le nom et dans lequel se confondait projection de clichés et d'effets de réalité (si bien que les fausses mises en scènes du début semblent presque plus crédibles que le vrai comptage du syndicaliste). Au-delà de l’anecdote, le déroulement marseillais du conflit social national porte des traces spécifiquement locales, c’est-à-dire qui trouvent leur origine dans des enjeux et des espaces locaux. Il tend à illustrer le fait que la mobilisation locale n’est pas un avatar d’un mouvement national, mais puise, en contexte, des registres d’expression et une dynamique propre, et emprunte, dans les univers nationaux et internationaux, des ressources de justification.

Image : @Mllefrancoallemande's Blog (mai 2010)

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