On pourrait à l’envi
tenter d’objectiver la rivalité entre Barcelone et Marseille, la Catalogne et
la Provence, l’Espagne et la France engagées dans une compétition pour
l’exercice du leadership institutionnel dans l’espace méditerranéen et dans le
contrôle des flux économiques maritimes. On pourrait au contraire montrer les
effets performatifs d’une concurrence qui relève davantage du marketing urbain
que d’une réalité économique. On pourrait, par ailleurs, tenter de décrire les
limites, voire les dangers, des termes d’une compétition territoriale pour les
équilibres sociaux internes et son non-sens alors que les territoires sont
engagés dans des dynamiques croissantes de coopération. On pourrait enfin
signaler la différence entre les échelles d’intervention des deux pôles dûe à
des assises politiques et économiques qui n’appartiennent pas aux mêmes unités
de grandeur au profit de la capitale catalane.
On préfèrera ici retranscrire la parole des acteurs marseillais qui se
déploie sur l’une ou l’autre de ces modes de compréhension de la rivalité
barcelonaise pour saisir la portée de cette concurrence.
« Barcelone s’est positionnée sur ce créneau en investissant l’espace
culturel. Ici, à Marseille, nous entendons plutôt utiliser le développement
économique et l’ingénierie financière en favorisant notamment l’installation
dans notre ville d’institutions internationales spécialisées ». (Ville de
Marseille, Mission Europe,)
« Marseille avait un peu tourné le dos à la Méditerranée pour se
tourner vers l’intérieur et se rapprocher des grands pôles européens et ne pas
apparaître comme le mauvais élève. Mais il y a eu une évolution de et les élus
se sont rendu compte que la Méditerranée c’est notre champ et qu’elle peut être
un atout y compris dans la perspective européenne. C’est là-dessus qu’on peut
concurrencer Barcelone même si Barcelone est le premier pôle
euro-méditerranéen, elle n’est pas une ville méditerranéenne, il n’y a pas de
populations de la rive sud de la Méditerranéenne par exemple. C’est davantage
une ville du sud de l’Europe qu’une ville Méditerranéenne qui fasse le lien
entre les deux rives. Bien que sa dynamique soit plus importante, Marseille
dans son identité est une vraie ville euroméditerranéenne. » (Ville de
Marseille, Relations internationales)
« En 1995, l’Etat fait le constat au moment du lancement du Processus
de Barcelone que la France avait une carte à jouer sur la Méditerranée. On a vu
émerger des villes concurrents sur la Méditerranée, en l’occurrence Barcelone,
qui commençait à s’afficher comme un pôle d’interface entre l’Europe et la
Méditerranée et qui commençait à attirer des organisations internationales, des
grands évènements, des entreprises. Pourtant, les autorités nationales ont
commencé à percevoir comme légitime le faire de disposer aussi d’une interface
euromediterranéenne. L’Etat se disait, « c’est curieux, j’ai une ville
dont l’histoire, la localisation, l’activité s’est construit autour d’échanges
avec le bassin méditerranée et malgré tout cette ville n’arrive pas à jouer le
rôle que joue Barcelone ». Pourquoi ? » (Établissement public
Euroméditerranée)
Quand on demande aux entreprises de différents continents, quels sont les
villes qui peuvent prétendre à devenir hub entre l’Europe et la Méditerranée.
Forcément, il y a Barcelone qui arrive en tête, mais juste après il y a
Marseille. Alors, Ernst a refait une étude plus large où on est position un peu
moins dominante. On voit Istanbul et Rome qui sont dans des positions
significatives, mais ce qui est important c’est que le leadership de Marseille
au niveau français est absolument incontesté. (Établissement public
Euroméditerranée)
« Il faut que la ville regarde vers le Sud mais aussi vers l’Europe. À
mon avis, c’est cet équilibre qu’il faut trouver. C’est un peu comme les
bridges, ces appareils photos numériques qui sont l’intermédiaire entre le
réflexe et le petit numérique. On doit trouver un compromis entre l’Europe et
la Méditerranée. Parce qu’au fond Barcelone est une ville de la Méditerranée,
mais qui n’est tournée que vers l’Europe. Nous, on est quand même plus tournés
vers le Sud. L’ambition de cette ville, ce serait d’être cette tête de pont
entre les deux rives. » (Chef d’entreprise, animateur du Club Ambition Top
20)
« Au moment du lancement du Processus de Barcelone, en 1995, le grand
débat c’était de savoir qui de Marseille ou de Barcelone seraient la capitale
de cet espace. Évidemment, on raisonne toujours en terme de capitale. Sachant
que, et là c’est le Marseillais qui parle, le fait de se vouloir capitale,
prétendre à être capitale montre bien qu’on ne l’est pas et c’est peut être la
manifestation d’un complexe d’infériorité par rapport à Paris et
d’autres. » (Conseil régional PACA, Mission Europe)
« Capitale est un peu le terme générique qui chapote toutes les
ambitions. On l’utilise alternativement pour la culture, l’économie, le
tourisme. On veut toujours être capitale de quelque chose et évidemment une
capitale de tout. On est arrivé à synthétiser cela en disant « capitale
euroméditerranéenne ». Je crois qu’il y a déjà une volonté d’afficher haut
l’ambition. Quand on utilise le mot capitale, on est obligé d’obtenir des
résultats (…). C’est une espèce de phare qui illumine tout le monde et qui est
censé organiser des synergies. Dans le cas de Marseille, J’y vois ce rapport
aux autres villes du Bassin méditerranéen. Alors, on pourrait parler de
Barcelone, il se trouve aussi quelques capitales réelles, style Athènes. Il a
bien fallu se hisser un petit peu au niveau. C’est donc l’idée qu’il y a
certaines villes, certaines métropoles sur ce pourtour méditerranéen qui vont
compter ou qui peuvent compter ; en se positionnant comme capitale, on se
met d’emblée à leur niveau. » (Collaborateur d’élu)
« Les ambitions se définissent au regard des défis que l’on se pose,
mais aussi aux concurrents que l’on se crée. Si vous abordez votre ambition
politique sous l’angle de la concurrence avec Fos-sur-Mer, pour une métropole
comme Marseille, et bien vous ne placez pas la barre très haute et vous n’allez
pas faire rêver les gens. Mais sans même les faire rêver, vous n’allez pas
mobiliser vos entreprises, votre secteur touristique, tout votre secteur
économique. Il y a peu de chances qu’ils se bougent pour ravir la capitale de
la pétanque à Aubagne. Si d’emblée vous affirmez « écoutez, nous, notre
ambition, c’est d’être au même niveau que Barcelone », ma foi, les paupières se
soulèvent un peu. On se dit « tiens, cela change », cela change,
effectivement, de la rivalité avec Aix. Et pour placer la barre plus haut, vous
changez les lignes politiques parce que d’un coup, en raisonnant comme cela, il
y a tout un ensemble de problèmes qui paraissaient abscons et sans intérêt, qui
deviennent visibles. De fait vous entrez dans une autre dimension. »
(Collaborateur d’élu)
« Notre concurrent, c’est clairement Barcelone, plus que Gênes dont le
port a été plombé par les dockers. J’espère que Marseille ne suivra pas le même
chemin. Le vrai challenge c’est Barcelone. C’est un challenge qui est loin
d’être gagné pour Marseille. Barcelone a des atouts importants, des atouts
également concernant le maritime. Et la tradition. Il y a en Espagne, comme en
Italie, mais surtout en Espagne, une tradition des grandes villes, de grandes
régions. Barcelone, c’est la Catalogne. La région Catalogne par rapport à la
région Paca, c’est dix ou quinze fois plus de budget. C’est une autonomie de
gestion, de décision, de compétences, que n’ont pas les régions françaises. Et
au niveau des villes, c’est la même chose. C’est notre concurrent, notre vrai
concurrent et on va mettre du temps pour les rattraper. Les ports sont
concurrents. Sur la captation de marchandises, nous sommes concurrents. Qui dit
captation de marchandises, dit implantation d’investisseurs, d’acteurs
portuaires, d’investisseurs économiques. C’est à nous de gagner des parts de
marché. C’est donc un concurrent très, très important. Après, les conséquences
s’enchaînent. Vous faites venir des entreprises, donc vous faites venir du
monde, donc vous faites venir des gens qui s’y installent, donc vous créez des
logements, donc vous faites venir des gens qui paient la taxe foncière et la
taxe d’habitation, qui donc enrichissent la ville et c’est le cercle vertueux
ou le cercle vicieux en sens inverse. » (Élu local)
« Barcelone a 10 ans d’avance sur tout le monde. Nous nous sommes
beaucoup battus, pas contre Barcelone, parce qu’on n’a rien contre Barcelone,
mais on trouvait anormal que Barcelone soit la capitale de l’Union pour la
Méditerranée, compte tenu de ce qu’était Marseille. Ce n’est pas parce que l’on
est Français, mais Marseille est la vraie capitale fédérative de la
Méditerranée, du fait de son passé moyen-oriental et du fait de son présent
maghrébin. Cela remonte à François Ier, les capitulations, les échelles du
Levant, c’est une très vieille histoire et Marseille a joué traditionnellement
son rôle. » (Réseau de collectivités locales)
« Barcelone joue sur une rivalité, qui, à mon avis, n’a pas de sens.
Barcelone, Capitale de la Catalogne, nous, on n’est pas Capitale de la
Provence, on est à part. Ni plus, ni moins. La puissance de l’économie de
Barcelone qui équivaut à celle de Paris, n’a rien à voir avec nous. C’est une
autre histoire. Mais Barcelone a des craintes. Parce que Barcelone qui s’est
développée très tôt et intelligemment, mais a commis des erreurs de
développement. Nous, ce qui a été notre faiblesse, le fait que l’on ait tardé,
nous a permis de tirer des leçons qui sont profitables. En même temps, je pense
qu’on ne peut pas s’inscrire en concurrence. Quand on se compare au foyer
fiscal de Barcelone, il nous faudra cinquante ans pour y arriver. Dites-vous
que Barcelone, c’est 3 millions d’habitants et 5 millions avec l’agglomération.
Marseille c’est 800 000 habitants et 1 million et demi avec l’agglomération.
C’est très insuffisant. Et dans le centre de Barcelone, c’est très riche.
Après, c’est une autre histoire : sur l’aspect culturel par exemple, il y
aurait beaucoup à en dire sur les effets du catalanisme ». (Ancien élu
local)
Photo: Palais Pedralbes - Barcelone. Siège du Secrétariat
Général de l'Union pour la Méditerranée